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08.11.2018 à 14 H 11 • Mis à jour le 08.11.2018 à 19 H 15
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Débat Pétain: le rôle méconnu du maréchal dans la Guerre du Rif

Alors qu’Emmanuel Macron et des personnalités politiques françaises s’apprêtaient à rendre hommage au Maréchal Pétain pour son action lors de la Première guerre mondiale avant de faire volte-face, son passage au Maroc dans les années 20 demeure méconnu. Pourtant, il joua un rôle déterminant dans l’écrasement de la rébellion du Rif menée par Abdelkrim

« Le maréchal Pétain a été pendant la Première guerre mondiale, aussi, un grand soldat ». En déplacement dans les Ardennes pour commémorer les 100 ans de la fin de la Grande guerre, c’est par ces mots que le Président français a déclenché en France et à l’étranger une vive polémique.


Le Maréchal Pétain, qui a été considéré les années suivant la fin du conflit comme le « héros de Verdun », a par la suite pris la tête du régime de Vichy et a été le principal collaborateur de l’Allemagne nazie en France, mettant en place des lois antisémites et abolissant un bon nombre de libertés fondamentales. Si son rôle dans ces deux guerres est expliqué en long et en large dans les livres d’Histoire, son implication directe dans les combats au nord du Maroc et les contacts cordiaux, voire amicaux qu’il y a tissés avec Francisco Franco en sont en revanche absents.


La rencontre de Montoire selle le sort de la France occupée• CANN RONAN PICTURE LIBRARY - AFP


Alors que l’armée espagnole est victime de plusieurs défaites face aux résistants rifains à partir de 1921, la France sent que la République mise en place par Abdelkrim El Khattabi menace ses projets coloniaux en Afrique du Nord et décide d’intervenir dans la Guerre du Rif. La principale déroute espagnole, celle de juillet 1921 à Anoual, pose les bases de la féroce contre-offensive franco-espagnole qui interviendra quelques années plus tard. Le Général espagnol Sylvestre y perd quelques 20 000 hommes et se suicide sur le champ de bataille. A la tête du Protectorat français, le Maréchal Lyautey s’inquiète dans une directive du 20 décembre 1924 d’un éventuel retrait des troupes espagnoles et préconise alors une action de l’armée française pour asseoir de nouveau le pouvoir des armées coloniales dans la région.


Quand Pétain remplace Lyautey

Pour Lyautey le Résident Général, la situation au nord du Maroc est « sérieuse et compliquée ». Il n’en faudra pas plus pour que se tienne à Madrid, en juillet 1925, une conférence franco-espagnole pour décider des actions à mener contre Abdelkrim El Katthabi et ses hommes. Malade, le Maréchal Lyautey demande depuis longtemps à ce qu’un général vienne le seconder dans sa mission au Maroc et puisse le remplacer en cas de besoin. Dans de nombreuses lettres, il s’alarme après ses lourdes opérations de ne pas pouvoir continuer sa mission si il venait à être immobilisé une nouvelle fois. En haut lieu, on lui répond sèchement, « un chef tel que vous, chargé d’un tel passé, un maréchal de France, n’abandonne pas son poste à l’heure où le danger menace encore ». Dans les couloirs du gouvernement Painlevé, un seul nom circule : celui du vainqueur de Verdun, le Maréchal Pétain.


Pétain et Lyautey dans le Rif


Ce dernier débarque au Maroc en août 1925 et décide dès son arrivée de changer la ligne stratégique portée par Lyautey jusque là. Contrairement à son prédécesseur, le Maréchal Pétain a les faveurs du gouvernement à Paris, qui lui accorde tout le soutien logistique et humain qu’il demande. Au total, ce sont 150 000 hommes qu’il rassemble pour faire face aux tribus qui combattent sous l’autorité d’Abdelkrim, qui ne compte lui que 20 000 combattants issus de plusieurs tribus. Le 21 août, Pétain retrouve Primo de Rivera, dictateur ayant pris le pouvoir en Espagne à la suite de la défaite d’Anoual. Ensemble, ils mettent en place la vision militaire à venir des armées espagnoles et françaises et notamment la plus importante opération de cette guerre considérée comme le premier débarquement aéronaval de l’histoire : celui d’Al Hoceima, le 8 septembre 1925.


Franco, Pétain, et l’histoire marocaine

Le projet de débarquement à Al Hoceima a été longtemps réfléchi par le Maréchal Pétain et le dictateur Primo de Rivera. Dans cette opération conjointe des deux armées alliées contre la rébellion du Rif, un homme aujourd’hui tristement célèbre se fait particulièrement remarquer. A la tête des troupes de la Légion espagnole, le jeune colonel Francisco Franco débarque dans la nuit du 7 au 8 septembre avec ses soldats sur les plages de Cebadilla à quelques kilomètres d’Ajdir, fief rebelle d’Abdelkrim.


Abdelkrim rejetant les Espagnols


13 000 soldats de l’armée de terre suivent le colonel Franco, accompagnés d’une flotte franco-espagnole de quatre-vingt bateaux, neuf navires de guerre et de nombreux avions de combat. Franco, qui s’illustre lors de cette bataille, est décoré de la légion d’honneur en France sur recommandation du Maréchal Pétain. Franco et Pétain ne sont pas des inconnus : en 1923, les deux hommes se sont déjà croisés à Ceuta, lors de la première rencontre entre le Maréchal Pétain et Primo de Rivera.


Pétain et Franco à Montpellier en février 1941. Archives


Cette bataille d’Al Hoceima va un peu plus resserrer leurs liens et début 1939, Pétain sera nommé par Franco premier ambassadeur de France auprès de l’Espagne franquiste. Pour cette offensive décisive pour les puissances coloniales, 160 avions sont mobilisés sur les côtes marocaines. Parmi l’arsenal déployé cette nuit là, une escadrille impressionnante de bombardiers de type Goliath, des avions français qui, pour un seul d’entre eux, pouvait porter jusqu’à six bombes de cent kilos chacune.


L’arme chimique employée par la France et l’Espagne

Dès novembre 1921 aux environs de Tanger, l’armée espagnole utilise des armes chimiques et plus particulièrement du phosgène dans ses bombardements. Après la défaite d’Anoual, un général espagnol du nom de Damaso Berenguer écrit même éprouver le désir de « les employer avec délectation ». Pour sa part, Lyautey voit leur utilisation d’un mauvais œil et le sultan Moulay Youssef lui fait part de son mécontentement, « le sultan m’en a parlé plusieurs fois, encore aujourd’hui, me rappelant que, comme chef spirituel et temporel du Maroc tout entier, il ne pouvait se désintéresser des plaintes des musulmans de la zone au sujet de tels traitements. Il a insisté sur le devoir de conscience qui s’imposait à lui, vis-à-vis de ses sujets et de toute la communauté musulmane, se montrant disposé à faire connaître par lettre chérifienne, à lire dans les mosquées de toute l’étendue de l’empire, sa réprobation de tels procédés » écrit-il.


Des guerrilleros rifains arborant le drapeau rouge, d’inspiration ottomane, frappé d’un carré blanc, lui-même orné d’un croissant et d’une étoile à six branches. DR

 

Malgré cette posture, c’est bel et bien une entreprise française, Schneider, qui aide en 1922 à l’ouverture d’une unité de production d’obus toxiques à Melilla et bel et bien Lyautey qui demande officiellement à sa hiérarchie de l’approvisionnement en armes chimiques en juin 1925, justifiant « l’emploi de ces munitions dont le pouvoir toxique permet de nous épargner dans nos attaques des vies humaines ». Face à ces bombes, larguées sur les zones les plus peuplées des territoires contrôlés par d’Abdelkrim, les Rifains tentent une maigre riposte avec les projectiles non-explosés ainsi qu’en confectionnant des obus chargés de poudre de piment, sans grand succès. Jusqu’à la fin de la Guerre du Rif, l’armée espagnole utilisera ces gaz mortels avec l’appui des forces françaises et du Maréchal Pétain à leur tête au Maroc.


Le sultan Moulay Youssef assistant au défilé des vainqueurs sous l'Arc de Triomphe à Paris. Archives


Les conséquences des armes chimiques un siècle après

Selon plusieurs historiens et expert, cette utilisation massive d’armes chimiques par les armées espagnoles dirigées par Primo de Rivera et françaises dirigées par les maréchaux Lyautey et Pétain contre les rebelles rifains est à l’origine de très nombreux cas de cancers et de malformations chez les habitants de villes du nord et de l’ouest du pays comme Oujda ou Al Hoceima, encore de nos jours. En 2015, le député de gauche USFP d’Al-Hoceima demandait même officiellement au Président de l’époque, François Hollande, à ce que la France s’excuse pour son soutien apporté à l’armée espagnole dans la guerre du Rif.


Bombardements chimiques dans le Rif. Archives


L’une des principales revendications du Hirak, mouvement de protestation qui a touché la région du Rif entre 2016 et 2017, était également l’ouverture d’un hôpital d’oncologie pour la région d’Al Hoceima, touchée par des cancers dus aux bombardements espagnols et français selon l’Association de défense des victimes de gaz toxiques dans le Rif. Selon Mimoun Charqi, auteur du livre Armes chimiques de destruction massive sur le Rif , 70 % des adultes et 50 % des enfants reçus au service d’oncologie de l’hôpital de Rabat en 2015 étaient originaires du nord du pays et plus particulièrement des villes d’Al Hoceima et de Nador.


Si en juillet 2017, le ministre de la santé El Houssaine Louardi annonçait à l’AFP la réalisation d’une étude portant sur les liens de cause à effet entre le gaz moutarde utilisé lors de la Guerre du Rif et les cas de cancer qui en auraient découlé, elle est toujours introuvable plus d’un an après ses déclarations.



Bibliographie 

https://journals.openedition.org/cdlm/6780

http://www.aphgaixmarseille.com/spip.php?article482

http://libeafrica4.blogs.liberation.fr/2015/11/11/les-fantomes-africains-de-franco-1-les-guerres-secretes-du-rif/

https://laviedesidees.fr/Une-guerre-coloniale-oubliee-le.html

https://www.persee.fr/doc/remmm_0035-1474_1977_num_24_1_1418

https://www.h24info.ma/debats-idees/bombardements-chimiques-rif-massacre-oublie/

http://geopolis.francetvinfo.fr/guerre-d-espagne-le-triste-sort-des-milliers-de-soldats-marocains-de-franco-146073

https://www.persee.fr/doc/remmm_0035-1474_1971_num_10_1_1122

https://www.cairn.info/revue-strategique-2009-1-page-491.htm

http://la-brochure.over-blog.com/article-petain-franco-le-maroc-96862011.html

http://www.gauchemip.org/spip.php?article15308