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A Tamdoult, dans la province de Tata, à une treizaine de kilomètres au sud-ouest d'Akka, dort l'une des plus anciennes villes industrielles de l'Occident islamique
20.07.2026 à 19 H 52 • Mis à jour le 20.07.2026 à 19 H 52 • Temps de lecture : 12 minutes
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Archéologie Tamdoult, la cité-usine du Sud marocain qui forgeait l’argent et le laiton des caravanes

Dans les sables de l'Anti-Atlas, à une quinzaine de kilomètres d'Akka, les ruines d'une ville médiévale livrent l'un des ensembles métallurgiques les plus complets jamais documentés en Afrique du Nord-Ouest. Argent, plomb, cuivre, laiton : une équipe maroco-britannico-chypriote y reconstitue, four après four, la chaîne de production oubliée d'un centre industriel des routes de l'or

Vue du ciel, la scène tient de l'énigme. Un long promontoire rocheux émerge du lit d'un oued asséché, hérissé de monticules qui furent des murs de pisé, ceinturé de cimetières aux stèles anonymes et de champs de scories noires que le désert n'a jamais tout à fait recouverts. Nul village moderne alentour, nul bruit : rien que le vent qui, notait déjà un géographe du IXe siècle, y emportait l'or comme la poussière. Nous sommes à Tamdoult, dans la province de Tata, à une treizaine de kilomètres au sud-ouest d'Akka. Sous ces buttes dort l'une des plus anciennes villes industrielles de l'Occident islamique.


Depuis 2018, le Jbel Bani Archaeological Project, porté par l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP) de Rabat, la Sainsbury Research Unit de l'université d'East Anglia et le Cyprus Institute, arpente ce paysage minier et métallurgique. Les résultats intermédiaires que vient de publier la revue Historical Metallurgy, sous la direction de l'archéométallurgiste Thilo Rehren, de l'africaniste Sam Nixon et de l'archéologue marocain Youssef Bokbot, dessinent le portrait d'un site rare : non pas un simple relais caravanier, mais un véritable pôle de production où l'on extrayait l'argent, coulait le plomb, fondait le cuivre et fabriquait le laiton. Un cas d'école, pour reprendre les mots des chercheurs, de l'industrie du métal telle qu'on la pratiquait aux marges occidentales du Sahara.


La ville née de l'argent

Tamdoult apparaît dans les sources arabes à la fin du IXe siècle, sous la plume du géographe et historien Ya'qubi, qui la décrit comme une petite place fortifiée adossée à des gisements d'argent, dans la mouvance de Sijilmasa, la métropole caravanière située à quelque 500 kilomètres au nord-est. Ya'qubi y ajoute une notation restée célèbre : autour de la ville, l'or affleurait « comme des plantes », et le vent l'emportait. Le géographe rattache alors Tamdoult aux Idrissides, cette dynastie pour laquelle l'argent était le nerf de la frappe monétaire, indice discret mais éloquent de l'importance de ses mines.


Au XIe siècle, Al-Bakri en fait une forteresse aux eaux abondantes et aux palmeraies nombreuses, ceinte de murailles de pierre et de brique crue percées de quatre portes. À ce moment, Tamdoult fonctionne comme entrepôt sur les premières routes transsahariennes reliant Sijilmasa à Audaghust, en Mauritanie actuelle : vers le nord remontent l'or et l'ivoire d'Afrique de l'Ouest  vers le sud descendent le cuivre et d'autres produits manufacturés. La ville est à la fois citadelle, centre de production métallique, comptoir commercial et oasis agricole, un condensé de ce que pouvait être une cité de frontière saharienne.


Les monnaies almoravides et almohades retrouvées sur place attestent une occupation qui s'étire au moins jusqu'au XIVe siècle, confirmée par des datations au radiocarbone effectuées sur des noyaux de dattes carbonisés : elles couvrent l'intervalle 1233-1430 de notre ère. Fait notable, aucun dirham n'a jamais été frappé au nom de Tamdoult, ce que l'historien Bernard Rosenberger, premier à lui consacrer une étude d'ampleur en 1970, attribuait à l'absence de souverain propre : sans pouvoir régalien, pas de droit de battre monnaie. L'argent y circulait sans doute en lingots ou en bijoux, plutôt qu'en pièces.


La montagne des mineurs

Curieusement, aucune veine d'argent ne se trouve à proximité immédiate de la ville. Les travaux de Rosenberger, confirmés depuis sur le terrain, situent les gisements historiques à plus de vingt kilomètres de là, dans un massif dont le nom dit à lui seul la vocation : le Djebel Addana signifie, en arabe, « la montagne des mineurs ». On y a extrait le minerai jusqu'à une époque récente.


Cette dissociation entre la ressource et l'atelier suppose une organisation logistique (transport du minerai, approvisionnement en bois et en argile, circulation des hommes) dont la ville fortifiée était le cœur. À une quinzaine de kilomètres au nord du site, les archéologues ont d'ailleurs repéré des traces d'exploitation ancienne courant le long d'un affleurement de veine, cicatrices d'un travail de la roche que les campagnes en cours cherchent à dater précisément.


Une seule roche, deux métaux

Toute l'affaire tient à la nature du minerai. Le district appartient à la province métallogénique de l'Anti-Atlas occidental, où des veines hydrothermales piégées dans des grès ordoviciens plissés associent galène (le sulfure de plomb), un peu de chalcopyrite et de pyrite, et une kyrielle de minéraux secondaires : smithsonite, malachite, azurite, cérusite. Autrement dit, un gisement polymétallique où plomb, argent, cuivre et zinc voisinent dans la même roche.


C'est là que Tamdoult devient fascinant. De ce minerai complexe, ses artisans ont tiré deux produits finis très différents, au terme de deux chaînes opératoires distinctes mais entremêlées : d'un côté des pastilles d'argent, obtenues par fusion du plomb puis coupellation  de l'autre des lingots de laiton, fabriqués par cémentation du cuivre avec un minerai de zinc. Les chercheurs y voient l'assemblage le plus complet et le plus cohérent connu à ce jour, en Afrique du Nord-Ouest, pour la production coordonnée du cuivre, du laiton, du plomb et de l'argent. Les scories des deux filières sont si semblables qu'il est parfois impossible de les distinguer : le plomb et le cuivre pouvaient être fondus dans un même four, puis séparés au moment de la coulée, les deux métaux ne s'alliant pas mais se figeant l'un après l'autre.


L'argent, goutte à goutte

Extraire l'argent d'un plomb argentifère est une opération en plusieurs temps. On fond d'abord le minerai pour obtenir un plomb d'œuvre, chargé du précieux métal. Puis vient la coupellation : chauffé à l'air libre dans un âtre garni de cendres, le plomb s'oxyde et se transforme en litharge (un oxyde de plomb qui s'imbibe dans la sole) tandis que l'argent, inoxydable, se rassemble en un bouton brillant. C'est ce moment que trahissent, sur le site, quelques fragments de sole de coupellation, coiffés de l'« aileron » caractéristique de litharge presque pure qui cerclait le culot d'argent.


De ce mince indice, l'équipe tire un calcul saisissant. Le fragment le mieux conservé suggère un âtre d'au moins quinze centimètres de diamètre et un culot d'argent d'environ huit centimètres, soit, à raison d'un centimètre d'épaisseur, quelque 500 grammes d'argent par opération. Ce n'est pas l'ouvrage d'un orfèvre de bourgade, mais une production d'échelle. Et si l'on admet que le plomb ne contenait sans doute pas plus de 1 % d'argent, chaque kilogramme de métal blanc supposait au bas mot 100 kilogrammes de litharge et 150 kilogrammes de matériau de sole. Or on n'en a retrouvé que de rares fragments : le reste, très probablement, était recyclé dans la charge de fonte suivante, un geste d'économie que l'on retrouve ailleurs dans le monde de la coupellation.


L'argent affiné était ensuite coulé en pastilles. C'est le vestige le plus abondant du site : des fragments de moules à cupules, dispersés en une bande qui descend du fort septentrional vers le versant nord-ouest, les puits creusés en calotte hémisphérique, larges de douze à quinze millimètres. Quelques-uns conservent encore, au fond de leurs alvéoles, de minuscules billes d'argent. Ces moules relèvent d'une longue tradition : on les connaît dans l'Europe celtique sous le nom de « moules à monnaie », et jusqu'au Mali médiéval, à Tadmekka, où ils servaient à couler des flans d'or. À Tamdoult, les potiers avaient sélectionné pour les fabriquer une argile kaolinique très réfractaire, radicalement différente de la terre calcaire des poteries domestiques, condition indispensable pour supporter, sans vitrifier, les 950 à 1 000 °C nécessaires à la fusion de l'argent.


Le secret du laiton

Voici le versant le plus inattendu de l'histoire. Aucune source médiévale ne mentionne à Tamdoult ni le cuivre, ni le fer, encore moins le laiton. Les textes ne parlent que d'or et d'argent. Or les fouilles y ont mis au jour l'intégralité, ou presque, de la chaîne du laiton, cet alliage de cuivre et de zinc qui jouait un rôle majeur dans la métallurgie islamique et s'échangeait à travers tout le Sahara.


Le laiton, à cette époque, ne se fabrique pas en mélangeant du cuivre et du zinc métalliques : le zinc est trop volatil. On procède par cémentation. Dans un creuset, on entasse du cuivre, un minerai de zinc et du charbon de bois, et l'on chauffe : le carbonate de zinc se décompose en oxyde, l'oxyde se réduit en vapeur de zinc, et cette vapeur pénètre le cuivre pour former l'alliage. Toute la difficulté consiste à maintenir une atmosphère suffisamment réductrice pour que le zinc ne se ré-oxyde pas avant d'être absorbé.


Les artisans de Tamdoult maîtrisaient ce procédé avec une remarquable finesse. Leurs creusets, gris à lilas pâle, aux parois épaisses d'un à deux centimètres et demi, étaient façonnés dans une céramique hautement réfractaire (près de 30 % d'alumine) et souvent additionnés de poussière de charbon, garantissant à l'intérieur du récipient l'ambiance affamée d'oxygène qu'exige la réaction. Les analyses le confirment : la vapeur de zinc a imprégné en profondeur la paroi, dessinant un gradient net depuis la surface interne, et le fer du minerai s'y est réduit en billes métalliques aujourd'hui corrodées — signature d'une réduction poussée. Les fragments de minerai de zinc éparpillés sur la butte, riches en carbonates, et les rares lingots de laiton retrouvés en surface complètent le tableau. Ces creusets sans couvercle rappellent, à des milliers de kilomètres, ceux du laiton médiéval de Dortmund, en Allemagne, le couvercle n'apparaîtra que plus tard dans l'histoire européenne de la cémentation.


L'ombre de la caravane perdue

Le laiton de Tamdoult n'était pas destiné à rester sur place. Des moules à lingots, à section trapézoïdale ou en V, aux parois lissées et gorgées d'oxyde de zinc, indiquent une production de longues barres, fragmentées aujourd'hui, mais dépassant à coup sûr les vingt centimètres. Et leur forme évoque irrésistiblement un fantôme du désert.


En 1969, l'explorateur et naturaliste Théodore Monod publiait la découverte, dans la Majabat al-Koubra mauritanienne, d'une épave caravanière ensevelie : le Ma'aden Ijafen, la « caravane perdue », et sa cargaison de milliers de lingots de laiton abandonnés dans les sables. Les barres trapézoïdales de Tamdoult ressemblent, par leur section, à celles de ce chargement fantôme. La coïncidence n'est pas fortuite : elle situe la cité marocaine à l'amont d'un vaste commerce de métaux qui irriguait le Sahel et l'Afrique subsaharienne, le même circuit dont les études d'isotopes du plomb tentent aujourd'hui de retracer les ramifications, jusqu'à ces bronzes du Bénin dont on a montré qu'ils furent parfois coulés dans du laiton importé. L'enjeu, pour les chercheurs, est de taille : Tamdoult apparaît non comme un simple point de transbordement, mais comme un lieu de production primaire, un rare point d'ancrage fixe dans la cartographie encore mouvante des flux de cuivre médiévaux. Des analyses isotopiques sont en cours pour lui donner une signature reconnaissable ailleurs.


Le silence du fer

Un absent intrigue les fouilleurs : le fer. Nulle scorie de réduction ou de forge n'a encore été mise au jour, alors qu'une ville minière et agricole avait nécessairement besoin d'outils, d'armes et d'objets domestiques en fer. Le hasard des sondages, encore limités, peut l'expliquer. Mais les chercheurs avancent deux hypothèses plus intrigantes, qui touchent à l'organisation même de la cité.


La première tient au combustible. Dans ce paysage désertique, le bois et le charbon valaient cher : on aurait pu réserver ce carburant précieux à la fonte des métaux nobles (plomb-argent et cuivre-laiton) et reléguer la sidérurgie ailleurs, là où la concurrence pour le bois était moindre. La seconde relève du contrôle politique. L'argent, le plus coûteux, se produisait au plus près du réduit fortifié. Le cuivre brut se fondait plus loin, à l'ouest, mais l'étape qui créait la valeur, celle de la cémentation du laiton et la coulée des lingots, se déroulait, elle, à l'intérieur des murs. Une géographie de la production qui ressemble fort à une géographie du pouvoir : garder sous la main, et sous surveillance, ce qui vaut de l'or.


Une disparition sans témoin

De la fin de Tamdoult, on ne sait presque rien. Un lettré mort en 1318 ou 1319 assurait encore la ville bien vivante. Puis les traces se brouillent. Des traditions rapportées au XXe siècle par le colonel Justinard évoquent une cité détruite par ses querelles internes, ou châtiée pour ses pratiques religieuses jugées hétérodoxes. Explication plus prosaïque, la population a pu se déplacer sous l'effet d'une crise climatique ou des troubles qui agitèrent la région dans les années 1350. Rien ne tranche, pour l'instant.


Ce qui demeure, c'est la mémoire matérielle d'un savoir-faire. Sur le promontoire, les monticules de scories, les moules brisés, les creusets fendus racontent une chaîne complète, de la mine au lingot, orchestrée par des artisans dont on ignore encore presque tout : relevaient-ils de corporations, d'une autorité centrale, d'un notable local ? La question reste ouverte. Mais à mesure que les campagnes se poursuivent et que les laboratoires font parler la matière, une certitude s'impose : la ville que les chroniqueurs n'avaient retenue que pour son argent était bien davantage. Une véritable usine du désert, discrète pièce maîtresse d'un commerce qui, du Djebel Addana aux confins du Niger, faisait circuler le métal comme d'autres faisaient circuler l'or.


Thilo Rehren, Sam Nixon, Youssef Bokbot et al., « Multiple metallurgies in Medieval Tamdult, a mining, smelting and caravan town in Southern Morocco », Historical Metallurgy 56 (1), 2026. Les fouilles s'inscrivent dans le cadre du Jbel Bani Archaeological Project (INSAP – Sainsbury Research Unit, University of East Anglia – Cyprus Institute).

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