logo du site ledesk
En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
30.03.2022 à 22 H 41 • Mis à jour le 30.03.2022 à 22 H 41
Par

n°757.Guerre en Ukraine : l’Afrique tiraillée entre la Russie et l’Europe

Moins de deux semaines après le sommet Union européenne-Union africaine, le nouveau partenariat entre les deux continents semble s’être craquelé à l’épreuve de la guerre en Ukraine. Malgré les annonces et les promesses faites à Bruxelles, une partie de l’Afrique ne veut pas fâcher Vladimir Poutine

Il y a un peu plus d’un mois se tenait, à Bruxelles, le sixième sommet Union européenne-Union africaine auquel ont participé 80 chefs d’État, de gouvernement et autres ministres des Affaires étrangères. Une grand-messe annoncée comme le prélude à un nouveau partenariat entre les deux continents dont les relations sont loin d’être un long fleuve tranquille. « Conscients des possibilités et des défis communs sans précédent et toujours plus nombreux, les dirigeants de l’UE et de l’UA adhèrent à une vision commune d’un partenariat renouvelé pour construire un avenir commun, en tant que partenaires et voisins les plus proches », affirment les chefs d’États le 18 février dans une déclaration commune à l’issue du sommet, que Le Desk a couvert.


« Deux Unions, une vision commune ». C’est ainsi que les dirigeants des deux organisations ont qualifié ce « partenariat renouvelé », avec à la clé 150 milliards d’euros d’investissements qui seront injectés dans le continent africain dans les sept prochaines années. « Nous stimulerons également l’intégration économique régionale et continentale, notamment par l’intermédiaire de la zone de libre-échange continentale africaine. Les accords de commerce existants entre l’UE et certains pays africains ont contribué à renforcer et à approfondir les échanges et le développement économique entre les deux continents. Nous œuvrerons progressivement à l’intégration graduelle et mutuellement avantageuse de nos marchés continentaux respectifs », indiquent-ils encore dans leur déclaration commune.


Après avoir réuni, en octobre à Montpellier, des centaines de jeunes Africains pour établir un pont avec la société civile, Emmanuel Macron, en tant que président du Conseil de l’Union européenne, voulait ainsi poser les jalons d’une nouvelle coopération avec les dirigeants du continent. Et couper l’herbe sous le pied des Russes et des Chinois dont la percée en Afrique, sur le plan militaire pour les premiers et sur le plan économique pour les seconds, inquiète l’Europe, et particulièrement la France.


« C’est l’événement international le plus important dans les six prochains mois sous présidence française », nous a dit une source au Quai d’Orsay le 16 février. C’était sans compter l’invasion d’Ukraine qui interviendra une semaine plus tard et qui chamboulé l’agenda européen.


L’épreuve du feu

La guerre a agi comme un révélateur de la fracture entre l’Afrique et l’Europe mais aussi du tiraillement des pays africains entre, d’un côté, un modèle autoritaire incarné par la Russie et la Chine et, de l’autre, un modèle occidental. L’épreuve du feu a été la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies du 2 mars condamnant l’invasion de l’Ukraine, lorsque 17 pays africains se sont abstenus et huit autres ont choisi la politique de la chaise vide, dont le Maroc.


Le Sénégal, dont le président Macky Sall qui chapeaute actuellement l’Union africaine, a appelé au cours du sommet à « réinventer la relation » entre les pays des deux continents, s’est lui aussi abstenu. « Plus qu’une mise à jour du logiciel, nous proposons d’installer ensemble un nouveau logiciel adapté aux mutations en cours », suggérait-il pourtant le 17 février.


Une réaction qui n’a pas manqué d’interpeller la presse française. « Une première lecture attribue cette attitude à la forte influence que la Russie exerce aujourd’hui en Afrique, même si l’Union européenne demeure le premier bailleur et le premier partenaire commercial du continent. Cette influence est le résultat cumulé de l’héritage de l’histoire et de la nouvelle politique africaine de Moscou », écrivait le 14 mars le média The Conversation, dont l’analyse a été reprise par le site du quotidien français Le Point.


« D’un côté, ceux qu’on pourrait qualifier de pro-Occidentaux, des pays comme le Nigeria, la Côte d’Ivoire, l’Égypte ou la Tunisie. Ainsi que le Ghana, le Gabon et le Kenya, qui sont tous trois membres non permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Et de l’autre côté, vous avez des pays, historiquement considérés proches de l’Union soviétique – parmi les abstentionnistes – comme l’Algérie, l’Angola, le Congo-Brazzaville. Des pays qui ont fleurté avec le marxisme léninisme. Et vous avez des nouveaux amis de la Russie comme la Centrafrique », analysait pour RFI Francis Kpatindé, maître de conférences à Sciences-Po Paris.


Les nouveaux amis de la Russie

C’est cette offensive russe dans des pays considérés jusqu’à peu comme le pré-carré de l’Europe, surtout de la France, qui agace les 27. La République centrafricaine, le Burkina Faso, Le Mali… de plus en plus de pays quittent le giron français au profit de Moscou, comme en témoignent les nombreuses manifestations hostiles à la France. Constatant la montée d’un sentiment anti-français auprès de l’élite et de la société civile africaines francophones, Emmanuel Macron a décidé en 2020 de créer, pour tenter d’inverser la balance, un nouveau poste, celui d’ambassadeur « envoyé spécial pour la diplomatie publique en Afrique », qu’il a confié à Sylvain Itté, un diplomate chevronné qui avait officié comme ambassadeur en Angola et en Uruguay.


« Le poste a été créé à la demande du ministre des Affaires étrangères et du Président de la république, partant d’une constatation assez simple, à savoir que la diplomatie devait aussi s’ouvrir à la société civile. Bien évidemment, nos ambassadeurs le font mais le ministre a considéré qu’il était nécessaire qu’il y ait un diplomate d’une certaine expérience qui puisse venir en soutien, en aide, à nos collègues ambassadeurs en poste pour les aider à mettre en œuvre cette politique de communication. Parce qu’on a constaté qu’on n’était pas toujours les meilleurs en matière de communication », a-t-il déclaré le 16 mars à Bruxelles au micro


Trop tard ? En tout cas, la « nouvelle méthode de communication » semble difficilement résister aux opérations russes (et chinoises) en Afrique. Une perte de vitesse qui s’expliquerait par les accusations d’ingérence et de double discours à l’encontre de la France, tiraillée elle-même entre ses intérêts dans le continent et la nécessité de défendre les valeurs démocratiques. « Bien sûr que, si on parle de l’Europe ou de l’Occident en général, vous pouvez pointer beaucoup d’exemples de contradictions entre nos valeurs et ce qu’on fait. Face à un pays comme la Chine, qui est en Afrique depuis une trentaine d’années, et qui dit dès le départ ‘’On veut faire du business, on ne veut pas s’occuper de vos affaires, c’est du gagnant-gagnant’’, ce n’est pas la même chose. Mais sur le gagnant-gagnant, ça va être intéressant, trente ans après, d’analyser le bilan », ironisait un haut responsable au Quai d’Orsay à qui nous avons posé la question à la veille du sommet UE-UA.


« Sur la question politique de l’ingérence, les Chinois disent :  ‘’Je ne veux pas savoir, je fais du business’’. Ce qui est intéressant, c’est qu’on reproche à la France ce qu’on ne reproche pas aux Chinois. Je ne me souviens pas que l’opposition ivoirienne se soit insurgée que le président chinois ait envoyé une lettre de félicitations à Ouattara pour sa troisième élection. Car on n’attend pas de la Chine de la morale politique. Idem pour les Russes », expliquait le diplomate au Desk.

 

Et d’ajouter : « Oui, l’Europe et la France ont leurs incohérences, leurs erreurs, c’est évident mais, au bout du compte, quand un opposant africain est persécuté politiquement, où se réfugie-t-il ? Il se réfugie en Chine, en Russie, en Arabie Saoudite ? Non. Il se réfugie en Europe et en France quand il est francophone. Ça veut dire que malgré toutes nos erreurs, malgré toutes nos imperfections, il y a au bout du compte un endroit où on estime que sa vie, son avenir, sa protection sont plutôt assurés en Europe que dans des pays qui ne sont pas censés s’occuper des affaires internes de leurs pays. »


Selon lui, la question que doit se poser l’Afrique est celle de savoir sur quel modèle elle doit bâtir son avenir. « Sur les systèmes russe et chinois ? Quelle gouvernance et quel type de société les Africains souhaiteront mettre en œuvre dans leurs pays dans les années qui viennent ? », s’interroge-t-il, moquant au passage le « discours des Chinois et des Russes » : « On vous dit : ‘’Vous avez d’un côté un Occident qui vous donnent des leçons à longueur de temps mais qui fait le contraire et qui veut vous imposer des règles. Et nous, on s’en fout de ce que vous faites chez vous mais on va faire un partenariat gagnant-gagnant’’. Les Chinois l’ont fait sur le plan économique et les Russes sont en train d’essayer de le faire sur le plan militaire en disant : ‘’Regardez ces forces, c’est des bons à rien, ils sont restés douze ans et ils n’ont pas tué un seul djihadiste. Nous, on arrive, on a trois Rambo et en deux coups de cuiller à pot, on va vous régler le problème du Mali’’ ».


La France réussira-t-elle à polir son image en Afrique ? Une chose est sûre, le sentiment anti-français n’est pas près de s’éteindre. Dimanche dernier, une nouvelle manifestation pro-russe a eu lieu à Ouagadougou pour exiger entre autres le retrait de l’armée française du Burkina Faso. Et au Mali, la junte a suspendu la semaine dernière les médias français RFI et France 24, des « atteintes graves à la liberté de la presse », la France, dont l’ambassadeur à Bamako avait été sommé, fin janvier, de quitter le pays sous soixante-douze heures.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite