Abonnez-vous !
Logo du site LeDesk

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
30.10.2022 à 20 H 28 • Mis à jour le 30.10.2022 à 21 H 53 • Temps de lecture : 6 minutes
Par

Art Khadija El Abyad, l’artiste qui tisse les liens de nos singularités

L’espace d’art Artorium inaugurait le 7 octobre dernier, un solo show consacré à l’artiste pluridisciplinaire Khadija El Abyad. Avec beaucoup de cheveux, d’audace et de sensibilité, l’artiste présente sa démarche active de résistance aux stéréotypes genrés tissés autour du corps féminin. Les détails

Depuis quelques années, les cheveux s’invitent régulièrement dans le travail de l’artiste multidisciplinaire Khadija El Abyad. Cousues, nouées, brodées ou suspendues, des mèches de cheveux sont délicatement manipulées comme n’importe quel matériau. Cette matière première a pourtant la particularité d’être le prolongement du corps de l’artiste et de toutes les personnes qui ont voulu faire un don de cheveux.


À la galerie Artorium de Casablanca, performances, broderies, installations, sculptures et photographies constituent l’univers organique de Khadija El Abyad, qui immortalise les souvenirs d’une vie antérieure dont la nature reste à imaginer par le spectateur. L’obstination de l’artiste à se détacher des clichés tissés autour du corps féminin se devine à l’entrée de son exposition individuelle qu’elle a choisi de nommer « Khass bi annisae », réservé aux femmes.


Khadija El Abyad nous raconte ce qui a inspiré le titre de son premier solo show. Celle qui a horreur des clichés et du « Feminism washing », était invitée à exposer dans un musée de Rabat, un 8 mars, pour célébrer la femme et ses accomplissements. Cette invitation digne d’un acte blasphématoire pour Khadija, a eu toutefois le mérite d’inspirer sa performance photographiée qu’on aperçoit au coin de la galerie Artorium, et qu’elle a d’ailleurs choisi de voiler le 8 Mars au musée de Rabat pour exprimer son désaccord.


Solo show de Khadija El Abyad. Crédit: Artorium


L’artiste a inscrit de sa main droite sur sa main gauche « Khass Bi Nissa2 ? », (réservé aux femmes ?), à la pointe de l’aiguille, impliquant tout son corps dans cet acte performatif. Elle a choisi par ailleurs de ne mettre ni ponctuation ni des points sur les voyelles pour handicaper la lecture des visiteurs, brouiller la réflexion des spectateurs et les pousser à se demander pourquoi il n’a y a pas de points et surtout pourquoi c’est « réservé aux femmes ». Car, si on doit consacrer quelque chose aux femmes, c’est qu’elles sont non seulement désavantagées, mais aussi cantonnées dans une case tâchée de stéréotypes genrés, nous rappelle Khadija El Abyad.


« L’acte performatif est mon point de départ, mon médium  et le résultat peut prendre plusieurs formes »,explique l’artiste qui nous tâche de rappeler qu’elle travaille non pas sur le corps mais plutôt sur « les écrans du corps », pour éviter de tomber dans le piège des clichés accolés au corps féminin. Khadija porte également notre attention sur le fait que le mot écran est au pluriel, car « je travaille autant sur ce qui voile le corps mais aussi sur ce qui fait de lui un objet de fantasmes », dit-elle.


Le calendrier intime des cheveux

A la question de savoir d’où vient cet engouement pour les cheveux qui ornent une grande partie de l’espace d’exposition, l’artiste nous confie que tout a commencé le jour où elle s’est rendue compte qu’elle jetait une partie d’elle-même en mettant à la poubelle une énorme quantité de cheveux qu’elle perd quotidiennement. « J’ai de longs cheveux. Les perdre m’agaçait énormément mais pas autant que de les jeter à la poubelle. Je n’arrivais plus à faire ça ».


C’est à ce moment-là que lui est venue à l’esprit, l’idée de conserver ses cheveux près d’elle. Dans un premier temps, Khadija enroulait les mèches de cheveux qu’elle perdait avant de les ranger dans une petite boite transparente, sa « banque de cheveux ». Chaque touffe avait une forme différente et nourrissait sa réflexion autour de cette matière organique. Ce qui l’agaçait est finalement devenu un moment de jubilation et un rendez-vous quotidien avec ce qu’elle ne perd plus, mais transforme.


Calendrier intime des cheveux. Crédit: lecube-art.com


Khadija a ensuite eu l’idée de mettre ses cheveux enroulés dans des sacs en plastique qu’elle numérotait et datait, avant de se rendre compte qu’elle était en train de créer « un calendrier de cheveux ». Ainsi, ce qui était au départ un fétichisme et un geste motivé par un attachement inconditionnel à ses propres cheveux, a pris la forme d’un calendrier avec 345 touffes différentes, scrutées avec attention par de parfaits inconnus qui s’approprient ce qui a de plus personnel : des filages de cheveux soigneusement conservés.


Cette création a été exposée une première fois à l’étranger, puis à Marrakech dans le cadre de l’exposition collective « À l’épreuve du tamis » au 1-54 Contemporary African Art Fair. A travers, la collecte et le filage quotidiens de ses cheveux, Khadija a compris qu’elle est non seulement « créatrice de ses œuvres mais aussi de leur matière première ».


Broder des « membres rebelles »

Plus tard, avec son corps comme seul outil de création, Khadija ne voulait pas suivre des motifs prédéfinis ou traditionnels pour la création de nouvelles formes avec les cheveux, laissant son imaginaire guider le mouvement de ses doigts. Elle a combiné lignes droites et lignes courbes, composé, décomposé et superposé des mèches de cheveux jusqu’à obtenir des formes qu’elle s’est pleinement appropriées. Ainsi, le résultat final « n'est autre que la mémoire d’une séquence de sensations, que la combinaison de points palpables et de matière tendue ».


« Membres rebelles », de Khadija El Abyad. Crédit: Artorium


Avec le corpus « Membres rebelles », l’artiste brode au crochet, sur un tissu, des cheveux. Le résultat est surprenant car on retrouve des formes à l’endroit et à l’envers du support. Les amateurs de broderie comprendront que si on a le contrôle sur la forme brodée, celle qui se crée à l’arrière est aléatoire. L’artiste introduit ainsi sou la notion du « tissant-tissé », le moyen de provoquer le hasard dans le rendu des formes entre le recto et le verso de l’œuvre.


Les formes qui surgissent sont à connotation sexuelle. Entre formes phalliques, seins et utérus, Khadija laisse libre cours à notre imagination. Cette création est très importante pour l’artiste qui nous explique le sens du recto-verso : « On se retrouve avec deux faces du travail. Quand je brode, je contrôle très bien la forme que j’ai déjà préalablement créé, mais une autre forme que je ne maîtrise pas se crée à l’arrière du tissu (...) Cette forme est très importante, car c’est elle qui sonne sens à l’aspect performatif dans ma pratique », poursuit l’artiste.


Ce processus de création, en détachement total avec notre compréhension du monde prédéfinie par notre culture et nos convictions, a permis à Khadija El Abyad de se détacher des clichés et stéréotypes et donner un sens purement personnel à ces formes.  Au final, notre inspiration première est notre corps, et les formes créées instinctivement en sont la preuve.


©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite