Au Maroc, l’énigme d’un travail féminin qui régresse à mesure que les femmes s’instruisent
Une étude économétrique du Policy Center for the New South (PCNS), publiée fin mai, démonte les ressorts d'une exclusion devenue structurelle. À rebours des intuitions courantes, ce sont les déterminants individuels, et non les disparités territoriales, qui scellent le destin des Marocaines face à l'emploi
« Les Marocaines, exclues du marché du travail ».
En un coup d'œil (2023)
- Taux d'activité féminin au Maroc : 19 %
- Taux d'activité masculin (même année) : 69 %
- Écart hommes-femmes : 50 points (parmi les plus élevés au monde)
Une régression de vingt-cinq ans — Taux d'activité féminin au Maroc, en %
- 1999 : 28,1 %
- vers 2003 : ~27,7 %
- vers 2008 : ~27 %
- 2011 : ~26,2 %
- vers 2014 : ~23,5 %
- vers 2017-2018 : ~22,2 %
- 2023 : 19,0 % (Source : HCP, 2024)
L'éducation, principal levier — Taux d'activité des femmes selon le niveau d'éducation (2023)
- Sans diplôme : 15,4 %
- Primaire / secondaire : 12,8 %
- Supérieur : 44,2 %
Le paradoxe des diplômées
- Taux de chômage des femmes titulaires d'un diplôme du supérieur : 33,5 %
- Taux de chômage des femmes sans diplôme : 4,4 %
Où tout se joue : décomposition de la variance expliquant la participation des femmes
- Facteurs individuels et familiaux (éducation, statut matrimonial, âge, nombre d'enfants, position dans le ménage) : 94,44 %
- Facteurs provinciaux (pauvreté locale, infrastructures, coopératives, âge moyen au mariage) : 5,56 % (Source : Ibourk & Ghazi, 2024, d'après RGPH 2014)
Ce qui multiplie — ou divise — les chances — Rapport de cotes (odds ratio) : effet sur la probabilité de participer au marché du travail
- Diplôme du supérieur : × 8,29
- Divorcée (vs. mariée) : × 4,18
- Absence de handicap : × 2,39
- Locataire (vs. propriétaire) : × 2,08
- Chaque enfant supplémentaire : × 0,93
- Conjointe du chef de ménage : × 0,32
Le coût de l'exclusion
- Manque à gagner annuel pour l'économie marocaine : 2,2 % du PIB (selon le HCP), soit l'équivalent de plusieurs milliards de dirhams de croissance non réalisée chaque année.
Source globale : Aomar Ibourk & Tayeb Ghazi, « Inclusion économique des femmes au Maroc », Policy Center for the New South, RP-07/26, mai 2024.
Le chiffre, à lui seul, condense un paradoxe national. En 2023, à peine 19 % des Marocaines âgées de quinze ans et plus participent au marché du travail, contre 69 % des hommes. Un écart de 50 points de pourcentage qui place le royaume parmi les économies les plus inégalitaires de la planète en matière d'inclusion productive des femmes, dans un peloton de queue qu'il partage avec l'Égypte, l'Iran, la Jordanie et la Cisjordanie.
La singularité marocaine, toutefois, n'est pas tant dans l'ampleur du décalage que dans sa trajectoire : alors que les pays comparables voient leur taux d'activité féminin progresser à mesure qu'ils s'urbanisent et que leurs filles accèdent à l'école, le Maroc, lui, recule. 28 % au début des années 2000, 25,5 % en 2011, 19 % aujourd'hui. Une chute de plus de dix points absolus, soit une variation relative de moins 35 %, près du triple du repli enregistré chez les hommes sur la même période.
C'est à ce trou noir statistique que s'attelle le Research Paper signé par Aomar Ibourk et Tayeb Ghazi, publié le 20 mai par le Policy Center for the New South (PCNS). En mobilisant les données exhaustives du Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH) de 2014, soit un volume considérable d'observations individuelles imbriquées dans les provinces du pays, les deux économistes appliquent une modélisation multiniveaux qui ambitionne de hiérarchiser, avec une rigueur méthodologique rare, le poids respectif des facteurs individuels et des contextes territoriaux dans la décision de participer ou non au marché du travail. Le verdict empirique est sans ambiguïté, et il bouscule plusieurs lieux communs.
La province ne décide presque rien
Première surprise, et non des moindres : l'appartenance provinciale ne pèse que pour 5,56 % dans la variance totale de la probabilité de participation. Autrement dit, à peine plus de 5 % de ce qui sépare une Marocaine active d'une Marocaine inactive tient à la province dans laquelle elle vit. Les 94,44 % restants se jouent à l'échelle individuelle et familiale. Cette mesure technique, le coefficient de corrélation intra-classe, possède une portée politique considérable : elle interdit de céder à la tentation, fréquente dans le débat public marocain, de réduire la question féminine à un problème de géographie économique, d'enclavement ou de retard régional. L'écart entre Casablanca et Drâa-Tafilalet existe, mais il s'efface devant ce qui se joue, à l'intérieur même de chaque territoire, entre une femme et une autre.
Si la province importe peu, qu'est-ce qui importe ? La réponse, dans le modèle complet d'Ibourk et Ghazi, tient en quelques variables dont les coefficients, traduits en odds ratios, dessinent une hiérarchie nette des contraintes. L'éducation supérieure, d'abord, multiplie par 8,3 la probabilité qu'une femme participe au marché du travail, comparée à une femme sans diplôme. Aucun autre facteur du modèle n'approche cette amplitude. Mais l'effet n'est ni linéaire ni continu : un niveau primaire produit, paradoxalement, un effet légèrement négatif (rapport de cotes de 0,88), et il faut atteindre le secondaire qualifiant pour voir la courbe basculer franchement vers la participation. Le diplôme, au Maroc, n'est pas un sésame graduel : c'est un seuil.
Le verrou conjugal et maternel
Deuxième nœud, plus serré encore parce qu'il est culturel autant qu'économique : le mariage. À caractéristiques égales, une femme divorcée a entre 2,2 et 4,2 fois plus de chances d'être active qu'une femme mariée, la fourchette dépendant du modèle retenu et des interactions intégrées, la borne haute regroupant d'ailleurs divorcées et veuves dans le modèle complet. Chaque enfant supplémentaire réduit les cotes de participation d'environ 2 à 7 % selon la spécification. Le statut de conjointe au chef de ménage, c'est-à-dire la situation modale d'une femme mariée à un homme déclaré comme tête du foyer, divise par 3 la probabilité d'être présente sur le marché du travail. Au total, seules 16,5 % des Marocaines mariées étaient actives en 2022 et plus d'une femme inactive sur deux justifie explicitement son retrait par ses « responsabilités familiales ».
Cette mécanique, les économistes l'analysent à travers le prisme du « salaire de réserve » formalisé par Jacob Mincer dès 1962 : c'est le seuil de rémunération en deçà duquel une femme préfère rester à la maison. Or, dans un pays où les Marocaines consacrent en moyenne 5 heures par jour aux tâches ménagères contre moins d'une heure pour les hommes, où les crèches publiques sont rares, urbaines et chères, et où le système juridique n'a institué qu'en 2018, par la loi 103-13, un cadre de protection contre les violences faites aux femmes, encore inégalement appliqué, ce salaire de réserve est mécaniquement élevé. L'offre d'emploi disponible ne le franchit pas, et l'inactivité s'installe comme un équilibre rationnel, quoique socialement induit.
Le paradoxe des diplômées chômeuses
L'éducation, érigée par la théorie du capital humain de Gary Becker en moteur universel de la participation, se heurte au Maroc à une rigidité qui fait paradoxe. Les femmes titulaires d'un diplôme du supérieur affichent un taux d'activité de 44,2 %, soit près de 3 fois celui des femmes sans diplôme (15,4 %), mais leur taux de chômage atteint 33,5 %, contre seulement 4,4 % chez les non-diplômées. La diplômée marocaine n'est pas découragée : elle est sur le marché. C'est le marché, lui, qui ne l'absorbe pas. Cette observation, déjà documentée par Ragui Assaad et Caroline Krafft pour l'ensemble de la région MENA, suggère que le déficit n'est pas seulement d'offre, il faudrait éduquer davantage, mais bien de demande : l'économie marocaine ne crée pas, dans son secteur formel, suffisamment de postes qualifiés susceptibles d'employer les femmes qu'elle a formées.
L'étude met également en évidence une interaction significative et négative entre le niveau d'éducation et l'indice de pauvreté multidimensionnelle provincial. Traduction : l'effet libérateur du diplôme s'érode dans les territoires les plus pauvres. Là où l'on aurait pu espérer que l'école serve d'ascenseur compensatoire, elle voit ses rendements amputés par la faiblesse du tissu économique local. Le diplôme, à Casablanca, ouvre des portes à Figuig ou à Zagora, il s'épuise plus vite contre l'absence d'emplois adéquats.
L'effondrement rural, impensé du débat
C'est peut-être l'apport le plus dérangeant du dossier statistique mobilisé par les auteurs. Contrairement à une lecture spontanée, « les femmes restent peu actives parce que le pays se ruralise mal », la régression la plus violente s'observe précisément dans les campagnes. Entre 1999 et 2022, le taux d'activité des Marocaines rurales a chuté de 18,1 points absolus, soit une variation relative de moins 44 %, quand le repli urbain se limitait à 20 %. La cause structurelle est connue : la modernisation agricole a éjecté des centaines de milliers de femmes de l'emploi familial non rémunéré, qui occupait encore 70,5 % des actives rurales en 2014, sans qu'aucun mécanisme institutionnel n'organise leur reconversion. Dans les villages, 6 femmes sur dix entre 15 et 29 ans sont aujourd'hui en situation de NEET : ni en emploi, ni en études, ni en formation. Une génération entière flotte hors du capital humain productif.
À cette désaffiliation rurale, l'étude oppose un contrepoint timide mais réel : l'interaction statistiquement significative entre la distance à la route principale et le nombre de coopératives féminines suggère que ces structures collectives, là où elles existent, compensent partiellement l'effet d'isolement. Mais seules 17 % des Marocaines rurales possèdent un actif susceptible de servir de garantie bancaire, et l'écosystème coopératif demeure embryonnaire.
Quatre leviers, par ordre de rendement
De cette architecture empirique, Ibourk et Ghazi déduisent une hiérarchie de priorités publiques qui tranche avec les approches dispersées. En tête, l'investissement massif dans l'enseignement supérieur féminin, et singulièrement dans les zones sous-dotées : c'est le levier au rendement marginal le plus élevé, à condition d'être couplé à une politique de création d'emplois qualifiés capables d'absorber les diplômées. En deuxième position, le développement de services de garde d'enfants publics et subventionnés, ciblés sur les zones périurbaines et rurales, qui agirait directement sur le salaire de réserve. Le soutien aux coopératives féminines et la formalisation de l'emploi rural, où 97,8 % des actives travaillaient en 2019 sans contrat ni protection sociale, viennent en troisième rang. Enfin, le renforcement effectif du cadre juridique de lutte contre les discriminations et les violences, prérequis institutionnel sans lequel les autres interventions perdent en efficacité.
L'enjeu est macroéconomique autant qu'éthique. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) chiffre à 2,2 % du PIB le manque à gagner annuel imputable à la sous-participation féminine. Le McKinsey Global Institute, dans une étude de référence de 2015, a quantifié à 12 000 milliards de dollars la croissance mondiale additionnelle que générerait, dans son scénario de plein potentiel, une réduction des écarts de genre. Pour le Maroc, où la transition démographique a déjà rétréci la fenêtre du dividende, l'inclusion économique des femmes cesse d'être une option : elle conditionne la viabilité du modèle de croissance lui-même.
Les zones d'ombre d'un constat rigoureux
Aussi solide soit-il, l'édifice statistique d'Ibourk et Ghazi reconnaît ses limites. Les données du RGPH 2014 datent de plus d'une décennie le contexte économique, social et juridique a évolué, la loi 103-13 a été adoptée en 2018, la pandémie de Covid-19 a frappé en 2020, plusieurs réformes du Code de la famille sont en discussion. L'absence de variables sur le revenu du conjoint et le patrimoine du ménage prive le modèle d'un paramètre central dans la formation du salaire de réserve. Enfin, la nature transversale des observations interdit toute prétention causale stricte : le diplôme « cause-t-il » la participation, ou s'agit-il d'un même substrat, origine sociale, capital culturel familial, qui produit à la fois l'un et l'autre ?
Ces réserves ne désarment pas le constat. Le travail des femmes au Maroc régresse depuis vingt-cinq ans, et cette régression n'est ni un accident géographique, ni un retard provincial à rattraper. Elle se joue, foyer par foyer, dans l'arbitrage muet entre une éducation qui prépare au monde et un ordre domestique qui en interdit l'accès. Les politiques publiques, jusqu'ici, ont surtout traité les symptômes, coopératives, microcrédit, sensibilisation. La modélisation multiniveaux suggère qu'il faudra, désormais, frapper plus haut et plus précisément : à la racine éducative, conjugale et institutionnelle de l'exclusion.
Aomar Ibourk et Tayeb Ghazi, « Inclusion économique des femmes au Maroc : obstacles structurels, déterminants empiriques et implications pour les politiques publiques. Une modélisation multiniveaux », Policy Center for the New South, RP-07/26, mai 2026.
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