Ornithologie Les flamants roses de Camargue qui migrent vers le Maroc vieillissent plus lentement
Une étude publiée le 25 août dans la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), et s’étendant sur plus de quatre décennies de suivi dans la région française de la Camargue, montre que les flamants roses migrateurs vieillissent plus lentement que les sédentaires. Une part importante de ces volatiles voyageurs passe l’hiver en Afrique du Nord, notamment au Maroc : les oiseaux qui gagnent nos zones humides appartiennent ainsi au groupe dont la sénescence est la plus tardive et la plus lente.
Le Maroc, destination d’hivernage des « lenteurs » du vieillissement
À partir d’un programme de marquage par bagues lisibles à distance initié en 1977 en Camargue, des chercheurs ont suivi la trajectoire de vie de milliers de flamants roses (Phoenicopterus roseus). Ce corpus unique a permis de comparer, au sein d’une même population, la dynamique du vieillissement entre oiseaux « résidents », qui passent toute leur vie en Camargue, et oiseaux « migrateurs », qui quittent chaque année la région pour hiverner autour de la Méditerranée.
Le résultat est sans appel : à âge avancé, les résidents déclinent plus rapidement, avec un rythme de vieillissement environ 40 % plus élevé que celui des migrateurs. L’entrée dans la sénescence survient plus tôt chez les sédentaires (âge moyen 20,4 ans) que chez les migrateurs (21,9 ans). Autrement dit, à long terme, la stratégie migratoire protège davantage contre le vieillissement.
Dans le schéma migratoire camarguais, une fraction substantielle des jeunes oiseaux se disperse vers l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, un ensemble qui inclut essentiellement le Maroc. En moyenne, 34 % des poussins camarguais s’y dirigent, tandis que d’autres gagnent l’Espagne et l’Italie. Le flamant rose est par ailleurs un visiteur hivernal régulier du Royaume, fréquentant plus de 40 zones humides marocaines. Ces flux signifient que nombre d’individus observés en hiver à Merja Zerga, Khenifiss, Oualidia, Sidi Moussa, Marchica-Bou Areg ou Tamri, appartiennent au groupe « migrateur » identifié par l’étude, celui qui vieillit plus lentement.
Un compromis biologique : performance précoce contre longévité
Pourquoi un tel différentiel ? Les auteurs décrivent un compromis : rester « à demeure » procure des avantages immédiats en début de vie – meilleure survie et meilleure reproduction – mais s’accompagne d’une sénescence accélérée plus tard. À l’inverse, les migrateurs paient un coût précoce (périples saisonniers, risques, reproduction initiale plus faible) qui s’échange contre une décélération du vieillissement en fin de vie. « Les résidents vivent intensément au début, mais paient ce rythme plus tard les migrants, eux, semblent vieillir plus lentement », résume Sébastien Roques (CNRS), co-auteur de l’étude.
Pour le Maroc, l’enseignement est double. D’abord, nos zones humides accueillent chaque hiver une part des flamants camarguais les plus « lents à vieillir », renforçant l’intérêt de la conservation des sites d’hivernage le long des façades atlantique et méditerranéenne. Ensuite, la dynamique démographique du flamant rose se joue à l’échelle du réseau méditerranéen de colonies et d’hivernages : la connectivité entre Camargue, Andalousie, Sardaigne et Afrique du Nord impose une gestion coordonnée et une vigilance accrue face aux pressions locales (perturbations, assèchements, salinité, prédation, événements climatiques).
L’étude de PNAS compare des stratégies (résidence contre migration) à l’échelle du bassin méditerranéen et ne dissocie pas les effets par destination précise. Elle regroupe les migrateurs hivernant en Italie, Espagne ou Afrique du Nord autrement dit, elle n’isole pas un « effet Maroc » strict. « Mais comme le Maroc est un pôle d’hivernage régulier pour l’espèce, il est légitime d’angler le résultat en montrant que les flamants qui gagnent nos lagunes appartiennent au groupe à sénescence plus tardive. Cette nuance n’enlève rien à l’intérêt scientifique ni à l’enjeu de conservation des sites marocains », explique un scientifique.
Un suivi exemplaire qui continue
Les auteurs soulignent que la clé de ces conclusions tient à la continuité du marquage depuis 1977 : des bagues plastiques lisibles à longue distance permettent de reconstituer, année après année, la survie, la reproduction et l’âge de début du déclin. Ce patrimoine de données fait des flamants un modèle unique pour comprendre pourquoi, au sein d’une même espèce, certains individus vieillissent plus lentement que d’autres.
Dernier signe de l’importance du Royaume dans le cycle de l’espèce : en 2022, le flamant rose a de nouveau niché au Maroc, plus d’un demi-siècle après la dernière reproduction connue, un marqueur de la qualité de certains sites et de la pertinence des efforts de protection.
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