Cinéma Radia, le choc noir et blanc de Khaoula Benomar primé à Khouribga
Il y a des films qui suivent le courant, et d’autres qui le dérangent. Radia appartient résolument à la seconde catégorie. Ni comédie calibrée pour les salles, ni fable auteurisante trop sûre d’elle-même, le deuxième long-métrage de Khaoula Assebab Benomar, lauréate de Atlas Station des Ateliers de l'Atlas, propose une trajectoire à rebours : celle d’un cinéma frontal, tendu, plastique, porté par une pensée qui refuse les facilités.
Au cœur du film, deux femmes, comme le yin et le yang d’une même société, tentent de se libérer de leurs chaînes visibles et invisibles. L’une avance, l’autre se replie. L’une s’éveille, l’autre résiste. À travers elles, Radia raconte une émancipation sans destination, sans finalité imposée : un état de lutte, un glissement progressif vers l’autonomie. Le récit, elliptique, avance par gestes et par creux, refusant les explications faciles. La mise en scène épouse cette logique de suggestion : plans fixes, compositions rigoureuses, noirs profonds, blancs éclatants. Le choix du noir et blanc ne relève pas d’un esthétisme vintage : il s’agit d’un langage à part entière, d’un outil de mise à nu, d’un monde suspendu entre réel brut et temps intérieur.
Le propos, lui, s’enracine dans un réel connu mais rarement montré sous cet angle : celui des structures invisibles qui façonnent les comportements, des violences ordinaires impossibles à légiférer. Sans jamais désigner de coupable unique, Radia ausculte les repliements, les lachetés, les héritages silencieux que les femmes, parfois, perpétuent malgré elles. C’est une fiction, mais elle travaille la matière sociale avec une précision d’orfèvre sans revendication frontale, sans discours plaqué. Elle interroge. Elle déstabilise. Elle oblige à penser.
Court, tendu, monté au scalpel, Radia ne s’étire jamais inutilement. Le montage, signé Julien Fouré, insuffle au film un rythme nerveux, presque sec, qui renforce la tension psychologique déjà contenue dans chaque plan. Aucun plan de trop, aucun bavardage. Le récit avance à coups de silences et de ruptures, avec des ellipses audacieuses et des respirations rares. Le spectateur est constamment sollicité, jamais pris par la main. C’est un film qui respecte l’intelligence du regard, qui découpe le réel en éclats pour mieux en faire émerger les contradictions.
Cette rigueur formelle trouve un écho dans le jeu intense des deux comédiennes principales, Sonya Mellah et Hafsa Tayeb, parfaites en miroir d’un même enfermement. L’une, toute intériorité tendue, laisse affleurer la fissure l’autre, plus frontale, plus résistante, semble porter le conflit dans la chair. Leur duo, tout en contrastes, habite l’écran avec une justesse saisissante. Autour d’elles, l’équilibre général du film doit beaucoup à la production menée par Raouf Sebbahi, qui permet à la réalisatrice d’assumer pleinement ses partis pris, malgré un budget restreint. Le résultat, d’une cohérence rare, prouve qu’on peut faire un film puissant et politique sans bruit ni concession.
Il fallait du courage pour porter un tel projet jusqu’au bout, surtout dans un paysage cinématographique où les voies dominantes poussent à la normalisation. Khaoula Assebab Benomar ne se contente pas de faire un film : elle affirme un langage. Entre son expérience de militante féministe, d’écrivaine, de productrice et de cinéaste, elle inscrit son cinéma dans une démarche artistique et politique profondément cohérente. C’est dans ce sillon qu’elle avait déjà creusé avec Le Clair-Obscur (2017), avant de prolonger la réflexion avec Radia révélé en première mondiale à la Semaine de la Critique du Festival du Caire.
La cinéaste avance à contre-courant. Elle refuse les figures imposées, les esthétiques faciles, les formats dociles. Elle propose un cinéma libre, exigeant, parfois rugueux, mais toujours incarné. Le prix de la réalisation obtenu à Khouribga n’est pas seulement mérité : il est symbolique. Il consacre une artiste qui choisit de ne pas plaire, mais de dire. Et de filmer ce qui dérange.
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