Musique Berklee au festival Gnaoua : quand Essaouira fait école
Il est minuit passé à l’ancien consulat du Danemark, dans la médina d’Essaouira, mais les lieux ne cessent de se remplir. Les portes du riad s’ouvrent sur une scène qui pourrait sembler surgir d’un autre âge, pourtant tout ici est résolument contemporain. Pour cette deuxième soirée de la 27e édition du festival Gnaoua et musiques du monde, c’est l’un des jams les plus courus de la programmation. Dans le patio, le mâallem Khalil Mounji a pris place avec sa troupe, des qraqbi, deux mqaddmat, un mqaddem, et surtout son vieux maître, assis parmi les musiciens en djellaba blanche, comme pour apporter sa bénédiction au tout. Dans la Rehba, cet espace de transe que l’on réserve devant le mâallem aux âmes qui ont besoin de guérir, les trois mqaddems, en habits noirs, rejouent une scène d’exorcisme. Le mqaddem, visage blanchi à la peinture, simule une scène de possession, pendant que les deux mqaddmat l’accompagnent de leurs pas de danse. Le mâallem, lui, comme l’exige l’esthétique gnaouie, est en tenue traditionnelle, mais néanmoins de créateur : un bel ensemble en lin blanc finement rayé et orné de broderies vertes, assorti à un long caftan Fouqia assorti. Il s’adresse au public en français châtié pour rendre hommage à son mâallem et expliquer le déroulement de la soirée à un public sous le charme. Voilà résumée en une image une promesse essentielle d’Essaouira : une tradition parfaitement préservée et toujours renouvelée et réinventée. C’est aussi cela, le pari du programme de collaboration entre le festival Gnaoua et musiques du monde avec le Berklee College of Music, la prestigieuse école de musique basée à Boston.
Berklee s’installe à Essaouira
Ce soir-là, parmi les spectateurs et les musiciens mêlés dans le patio, une cinquantaine d’artistes venus de 18 pays. Ils participent au programme « Berklee at the Gnaoua and World Music Festival », un projet pédagogique porté par le Berklee College of Music, l’une des institutions musicales les plus réputées au monde, en partenariat avec le festival. Le programme en est à sa troisième année au Maroc, et il commence à porter ses fruits.
Le principe est ambitieux, bien que simple dans sa forme : sélectionner des musiciens professionnels ou semi-professionnels âgés de plus de 18 ans - certains participants de cette édition sont sexagénaires- et les faire travailler pendant cinq jours intensifs avec des artistes de haut niveau. Au programme : des ateliers avec Leo Blanco, pianiste, compositeur et chercheur vénézuélien qui assure la direction académique du projet, Fernando Huergo, bassiste argentin, ou encore Nadia Washington, professeure adjointe spécialisée en ear training, originaire du Texas. À ces formations s’ajoute une classe avec des mâallems gnaoua, élément central du programme qui donne tout son sens à la rencontre.
Jason Camelio, assistant vice-président adjoint de Berklee Global, accompagne le projet depuis ses débuts, il ne cache pas les intentions à long terme de l’institution : « Nous sommes présents en Italie depuis 41 ans », dit-il, pour souligner que Berklee pense ses partenariats sur le temps long. L’idée n’est pas de passer, de capter une esthétique exotique et de repartir. « Nous apprenons à travailler avec les gnaoua dans ce qu’ils ont de plus traditionnel sans jugement », car pour lui, travailler avec le festival Gnaoua et musiques du monde est un retour aux sources, puisque « c’est ici que la musique est née », précise-t-il.
Éduquer, professionnaliser
L’un des responsables du programme local, dont l’expérience personnelle dans le milieu couvre divers aspects des métiers de la production musicale, résume avec lucidité le paysage dans lequel s’inscrit cette initiative : « Il y a deux types d’écosystème du spectacle au Maroc : le traditionnel, qui passe par ses propres circuits, puis les artistes modernes, qui souffrent du manque de développement de l’industrie du spectacle au Maroc ». Même des artistes dont la réputation n’est plus à faire sur la scène nationale peuvent se voir proposer une vingtaine de dates seulement à l’année, ce qui reste très précaire pour véritablement professionnaliser les formations musicales. Une industrie du disque quasi inexistante, des structures de production fragiles, un marché où la rentabilité reste un défi que seuls la passion et l’amour du pays permettent parfois de relever.
C’est dans ce contexte que le volet pédagogique du partenariat prend tout son sens. « Nous voulons que les jeunes acteurs du milieu artistique au Maroc prennent conscience qu’il y a des jobs bien payés dans le secteur, ici dans leur pays », dit Jason Camelio. Lors de ces master classes, les élèvent n’apprennent pas seulement à améliorer leur prestation scénique en tant qu’interprète. Ils apprennent à toucher un peu à tout : éclairage, sound-management et divers aspects qui touchent à la production. Selon lui, cette collaboration avec le festival vise aussi à éduquer le public, le rendre plus exigeant, lui apprendre à reconnaître une prestation de qualité. Une ambition qui dépasse largement le cadre d’un simple atelier de cinq jours.
Pour les participants, la formation est facturée 4 500 dirhams. L’association Yerma Gnaoua a pris en charge les frais de scolarité de 7 musiciens gnaouis. Fondée par les mâallems qui ont accompagné la naissance du festival, elle œuvre pour la protection du patrimoine gnaoui, sa transmission et l’organisation de la profession. Elle a également joué un rôle clé dans la reconnaissance de Tagnaouit comme patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Pour les autres participants, tous venus d’ailleurs, il faut ajouter aux frais de la formation le coût du voyage et de l’hébergement à Essaouira, particulièrement élevé pendant les jours du festival.
Aller-retour vers Boston
La passerelle entre Essaouira et Boston est établie. « Nous espérons que des étudiants pourront poursuivre leur formation à Boston », confie Jason Camelio. Deux lauréats marocains ont déjà fait le voyage. C’est peu, mais c’est un début. Sur la question de la parité, Camelio reconnait que le Berklee College of Music y est très attentif, mais que l’équilibre hommes-femmes est encore loin d’être une réalité dans le monde de la musique en général et dans l’univers des gnaoua en particulier, même si la présence féminine sur scène se fait de plus en plus remarquer au fil des éditions du festival, comme ce soir à l’ancien consulat du Danemark.
Au fil des morceaux, les élèves de Berklee se relayent pour accompagner le mâallem Khalil Mounji. Piano, saxophone ou encore chants indiens, la seule langue qu’entend le public ici est celle de la musique. Il se fait tard, et pourtant des badauds font encore la queue dehors, attendant patiemment de franchir les filtres de la sécurité pour assister à la suite du spectacle. Une fois la lourde porte en bois du riad franchie, c’est un univers de lumières et de couleurs qui s’ouvre, un espace où les barrières culturelles et sociales tombent. Ce jam a finalement hautement rempli sa mission pédagogique. Car Tagnaouit n’est pas seulement un répertoire en soi : c’est une trame, un genre, un style, au même titre que le reggae, le rock ou l’Afrobeat. Avec l’académisation de son patrimoine, la musique gnaoua a encore tout à explorer, tout à inventer. Ce qui est en train de naître de ce projet Berklee festival gnaoua, c’est une nouvelle base pour propulser un art si unique au Maroc vers l’universel.
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