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31.05.2026 à 03 H 15 • Mis à jour le 31.05.2026 à 03 H 15

Au Maroc, c’est la contraception, et non le recul du mariage, qui fait plonger la fécondité

Le royaume est passé sous le seuil de remplacement en 2024, à 1,97 enfant par femme. Le fait était attendu, l'apport d'une étude française est ailleurs : elle montre que la baisse s'opère alors même que les femmes se marient plus jeunes, un schéma qui place le pays sur la trajectoire de vieillissement des sociétés européennes, mais sans leur filet migratoire



























  • Algérie (2024) : 2,61 enfants par femme

  • Maroc (2024) : 1,97 enfant par femme

  • Tunisie (2024) : 1,58 enfant par femme

  • Seuil de remplacement des générations : 2,1 enfants par femme

  • Algérie

    • Environ 4,5 enfants par femme en 1990

    • Point bas autour de 2,3 au début des années 2000

    • Pic à 3,1 enfants par femme entre 2014 et 2017

    • Retour à 2,61 en 2024



  • Maroc

    • Environ 4,0 enfants par femme en 1990

    • Baisse continue sur toute la période 1990-2024

    • Passage sous le seuil de remplacement (2,1) en 2024

    • Niveau final : 1,97



  • Tunisie

    • Environ 3,4 enfants par femme en 1990

    • Premier pays du Maghreb à passer sous 2,1 dès 1999

    • Remontée à 2,4 vers 2014

    • Niveau final : 1,58

    • Minimum mentionné dans l'encadré : 1,53 en 2024



  • Période étudiée : 1990-2024

  • Population étudiée : femmes de 15 à 49 ans

  • Source Maroc : HCP

  • Source Algérie : ONS et MSP

  • Source Tunisie : INS

  • Référence : Population & Sociétés, n°644, Ined, mai 2026.








Infographie version texte

Que le Maroc soit passé sous le seuil de remplacement des générations, on s'y attendait. Les résultats du recensement de 2024 (RGPH) l'avaient confirmé dès décembre dernier : l'indice synthétique de fécondité s'établit désormais à 1,97 enfant par femme, sous le seuil de renouvellement des générations, plancher historique. L'intérêt d'une étude publiée en mai par l'Institut national français d'études démographiques (INED), signée Zahia Ouadah-Bedidi, Ibtihel Bouchoucha et Soumaya Abdellatif, n'est pas dans ce constat. Il tient à ce qu'elle révèle des mécanismes : trois pays voisins atteignent aujourd'hui une fécondité basse, mais pour des raisons qui n'ont rien à voir entre elles.


Une histoire en trois temps

Les autrices, qui suivent le Maghreb depuis un quart de siècle, en sont à leur troisième diagnostic. En 2000, elles décrivaient « la chute irrésistible » d'une fécondité tombée de 7-8 enfants par femme dans les années 1970 à des niveaux deux fois plus bas au début des années 1990. En 2012, surprise : un rebond inattendu venait démentir l'idée d'une transition achevée. La note de 2026 referme ce cycle.


Le scénario est désormais clair. Dans les années 1990, les trois pays semblaient converger : la Tunisie atteint le seuil de remplacement dès 1999 et s'y maintient une décennie. Puis, dans les années 2000, ils divergent spectaculairement, avant de reconverger aujourd'hui vers une fécondité basse. C'est cette reconvergence par des voies opposées qui fait le cœur de l'étude.


Une baisse pilotée par la contraception

C'est le point le plus instructif, et le plus contre-intuitif. Au Maroc, la fécondité recule alors même que les femmes se marient relativement tôt. Les recensements montrent un phénomène à contre-courant des modèles habituels : l'âge moyen des femmes au premier mariage y a reculé, de 26,3 ans en 2004 à 24,6 ans en 2024, tandis que celui des hommes progressait de 31,2 à 32,4 ans.


Le levier classique « on se marie plus tard, donc on a moins d'enfants » ne joue donc pas ici. C'est la contraception qui fait le travail. La part des femmes mariées utilisant un moyen de contraception est passée de 40 % dans les années 1990 à 70 % vers 2020, dont 58 % de méthodes modernes (pilule, stérilet, contraceptif injectable, implant, stérilisation), au détriment des méthodes traditionnelles comme l'abstinence périodique. Cette diffusion rapide et massive, dans un cadre de nuptialité précoce, rapproche le Maroc moins de ses voisins que de l'Iran ou de l'Égypte, où la contraception avait très vite fait chuter la fécondité.


La dynamique par âge confirme cette spécificité. Là où d'autres pays ont vu leur calendrier de fécondité se déformer, le Maroc affiche une remarquable stabilité : le pic de naissances reste concentré sur les femmes de 25 à 29 ans pour toutes les années observées, et l'âge moyen à la maternité ne bouge quasiment pas en vingt ans, autour de 30,3 à 30,6 ans. La baisse s'est faite par paliers, d'abord par une réduction de l'intensité des naissances chez les mères de 30 à 34 ans, puis chez celles de 25 à 29 ans, aboutissant à un recul des taux à tous les âges, sans rebond intermédiaire.


Ce profil très « contrôlé  » s'inscrit dans un cadre juridique en pleine mutation. Le roi Mohammed VI a engagé en 2022 une nouvelle réforme du Code de la famille, la Moudawana, dont les propositions ont été présentées fin décembre 2024. Parmi les axes : fixer à 18 ans l'âge légal du mariage pour les deux sexes, avec une seule exception ramenée à 17 ans, une mesure qui vise les mariages précoces, encore présents dans les campagnes.


Le décalage est frappant : alors que le législateur tente de relever l'âge au mariage, les chiffres marocains montrent un mariage féminin qui rajeunit. Signe que, dans le royaume, la baisse de la fécondité s'est jouée non pas dans le calendrier conjugal mais dans la chambre à coucher des couples mariés.


L'Algérie et la Tunisie : le mariage aux commandes

Chez les deux voisins, c'est l'inverse : la nuptialité gouverne la fécondité. En Algérie, le lien est éclatant. Entre 2000 et 2014, le taux brut de nuptialité a presque doublé, de 5,8 à plus de 10 pour mille. À ce boom des mariages a succédé une flambée des naissances : l'indice dépasse alors 3 enfants par femme au milieu des années 2010, et le rebond touche presque tous les âges. La cause : l'arrivée à l'âge du mariage des générations nombreuses nées dans les années 1980, conjuguée à une embellie de l'emploi et du logement. En 2019, on observe une concentration des naissances chez les 25-29 ans et un repli au-delà de 30 ans, l'âge moyen à la maternité reculant de 32,0 à 31,4 ans entre 2005 et 2019. La diminution n'a repris qu'à partir de 2017, orientant le pays vers une fécondité simplement « basse ».


En Tunisie, le moteur est le même, mais à rebours. Le rebond du milieu des années 2010 tenait pour partie à un rajeunissement momentané des mères, les naissances des 25-29 ans devenant relativement plus fréquentes entre 2004 et 2014. La baisse ultérieure n'en a été que plus brutale : elle a touché tous les âges et fait remonter l'âge moyen à la maternité de 31,0 à 31,4 ans entre 2014 et 2023. Surtout, elle s'inscrit dans un report durable du mariage, désormais partagé par les deux sexes : la proportion de célibataires a bondi de 8 points chez les 20-29 ans entre 2014 et 2024, et de treize points chez les hommes de 30 à 34 ans. Résultat, l'indice tombe à 1,58 enfant par femme en 2023, et peut-être 1,53 en 2024, un niveau « très bas », inédit.


Trois pays, donc, une même destination basse, mais le mariage comme clé en Algérie et en Tunisie, la contraception au Maroc.


Un même creuset socio-économique

Par-delà ces mécanismes distincts, un arrière-plan commun : l'allongement des études et une insertion professionnelle tardive et fragile, surtout pour les femmes. L'enseignement supérieur se féminise partout, en Tunisie, les femmes de 25 à 34 ans forment près de 60 % des étudiants, sans que cela se traduise par une meilleure place sur le marché du travail.


Le cas marocain est, là encore, éloquent, et les données nationales les plus récentes vont bien au-delà de la note de l'INED. En 2024, le taux d'activité des femmes y est tombé autour de 19,1 %, contre 68,6 % pour les hommes : moins d'une femme sur cinq, participe au marché du travail. Le recul est tendanciel, il était de 30,4 % en 1999. Plus révélateur encore, le diplôme ne protège pas : parmi les diplômées du supérieur de 25 à 59 ans, le taux d'activité n'atteint que 33,9 %, contre 92,1 % pour les hommes, et le chômage féminin s'établit à 19,4 % en 2024. Chez les jeunes, 35,1 % des femmes ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, contre 14,2 % des hommes. La note de l'INED le résume à sa manière : au Maroc comme en Algérie, le taux d'activité féminin grimpe jusqu'à la fin de la vingtaine, puis décroche après 30 ans, au moment où la charge parentale est la plus lourde, il tombe à 24 % pour les Marocaines de 35 à 44 ans.


À ces contraintes s'ajoute une mutation des normes familiales. La parentalité devient un projet plus exigeant : réussite scolaire, bien-être, conditions de vie des enfants concentrent un investissement affectif et financier croissant, reporté sur un plus petit nombre d'enfants. Ces normes se diffusent par l'école, les médias, les réseaux sociaux et les mobilités internationales, rapprochant les comportements maghrébins de ceux observés ailleurs dans le monde.


Les pyramides racontent la bascule

Rien ne donne à voir cette transformation aussi nettement que les pyramides des âges. Comparées à trois dates, elles dessinent une mue profonde et rapide : base large et régulièrement élargie dans les années 1960, signe d'une fécondité encore très élevée, profil « rectangulaire  » à la fin des années 1990, marquant l'aboutissement de la transition, enfin, rétrécissement net de la base dans les pyramides récentes, conséquence directe de la chute des naissances depuis la fin des années 2010. Pendant que la base se contracte, le sommet s'élargit sous l'effet de l'allongement de l'espérance de vie.


Le recensement marocain de 2024 chiffre l'ampleur du basculement. Au 1er septembre 2024, la population légale du royaume atteint 36,8 millions d'habitants, avec un taux d'accroissement annuel moyen tombé à 0,85 %, contre 1,25 % entre 2004 et 2014. Les 60 ans et plus sont désormais 5,027 millions, soit 13,8 % de la population, contre 9,4 % en 2014 et 8 % en 2004  en vingt ans, leur effectif a plus que doublé. Cette accélération conjugue l'effondrement de la fécondité et l'allongement de l'espérance de vie, qui atteint 77,2 ans. Et la trajectoire ne s'arrête pas là : les projections du HCP tablent sur 9,7 millions de personnes âgées en 2050, soit près de 23 % de la population, et un ratio de dépendance qui frôlerait 40 %. La Tunisie, plus avancée, a déjà vu la part des 60 ans et plus passer de 8 % à 17 % entre 1997 et 2024  l'Algérie suit, plus modérée (10,5 % en 2023).


La méthode, gage de fiabilité

Sur un sujet aussi sensible, la solidité des données mérite d'être soulignée. Les autrices s'appuient exclusivement sur les organismes nationaux de statistique (ONS et ministère de la Santé en Algérie, HCP au Maroc, INS en Tunisie) et sur trois types de sources reconnues : recensements, enquêtes démographiques et état civil. Les enquêtes s'inscrivent dans des programmes régionaux ou internationaux harmonisés (DHS, Papchild, Papfam, MICS), garants de la comparabilité des indicateurs. Une réserve toutefois : pour l'Algérie, les estimations par âge s'arrêtent à 2019, ce qui invite à la prudence sur l'inflexion la plus récente.


Le pari prospectif et la question migratoire

C'est l'apport le plus discutable de l'étude, donc le plus intéressant. Des chercheuses qui avaient été prises de court par le rebond des années 2010 affirment cette fois qu'aucun nouveau sursaut comparable n'est, à ce stade, perceptible, et que ces niveaux bas sont « durablement installés ». Ce n'est pas un simple constat : c'est une prise de position assumée.


Si elle se vérifie, l'enjeu se déplace vers le solde naturel. À mesure que des générations moins nombreuses atteindront l'âge d'avoir des enfants, les naissances diminueront mécaniquement. Et c'est ici que le Maghreb se distingue radicalement de l'Europe. Les pays européens connaissent eux aussi une fécondité au plancher, la moyenne de l'Union est tombée à 1,34 enfant par femme en 2024, son plus bas niveau depuis plus de soixante ans, avec des extrêmes de 1,01 à Malte à 1,72 en Bulgarie. À 1,58, la Tunisie est désormais sous la moyenne européenne, le Maroc, à 1,97, reste au-dessus de la France (autour de 1,62). Mais la différence décisive est ailleurs : en France, le solde naturel n'a jamais été aussi faible depuis la Première Guerre mondiale, et il devrait devenir négatif dans les toutes prochaines années, la croissance de la population ne tenant plus alors que grâce à l'immigration.


Or le Maghreb ne dispose pas de ce filet. Région historiquement d'émigration, au solde migratoire négatif, il ne peut compter sur des arrivées pour compenser le creux des berceaux. Là où l'Europe amortit sa transition par l'immigration, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie entrent dans la zone du vieillissement par une porte plus étroite. Et le royaume y pénètre par un chemin qui lui est propre : non par le report du mariage, mais par la maîtrise massive de la fécondité au sein des couples.

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