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11.09.2016 à 16 H 40 • Mis à jour le 11.09.2016 à 19 H 54
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Photo Achraf Baznani : Le mauvais génie plagiaire de la photographie

Artiste autodidacte, Achraf Baznani passe son temps à parcourir le monde pour collecter prix et reconnaissances pour ses photos surréalistes. En toute impunité, puisqu’il a bâti sa carrière acclamée sur du plagiat pur et simple

Achraf Baznani est un photographe et réalisateur né à Marrakech. Sur son site web, on apprend qu’il a appris la photographie par hasard et en autodidacte quand il a reçu un appareil compact EKTRA 250 pour son anniversaire. Depuis, il gère à la troisième personne plus de 124 000 fans sur Facebook, vend des livres à 300 dollars sur Amazon, collecte les récompenses dans les concours européens et expose ses œuvres dans le monde entier, y compris au musée du Louvre.


Achraf Baznani collecte les récompenses dans les concours européens et expose ses œuvres dans le monde entier, y compris au musée du Louvre. FACEBOOK


Son succès, il le doit à sa série Inside My Dreams où, d’après sa biographie, « le photographe se met en scène dans un monde gigantesque à travers des autoportraits surréalistes et poétiques ». La vérité, c’est qu’il a commencé cette série en plagiant au millimètre près le travail de Joel Robison, un artiste canadien basé au Royaume-Uni. Contacté par Le Desk, le photographe marrakchi a été, dans un premier temps, heureux de répondre à nos questions, croyant probablement qu’il allait s’agir d’un énième éloge sur l’originalité de son travail – à l’instar des médias qui décrivent son art comme imaginatif, existentiel et inspirant -, mais dès que nous avons évoqué Joel Robison, il a promis de répondre à son retour de sa dernière exposition au palais présidentiel ivoirien, avant de nous ignorer royalement.



Quand l’imitation devient insultante

En avril 2015, Joel Robison, qui se spécialise depuis sept ans dans la portraiture conceptuelle, a publié un article sur son blog où il narre ses mésaventures avec deux plagiaires. « Ce que je regardais, c’est quelqu’un qui s’est essentiellement construit une carrière de photographe en copiant mes photos. De l’éclairage aux poses, en passant par les décors et les emplacements, tout y est, accrochées dans des galeries, applaudies dans des magazines pour leur originalité et publiées dans des livres », lit-on dans l’article qui contient également deux diaporamas comparant les copies aux originales.



« Je lui ai envoyé un email pour lui demander s’il ne remarquait pas que ses photos ressemblaient aux miennes, il m’a répondu que pas du tout. Quand je lui ai envoyé un autre mail avec les photos, il m’a traité de voleur et a cessé de me répondre », nous raconte Robison.



L’article a été lu par des twittos marocains qui ont exhorté Baznani à créditer le photographe et à lui présenter ses excuses. Le plagiaire a à peine nié son vol, jetant la faute sur les marocains qui ne parlent des autres que quand ils font quelque chose de mal.

Pire encore, il s’est targué de bénéficier du buzz gratuit et s’est défendu en postant des photos laissant croire que Joel Robison est un plagiaire au même titre que lui. « Qu’en dites-vous maintenant ? Il ne s’agit pas d’un saint, lui aussi pompe les idées des amateurs » a-t-il écrit dans un tweet en darija. Les autres twittos n’y ont vu que du feu et ont demandé une source. A partir de là, l’histoire a pris une tournure ridicule.


Update : Achraf Baznani a effacé les tweets précédents de son compte quelques heures après la parution de cet article. C’est pour cette raison qu’ils ne s’affichent plus sur cette page en format conventionnel. Leur contenu demeure cependant lisible.


Plagiaire jusqu’au bout

Sur les réseaux sociaux, à chaque fois que cette histoire de plagiat est évoquée, Achraf Baznani se défend en postant un lien menant à un article mal écrit sur Joel Robison qui « fait face à une nouvelle accusation de plagiat » et qui « pourrait bien devoir signer un très gros chèque très prochainement ». L’article est également traduit en anglais pour des raisons évidentes de référencement, et est signé par un certain Jean Pierre Benoit étrangement inexistant sur internet pour un directeur de rédaction web. « Les images qu’il m’accuse d’avoir volées ont toutes été publiées après les miennes, ou par des amis avec lesquels j’ai collaboré. J’ai contacté chacune de ces personnes et aucune d’entre elles n’a senti que j’avais quelque chose à me reprocher », se justifie Joel Robison. Le site, hebernews.com, est hébergé au Maroc par Maromania et ne contient que trois news sur Baznani et Robison, le reste étant des infos généralistes sur, entre autres, Google et Youtube. L’article consacré à Baznani est, sans surprise, excessivement élogieux. On y apprend qu’il « compte parmi les rares artistes à avoir représenté le Maroc aux rencontres d’art et galeries en Europe et en Amérique » et qu’il est « considéré, à juste titre, comme un des photographes les plus prometteurs de sa génération ». Pour ajouter l’insulte à l’injure, même la mini biographie de Jean Pierre Benoit est copiée à la lettre sur celle du directeur de la rédaction du site Tablette-tactile.net.


La fraude du soldat

Quand il est questionné sur ses influences, Achraf Baznani cite un seul photographe. « Si je ne devais en citer qu’un, ce serait Robert Capa, un célèbre photographe hongrois dont l’œuvre a joué un rôle déterminant pour moi et tout particulièrement sa photo “ The Falling Soldier“ . Quand je l’ai vue pour la première fois, cette photo m’a littéralement fasciné parce qu’elle donne à voir la guerre mais sous un angle surréaliste » a-t-il déclaré au Huffington Post Maroc et quasiment à l’identique à un autre site étranger.


The Falling Soldier, Robert Capa, 1936


Baznani ne le sait probablement pas, mais Capa n’a jamais fait dans la photographie surréaliste, mais plutôt dans le réalisme puisqu’il était photojournaliste et a couvert cinq guerres. The Falling Soldier, le cliché que le marocain idolâtre tant et qui immortalise le moment exact de la mort d’un jeune soldat de la Fédération Ibériques des Jeunesses Libertaires d’une balle à la tête durant la guerre civile espagnole, n’est en fait pas authentique. En 2009, José Manuel Susperregui, professeur de communication à l’Université du Pays Basque, a comparé les photos des différentes lignes de batailles de cette guerre et a publié ses conclusions dans un ouvrage intitulé Shadows of Photography. Selon l’universitaire, la photo de Capa n’a pas été prise à Cerro Muriano, au nord de Cordoue, mais près d’une autre ville à environ 57 kilomètres. Puisque cet emplacement est éloigné de l’endroit où Capa a pris sa photo, cette dernière ne peut être qu’une mise en scène, comme toutes les autres faisant partie de cette série. Il ne s’agit pas de la seule contradiction que Susperregui relève dans son ouvrage. Il note, par exemple, que dans diverses interviews, Capa a déclaré que le milicien a été abattu par une rafale de mitrailleuse, alors que la photo laisse penser qu’il s’agirait d’une seule balle de sniper…En 2015, Capa était de nouveau sujet à controverses sur sa série de clichés du D-Day… 


Même quand elle relève le plagiat de Baznani, la presse marocaine amenuise la gravité de son vol, parle de controverse et insiste sur son génie. On se demanderait presque si Achraf Baznani a très bien compris qu’il évolue dans un pays qui tolère outrageusement le pillage, et que sa carrière entière est une performance d’art autour du thème du mensonge et de la paresse intellectuelle.