n°1222.De l’innovation à la gouvernance, les Rencontres de l’Euromed de Fès interrogent l’avenir de la civilisation humaine face à l’IA
« On n’assiste pas au choc des civilisations. On assiste plutôt au choc de la civilisation humaine avec les différentes formes de l’intelligence artificielle ». En ouvrant les travaux, Mostapha Bousmina, président de l’Université Euromed de Fès, a donné le ton des Rencontres de l’Université Euromed de Fès sur l’Alliance des Civilisations, organisée les 27 et 28 avril dans la capitale spirituelle du Royaume.
Pendant deux jours, ces rencontres ont réuni plus de 2 000 participants issus de 74 pays, parmi lesquels responsables gouvernementaux, diplomates, universitaires, experts et plus de 1 400 jeunes, autour d’une question centrale : comment penser l’avenir de la civilisation humaine à l’épreuve de l’intelligence artificielle (IA) ? Porté par l’Université Euromed de Fès, en partenariat avec la Chaire des Nations Unies pour l’Alliance des civilisations, l’Alliance des civilisations des Nations Unies (UNAOC) et la Ligue islamique mondiale, le forum s’est imposé comme un espace de dialogue stratégique sur les transformations induites par l’intelligence artificielle.
Les échanges ont mis en lumière une réalité : l’IA, comme le souligne le président de l’Université Euromed de Fès, ne relève plus d’une innovation sectorielle, mais d’une transformation globale, susceptible de redéfinir en profondeur les systèmes de production, les équilibres économiques et jusqu’aux fondements mêmes des sociétés. De la médecine à l’industrie, des services à la création, ses applications se multiplient et ses perspectives apparaissent déjà « vertigineuses ».
Mais cette accélération s’accompagne de fragilités inédites : transformation du travail, manipulation de l’information, vulnérabilités cyber ou encore nouvelles formes de conflictualité. Autant de signaux qui imposent de penser l’intelligence artificielle non seulement comme une opportunité, mais comme une épreuve à maîtriser collectivement - une lecture largement partagée par les intervenants.
L’IA, une promesse qui oblige à repenser la maîtrise humaine
Au fil des échanges, une idée s’impose : l’intelligence artificielle ne se limite plus à une innovation technologique, elle redéfinit les conditions mêmes de la décision humaine. En s’immisçant dans la production de l’information, dans les processus d’arbitrage et dans l’organisation des sociétés, elle déplace les frontières entre ce qui relève de l’action humaine et ce qui peut être délégué à la machine.
Au-delà des transformations technologiques, André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI, replace ces mutations dans un contexte mondial traversé par des tensions croissantes. « Nous sommes dans un temps marqué par la résurgence des fractures et des tentations du rejet de l’autre », regrette-t-il. Un tel contexte, alerte le conseiller royal, nécessite de réaffirmer la primauté de l’humain dans l’orientation du progrès technologique, afin d’éviter que ces dynamiques n’accentuent les déséquilibres existants. « La technologie est légitime quand elle est au service de l’homme. Elle n’est pas légitime pour penser à la place de l’homme », insiste-t-il, mettant en garde contre une délégation excessive des capacités de jugement et de décision, au détriment des enjeux de dignité, de diversité et de vivre-ensemble.
Dans le prolongement de cette analyse, Miguel Ángel Moratinos, Haut Représentant des Nations Unies pour l’Alliance des civilisations, pointe un paradoxe structurant : « Nous sommes dans un moment où les progrès de la science coexistent avec un recul sur l’essentiel ». Il souligne également que ces avancées s’inscrivent dans un environnement marqué par « des tentations du rejet de l’autre, du déni de l’autre et de la fracture des sociétés », appelant à ne pas dissocier progrès technologique et cohésion humaine.
Dans le même esprit, Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, inscrit l’intelligence artificielle dans un « voyage prospectif dans notre civilisation humaine ». Une évolution qui appelle à repenser les équilibres entre innovation, régulation et valeurs. Une lecture qui invite à considérer que la question n’est plus seulement celle des capacités de l’intelligence artificielle, mais bien celle de la place que les sociétés entendent lui accorder. Une interrogation qui, au-delà des promesses, renvoie à une exigence de maîtrise et prépare le terrain des débats sur la gouvernance de ces technologies.
La gouvernance de l’IA, un enjeu politique
Si un consensus se dégage des échanges, c’est bien celui de l’urgence à structurer une gouvernance adaptée à une technologie qui dépasse désormais les cadres traditionnels de régulation. À mesure qu’elle s’impose comme un levier de transformation globale, l’intelligence artificielle fait émerger de nouveaux risques et s’affirme un facteur de déséquilibres potentiels, qu’il s’agisse de fragmentation technologique, de concentration des capacités ou de dérives informationnelles.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement technique, mais profondément politique. « L’IA est une épreuve politique », tranche Younes Sekkouri, ministre de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences, appelant à sortir des postures pour « décider et non subir » les transformations en cours. Le véritable enjeu, insiste-t-il, réside dans la capacité à orienter ces transformations, dans un contexte où « le vrai risque n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’absence de décision politique ».
Cette exigence de maîtrise implique la mise en place de cadres normatifs capables d’accompagner l’accélération technologique. Sur le plan éthique, Mohammad bin Abdulkarim Al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, met en garde contre les dérives d’une intelligence artificielle déconnectée de toute référence normative. Le risque, souligne-t-il, est celui d’un système « puissant sans orientation, intelligent sans valeurs et libre sans lois ni contrôle », d’où la nécessité de traduire les valeurs humaines en règles applicables.
Au-delà des principes, les débats ont mis en évidence des enjeux concrets liés à la confiance dans les systèmes d’IA : qualité des données, biais algorithmiques, explicabilité des modèles. À ces défis s’ajoutent des risques croissants de désinformation et de manipulation, susceptibles d’affecter les institutions et la cohésion sociale. La sénatrice canadienne Raymonde Saint-Germain insiste à ce titre sur la nécessité d’une régulation partagée : « laisser son développement au seul marché serait une erreur », plaidant pour une gouvernance associant États, entreprises et centres de recherche.
Dans le prolongement de ces réflexions, Miguel Ángel Moratinos souligne que ces enjeux dépassent les capacités d’action des États pris isolément, rendant indispensable un renforcement de la coopération multilatérale. « L’important est d’avancer, mais toujours avec une base éthique, avec une morale, avec une spiritualité et avec notre culture », plaide, dans le même registre, Benita Ferrero-Waldner, ancienne commissaire européenne aux Relations extérieures.
De Fès, une feuille de route pour une IA maîtrisée
Au terme des échanges, une orientation claire se dessine : la nécessité de bâtir une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle à la fois concertée et différenciée, fondée sur des principes de transparence, de responsabilité, de sécurité et de confiance, tout en tenant compte des spécificités nationales et culturelles. Structurée en dix orientations, la Déclaration de Fès, adoptée à la fin des rencontres de l’Euromed, trace les contours d’une intelligence artificielle explicitement mise au service de l’humanité. Elle en appelle à un développement éthique, inclusif et responsable, visant à préserver la dignité humaine, à promouvoir la justice et à inscrire l’innovation dans une perspective de long terme.
Le texte insiste notamment sur trois priorités : renforcer la confiance dans les systèmes d’IA - via leur fiabilité, leur explicabilité et des mécanismes d’audit -, lutter contre les dérives informationnelles amplifiées par les technologies numériques, et prévenir les usages susceptibles d’exacerber les conflits. Il met également l’accent sur un enjeu central d’équité : réduire les fractures numériques en garantissant un accès plus équilibré aux technologies, en particulier pour les pays en développement, tout en soutenant l’émergence d’écosystèmes d’innovation souverains, ancrés dans les réalités locales.
Enfin, la Déclaration souligne le rôle structurant de la jeunesse et du dialogue des civilisations, présentés comme des leviers essentiels pour accompagner les mutations technologiques et favoriser une appropriation collective de l’intelligence artificielle. À travers ces dix axes, les Rencontres de Fès esquissent ainsi une feuille de route visant à concilier innovation, régulation et valeurs - une ambition qui pose désormais la question de sa traduction concrète dans les politiques publiques.
Le Maroc, vers une troisième voie de l’IA ?
Au-delà des principes énoncés dans la Déclaration de Fès, une question traverse les échanges : celle de leur traduction concrète dans les politiques publiques et les trajectoires nationales. Sur ce terrain, le Maroc avance une position singulière, qui se veut à distance des approches extrêmes. « Il existe deux débats sur l’intelligence artificielle », rappelle Younes Sekkouri : celui de la panique face à une technologie perçue comme une menace, et celui d’un enthousiasme excessif qui la présente comme une solution à tous les défis. Deux lectures qu’il juge insuffisantes, appelant à tracer une voie médiane : « ni panique, ni enthousiasme naïf ».
Cette approche, portée au plus haut niveau de l’État, repose sur une idée centrale : celle d’une modernisation maîtrisée, capable d’articuler innovation technologique, inclusion économique et responsabilité sociale. Une orientation que prolonge Amal El Fallah Seghrouchni, en insistant sur la nécessité d’inscrire ces transformations dans une logique d’équilibre entre progrès technologique et exigences éthiques, dans une perspective adaptée aux priorités nationales. En évoquant une « troisième voie », la ministre défend une approche qui refuse à la fois la dépendance technologique et le rejet du progrès, en privilégiant un usage encadré, aligné sur les priorités nationales et les valeurs sociétales.
Cette posture traduit une volonté de positionnement dans un paysage international en recomposition, où l’intelligence artificielle devient un facteur de puissance et de souveraineté. C’est dans ce cadre qu’André Azoulay évoque le rôle que peut jouer le Maroc dans un monde traversé par les fractures. En soulignant la spécificité d’un modèle fondé sur la diversité et le dialogue, il suggère que cette expérience pourrait constituer « une boussole ». « Le Maroc incarne un modèle fondé sur la diversité, qui n’est pas une contrainte mais une richesse », insiste le conseiller royal, suggérant qu’une telle approche pourrait offrir des repères dans un contexte international fragmenté.
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