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20.03.2016 à 19 H 01 • Mis à jour le 24.07.2016 à 22 H 08
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Parution L’histoire méconnue de l’autre Glaoui

Si tout le monde connaît Haj Thami El Glaoui, moins nombreux savent que son frère aîné fût un acteur majeur d'une période clé de notre histoire et un serviteur de premier ordre du Makhzen. Son petit-fils le raconte, du bled siba aux débuts de la colonisation.

Le nom El Glaoui reste largement rattaché au Pacha, Haj Thami, zélé serviteur du Protectorat. Son frère ainé, Madani El Mezouari El Glaoui est moins célèbre. Pourtant, c'est ce dernier qui assoit, au début du XXème siècle, le pouvoir de la maison Glaoua et propulse son fameux cadet.


Venant combler un vide, le petit-fils de Madani a récemment publié une biographie de son aïeul, aux éditions La Croisée des Chemins : Le Grand Vizir Madani El Mezouari El Glaoui. Bien qu'il ne soit pas historien, Abderrahman El Mezouari El Glaoui rend son livre riche, à force de références faites à une large gammes d'auteurs, orientalistes comme historiens contemporains, marocains et étrangers, et de quelques anecdotes familiales. Si l'ouvrage se fait parfois confus, il reste dynamique et si l'auteur prend parfois la défense de son aïeul, il ne verse pas pour autant dans l'hagiographie et sait rester nuancé.


El Madani était un de ces hommes qui embrassent avec respect les lettres cachetées par le sceau du sultan avant des les poser sur son front. Guerrier, il n'en jouissait pas moins de son aisance. Même en campagne, il ne quittait jamais sa demeure - dans laquelle il disposait d'un orchestre à domicile - sans une impeccable robe de chambre. Maigre, les yeux sombres, on le disait charismatique malgré sa voix douce.


Né aux alentours de 1860, Madani est issu d'une famille installée à Telouet, à une centaine de kilomètres au nord de Ouarzazate, tirant entre autres profit des revenus de la zaouïa Sidi Bou M'Hammed Salah, du commerce de sel. Son père, lorsqu'il disparaît en 1888, lui lègue le titre de caïd des Glaoua, dont l'étendue de la domination va de pair avec la consolidation du pouvoir royal qu'il sert dans sa région.


Le Sultan Moulay Hafid, le grand-vizir Mohammed el Mokri, le pacha de Fès, Mohamed Ben Bouchta El Baghdadi, le conseiller du Makhzen Kaddour Ben Ghabrit, avec les généraux Lyautey et Moinier, à l'hippodrome du Belvédère à Rabat, le 8 août 1912. DAFINA

Au nom du sultan... mais pas n'importe lequel

Mais Madani ne reste pas longtemps un simple caïd. En 1893, il saisit l'occasion d'une halte du sultan Moulay Hassan à Telouet pour inscrire le nom de sa famille dans l'histoire du Maroc. Il prend en charge les troupes du sultan et lui met à disposition des chevaux en plus de servir un repas fastueux. En retour, Moulay Hassan offre à cet hôte généreux un puissant canon allemand et le nomme khalifa dans le Sud. Madani perçoit l'impôt dans de nombreuses villes, conquiert de vastes étendues au nom du Makhzen, érige des casbahs...


Son pouvoir est dorénavant fermement lié à celui du Trône. Lorsque Moulay Hassan décède, il s'empresse donc de prouver à Moulay Abdelaziz sa fidélité et mène la harka en son nom, combat la siba du Souss aux Rhmana. En 1903, il défait le fameux rebelle Bou Hmara, à Taza. Bien qu'il soit blessé durant la campagne victorieuse, Moulay Abdelaziz lui reproche d'avoir dépensé trop d'argent pour l'emporter. Peut-être cela pousse t-il Madani à soutenir quelques années plus tard Moulay Hafid ? Toujours est il qu'il se range derrière ce dernier, qui s'oppose aux accords d'Algésiras signé par son frère Abdelaziz et qui mettent le royaume sous tutelle des grandes puissances.

De la hafidiya au Protectorat

Madani aide donc Moulay Hafid à s'emparer du pouvoir au détriment de Abdelaziz entre 1907 et 1908. Par là, il devient un important acteur de la hafidiya, qui vise à libérer les territoires déjà aux mains des Français, et plus largement, à réduire leur influence et défendre l'islam. Dûment récompensé, Madani est nommé ministre de la Guerre, puis Grand Vizir par Moulay Hafid qui épouse par ailleurs sa fille. Esprit de famille oblige, Madani fait profiter ses frères, parmi lesquels Haj Thami, dont il s'assure qu'il soit nommé Pacha de Marrakech. Les Glaoua sont dorénavant au faîte de leur pouvoir et règnent sur quelques 500 000 habitants répartis sur 35 000 kilomètres carrés, selon le fameux sociologue marocain Paul Pascon, cité par l'auteur.


En revanche, la hafidiya, elle, ne porte pas ses fruits. L'étau français se resserre sur le royaume, au grand dam du Grand Vizir, qui déjà tente de "contrecarrer penchants pro-français de Haj Thami". Son petit-fils dessine une relation aux Français faite de contradictions, entre admiration pour le développement technologique des puissances occidentales et attachement à la religion... Il semble que toute sa vie, ce soit son attachement au Trône qui ait primé. Avant de rejoindre la hafidiya, n'a t-il pas, missionné par Moulay Abdelaziz, réfréné les ardeurs de chefs tribaux qui en appelaient au jihad contre les Français qui occupaient déjà des oasis ? Toujours est-il qu'à plusieurs reprises, il se brouille avec les Français qui s'ingèrent toujours plus. En 1911, après avoir convié des instructeurs turcs pour rénover l'armée, il est destitué sous pression française, faisant là les frais d'une des premières immixtions coloniales pures, qui signe par ailleurs la fin de la hafidiya.


Le Général Lyautey lors de son départ pour le Maroc. AGENCE MEURISSE


Un an plus tard, le maréchal Lyautey, en fin politique lui remet tout de même une croix d'officier de la Légion d'honneur, dès son arrivée au Maroc. Madani entérine la présence coloniale. Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, il assure l'occupant que les tribus du Sud sauront rester loyales. Pendant les rencontres entre Français et caïds locaux, il se tient en retrait. Tout le contraire de son jeune frère. Jusqu'en 1918, quand survient son décès, Madani passe le clair de son temps à faire ce qu'il sait de mieux : "combattre la siba sous la bannière du sultan", se montrant toujours d'une fidélité totale au Makhzen, quand bien même ce dernier est sous tutelle. L'homme se rêvait artisan d'un renouveau national. Son frère prend son relai dans la grande Histoire, comme relai de la colonisation. Ironie, si les Français choisissent de se lier au Pacha Haj Thami, c'est sur l'influence que Madani a bâti. Peu après ses funérailles en grande pompe, Lyautey écrit : "Nous avons plus que jamais besoin des Glaoua, en l'espèce de Hadj Thami". Le premier a tiré son pouvoir des sultans qu'il servait, le second s'en alla chercher le sien auprès des autorités coloniales dont il fût un ardent défenseur.

Le grand vizir Madani El Mezouari El Glaoui , Abderrahman El Mezouari El Glaoui, La Croisée des Chemins, 2016, 85 DH


Sur l'auteur : Né en 1949, Abderrahman El Mezouari El Glaoui, est titulaire d’un master en économie de Syracuse University, New York. Il occupa plusieurs postes dans des institutions financières au Maroc et à l’étranger. Il est engagé dans diverses actions associatives. Il est l’un des petits-fils du grand vizir Madani.

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