Au Maroc, la justice inspire la confiance que les politiques ont perdue
Les Marocains créditent leur système judiciaire bien plus que leurs institutions élues, selon un nouveau document de travail d'Afrobarometer. Un écart spectaculaire, et solidement corroboré dans ses grandes lignes, qui appelle pourtant plusieurs réserves de lecture
« La justice, dernier rempart de confiance au Maroc »
Part des Marocains qui disent faire « plutôt » ou « beaucoup » confiance à chacune de ces institutions publiques.
Confiance dans les institutions · Maroc, 2021-2023
- Tribunaux : 61 %
- Parlement : 25 %
- Gouvernement local : 22 %
- Exécutif national* : 18 %
Les tribunaux marocains, en tête en Afrique du Nord
- Maroc : 61 %
- Moyenne Afrique du Nord : 51 %
Note (*) : L'enquête Afrobarometer mesure la confiance dans l'exécutif national via l'item « président » du jeu de données comparatif. Le Maroc est une monarchie, l'item représente le gouvernement national.
Source : Afrobarometer, Round 9 (2021-2023) — Working Paper n°224 (Lwanja & Mwandama, mai 2026). 39 pays, N = 53 000 répondants.
L'étude, « Prestation de services et confiance politique : une analyse comparative des pays d'Afrique subsaharienne » (mai 2026), réalisée par Ben Kalukuni Lwanja et Redson Mwandama, de l'Université du Malawi, s'appuie sur les enquêtes du Round 9 d'Afrobarometer, menées en face-à-face auprès d'environ 53 000 personnes dans 39 pays africains entre 2021 et 2023. Si l'analyse porte sur l'Afrique subsaharienne, ses tableaux couvrent l'ensemble de l'échantillon, dont les quatre pays nord-africains enquêtés : le Maroc, la Mauritanie, le Soudan et la Tunisie.
Une justice qui devance le reste de l'État
Le chiffre marquant pour le Maroc est sans ambiguïté : 61 % des Marocains déclarent faire confiance aux tribunaux « plutôt » ou « beaucoup », le niveau le plus élevé de toute l'Afrique du Nord et nettement au-dessus de la moyenne régionale de 51 %. Parmi les quatre pays nord-africains de l'échantillon, les tribunaux marocains devancent ceux de la Mauritanie (52 %) et se situent loin devant le Soudan (48 %) et la Tunisie (42 %).
Mais ce qui distingue vraiment le cas marocain n'est pas le niveau de confiance dans la justice : c'est l'écart qui la sépare du reste de l'État. La confiance dans l'exécutif national, mesurée par la batterie standard d'Afrobarometer, ne s'établit qu'à 18 %, le chiffre le plus bas des 39 pays étudiés. Le Parlement atteint 25 %, les conseils locaux 22 %. Les Marocains font donc plus de trois fois plus confiance à leurs tribunaux qu'à leur exécutif.
Les auteurs citent nommément le Maroc, aux côtés du Botswana, de l'Afrique du Sud, du Soudan et du Malawi, comme l'un des pays où les tribunaux jouissent d'une confiance bien supérieure à celle du chef de l'exécutif. Ils y voient la preuve que la confiance institutionnelle n'est pas un bloc homogène, mais quelque chose que les citoyens calibrent institution par institution.
Un écart réel, pas une singularité marocaine
Première nuance : ce profil n'a rien d'exceptionnel. Dans l'étude, les tribunaux sont l'institution la mieux notée dans presque toutes les régions du continent, et le « modèle marocain » (justice très au-dessus de l'exécutif) se retrouve à l'identique dans plusieurs pays. Ce que mesure surtout le chiffre, c'est une défiance ciblée : les citoyens reportent leur mécontentement sur les institutions élues et politiques (gouvernement, Parlement, partis), qu'ils associent aux promesses non tenues et à la corruption, tout en préservant les organes perçus comme permanents ou neutres.
Cette lecture est confortée par d'autres enquêtes sur le Maroc L'Arab Barometer, dans son sondage de 2023-2024 (plus de 2 400 personnes interrogées), retrouve exactement la même hiérarchie : la justice domine largement (74 %), devant le gouvernement régional (49 %) et le Parlement (38 %), tandis que le gouvernement (33 %) et le chef du gouvernement (30 %) ferment la marche. L'indice de l'Institut marocain d'analyse des politiques (MIPA) va dans le même sens, documentant une érosion continue de la confiance dans les institutions élues, et tout particulièrement dans l'exécutif.
Deuxième nuance, essentielle : les tribunaux arrivent en tête des quatre institutions retenues par ce document (Exécutif national, Parlement, gouvernement local, justice). Or d'autres sondages marocains placent la police et les forces armées encore au-dessus de la justice. L'Arab Barometer chiffrait par exemple la confiance dans l'armée autour de 78 %, et un sondage de 2024 mené par le think tank Al Mountada plaçait les forces de l'ordre, police en tête, au sommet des institutions de confiance. Comme l'enquête Afrobarometer mobilisée ici n'inclut ni la police ni l'armée parmi ces quatre items, la justice l'emporte en partie par défaut : elle est la mieux classée d'une liste qui exclut ses principales rivales.
Troisième nuance : les niveaux exacts varient sensiblement d'une enquête à l'autre. Là où Afrobarometer mesure 61 % de confiance dans les tribunaux, l'Arab Barometer en relève 74 %. Pour le Parlement, l'écart va de 25 % à 38 %. Ces divergences tiennent aux années de collecte, à la formulation des questions et aux échelles utilisées. Le classement des institutions, lui, est remarquablement stable d'une source à l'autre, mais les pourcentages précis sont à manier avec prudence.
Confiance affichée, indépendance contestée
La nuance la plus délicate tient à la tension entre cette confiance populaire et les évaluations expertes de la justice marocaine. Le rapport BTI 2026 de la Fondation Bertelsmann décrit un appareil judiciaire dont l'indépendance reste fortement limitée par les prérogatives de l’exécutif souverain, notamment dans les affaires touchant aux intérêts du pouvoir. Comment un système jugé peu indépendant par les spécialistes peut-il être le plus crédité par l'opinion ? Plusieurs mécanismes, bien documentés, aident à le comprendre.
D'abord, la perception prime sur l'expérience : la grande majorité des citoyens n'ont jamais de contact direct avec un tribunal et notent une idée, celle de l'État de droit ou de l'impartialité, plus qu'une expérience vécue, le même biais jouant en sens inverse pour le gouvernement local, le plus fréquenté et le moins bien noté. Ensuite, la confiance est relative : 61 % est un score élevé face à un exécutif à 18 %, mais il demeure moyen à l'échelle mondiale, et dans un paysage politique perçu comme défaillant, la justice apparaît surtout comme « moins décevante » que le reste. Enfin, les ingérences sont invisibles : l'influence politique que pointent les experts se concentre sur les dossiers sensibles, à un niveau que le justiciable ordinaire ne perçoit pas dans son rapport quotidien à l'institution.
Autrement dit, le score de la justice ne contredit pas les analyses sur son indépendance : il dit autre chose, à savoir le degré de défiance envers le politique élu et la distance qui sépare les citoyens des institutions qu'ils notent.
Pourquoi les services publics comptent et où le Maroc peine
L'argument central du document est que, à l'échelle du continent, la perception de la qualité des services publics figure parmi les meilleurs prédicteurs de la confiance institutionnelle. Les citoyens qui jugent favorablement l'action gouvernementale en matière de santé, d'éducation, d'eau, de routes et d'électricité tendent à faire confiance à davantage d'institutions les auteurs estiment qu'une hausse d'un point sur leur indice de prestation de services est associée à environ 41 % de confiance institutionnelle supplémentaire, toutes choses égales par ailleurs. La santé et l'éducation ressortent comme les domaines les plus étroitement liés à la confiance.
Vu sous cet angle, le déficit de confiance de l'Afrique du Nord envers ses institutions politiques n'a rien de surprenant. La région affiche certaines des évaluations de services les plus négatives de l'enquête : de larges majorités désapprouvent l'action publique en santé (79 % d'avis négatifs) et en éducation (74 %), et moins d'un tiers des citoyens approuvent les efforts sur l'eau et l'assainissement (31 %) ou les routes (30 %). Seule l'électricité fait figure d'exception relative (46 % d'avis favorables).
Là encore, d'autres sources marocaines convergent. Un sondage du think tank Al Mountada (2024) identifie l'éducation (72 % d'insatisfaction) et la santé (69 %) comme les premières sources de mécontentement. Un rapport de la Banque mondiale (2025) va plus loin : près de 8 Marocains sur 10 se disent insatisfaits des services publics, 62 % déclarent peu ou pas de confiance dans leur gouvernement, et la satisfaction à l'égard de la performance gouvernementale a reculé de 35 % en 2021 à 24 % en 2023-2024. Fait notable, cette insatisfaction persiste chez les diplômés, une observation cohérente avec un autre résultat de l'étude, selon lequel les citoyens les plus éduqués se montrent plus exigeants, donc plus critiques, envers leurs institutions.
Cela éclaire le « paradoxe » marocain : si les services sociaux sont les canaux par lesquels les citoyens jaugent leurs dirigeants, leurs mauvaises évaluations se traduisent par une faible confiance envers l'exécutif et la législature. La justice, jugée moins sur la prestation de services que sur l'équité et l'indépendance perçues, se tient à part.
Les auteurs se gardent d'exagérer leur propos. Leurs données sont observationnelles : ils décrivent des associations, non des causes, et reconnaissent que des facteurs qu'ils n'ont pu neutraliser (partisanerie, appartenance ethnique, contexte culturel) façonnent aussi la confiance. On ne peut donc pas affirmer que de meilleurs services « produiraient » mécaniquement davantage de confiance, tout au plus que les deux vont de pair. Les auteurs évoquent par ailleurs la décentralisation comme levier : rapprocher les citoyens de la prestation concrète des services pourrait renforcer la redevabilité là où les contrôles politiques de plus haut niveau demeurent faibles.
Pour le Maroc, l'enseignement est double, et plus prudent qu'il n'y paraît. Le pays peut se prévaloir de la justice la mieux créditée d'Afrique du Nord, un score qui en dit toutefois autant sur la désaffection envers le politique élu que sur l'adhésion à l'institution judiciaire elle-même. Et si la logique de l'étude se vérifie, la reconquête de la confiance envers les institutions élues passera moins par les symboles que par le travail quotidien, visible et tangible, de fourniture de soins, d'éducation et de services de base.
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