Un primate préhistorique révèle Casablanca et la fragilité de ses sites archéologiques
Sur la route de l'aérodrome de Tit Mellil, à l'Est de Casablanca, rien n'indique la présence de l'un des sites archéologiques les plus importants du continent. Pourtant, Ahl al Oughlam est l'un des plus riches sites fossilifères d'Afrique du Nord, où les fouilles ont livré plus de 4000 restes d'animaux fossilisés, permettant d'identifier près de 100 espèces de vertébrés, d'après les chiffres fournis par l'INSAP (Institut National des Sciences de l'Archéologie et du Patrimoine).
Une richesse exceptionnelle de nouveau confirmée par une récente étude intitulée : « Un aperçu de la paléoécologie des plus proches parents occidentaux des géladas : Perspectives de l'analyse de la texture des micro-usures dentaires », parue dans la revue spécialisée « Journal of Human Evolution ». L'équipe auteure de l'étude représente un consortium international d'institutions françaises, marocaines et américaines. Elle est co-dirigée par les professeurs Camille Deaujeard, Rosalia Galloti et Abderrahim Mohib, dans le cadre du programme de coopération "Préhistoire de Casablanca".
Les résultats des dernières recherches révèlent que le genre Theropithecus (dont le seul représentant actuel est le singe gélada d'Éthiopie) était largement répandu et diversifié en Afrique durant le Pliocène et le Pléistocène. L'étude entend aussi comprendre l'écologie des espèces éteintes, élément crucial pour saisir l'histoire évolutive complète du genre et son potentiel d'adaptation.
Ce grand singe aujourd'hui disparu, dont la présence est attestée en Afrique de l'Est à la même période (estimée entre 2,8 et 2,4 millions d'années), a donc bien foulé les terres de Casablanca. Les paléontologues ne se contentent pas de ce constat et aimeraient connaître les conditions environnementales de ces âges reculés. Contacté par Le Desk, Abderrahim Mohib explique que : « L'analyse de la texture des micro-usures de la dentition du singe nous renseigne d'abord sur son régime alimentaire ».
La mâchoire de Theropithecus découverte à Casablanca permet aux scientifiques de comprendre son alimentation et l'environnement dans lequel il évoluait. Crédit : Programme de coopération Préhistoire du Grand Casablanca. Theropithecus atlanticus se nourrissait donc majoritairement de « plantes en C3 », c'est-à-dire la catégorie qui inclut la plupart des arbres et des plantes agricoles que nous connaissons aujourd'hui. L'étude ajoute toutefois que le grand singe était un opportuniste, capable aussi de consommer une quantité substantielle d'aliments « plus durs » ou « abrasifs », probablement des « organes de stockage souterrains » (racines, tubercules), en particulier lorsque les herbes tendres venaient à manquer. Bref, des facultés d'adaptation alimentaire que l'on retrouve aujourd'hui chez la plupart des singes.
Que nous apprend donc ce mode d'alimentation sur l'environnement climatique de Casablanca, il y a 2,5 millions d'années ? Pour le professeur Mohib, il est désormais plus aisé de confirmer qu'il s'agissait « d'un environnement sec, plus rude que celui des congénères de cette espèce en Afrique de l'Est. Casablanca était un terrain majoritairement ouvert, de type savane, avec quelques systèmes locaux de forêts plus humides ». L'archéologue a également répondu à une autre question fondamentale : ce singe a-t-il côtoyé nos lointains ancêtres ?
Pour Abderrahim Mohib : « Nous ne pouvons, en l'état actuel des recherches, confirmer formellement la présence d'hominidés à cette époque ». L'expert tient néanmoins à nuancer : « Des traces de culture humaine appelée Oldowayen ont été repérées en Algérie à cette époque ». Des artefacts suspects ont d'ailleurs déjà été signalés également à Casablanca, mais le chercheur préfère se fier « à des techniques de datation plus rigoureuses ». Quoi qu'il en soit, cette découverte majeure rehausse le prestige de son lieu de découverte, le site d'Ahl al Oughlam.
À l'heure où le Maroc tente de valoriser son patrimoine historique, qu'en est-il de l'un des quatre sites de référence de Casablanca et de ses alentours ? Le Desk s'était penché sur la question et le constat était pour le moins inquiétant. Hormis les sites de la carrière Thomas I (désormais clôturé avec la présence d'un gardien) et celui de Sidi Abderrahman (au centre d'un parc archéologique récemment ouvert), ceux de la grotte des Rhinocéros et d'Ahl al Oughlam sont encore à l'abandon. Le premier, vestige de la plus ancienne boucherie découverte en Afrique (700 000 ans), est toujours une propriété privée, où s'amoncellent des débris issus des constructions alentour, tandis que le second n'est ni signalé ni protégé par un dispositif de gardiennage.
La récente étude qui concerne le primate d'Ahl al Oughlam vient pourtant rappeler l'importance scientifique de la préservation de ce site majeur. La mâchoire de Theropithecus atlanticus, qui permet aujourd'hui de mieux comprendre l'environnement casablancais d'il y a plus de deux millions d'années, fait partie d'un lot issu de précédentes fouilles. La dernière campagne de fouilles qui a pu se tenir sur place date déjà de 2004. Depuis, les chercheurs n'ont pas eu l'occasion d'y retourner, en raison du développement urbain de la zone de Tit Mellil et de l'absence de conditions de fouilles garanties par les autorités.
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