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07.01.2020 à 23 H 44 • Mis à jour le 07.01.2020 à 23 H 44
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n°553.Justice et contre – pouvoir

La mythologie fourni l’image de la persévérance et du dévouement par Sisyphe, fils d’Eole, qui tente de remonter un rocher sur les sommets de façon répétitive. Le Journaliste Albert Camus y voyait le fait « qu’il n’y a pas de passion sans lutte », et l’Avocat Jacques Vergès « la défense de l’honneur de la raison humaine ». Ces deux lectures sont différentes mais complémentaires, scellant cette alliance implicite entre deux vieilles professions que sont l’Avocature et le Journalisme dont la « Vérité » reste l’ultime sacerdoce.


La Justice pénale fascine, surtout quand elle interpelle les libertés publiques et la Cité. Elle érige à fortiori l’Avocat, au-delà de sa mission de Défense, en « Ambassadeur » du Procès devant l’Agora. Cela fait partie de son Serment que d’éclairer les consciences sur l’injustice et son traitement, grâce à son immunité morale. Son allié est incontestablement le Journaliste, car il a le rôle indispensable de reproduire la vérité du Procès dans un sens, en étant la source qui éclaire ce même Procès dans l’autre. Ces actions convergent pour définir une même dynamique, celle du contre pouvoir, qui rend le pouvoir d’influence égal sinon alternatif au pouvoir d’injonction. Ce n’est pas une tradition révolutionnaire, issue de l’amitié entre Camille Des Moulins le Journaliste et Maximilien De Robespierre l’Avocat à la fin du XVIII siècle en France, mais une coutume ancestrale qui construit, au fur et à mesure des civilisations, une certaine idée de l’Egalité.


La Défense c’est d’abord d’établir une vérité ou de la rétablir, c’est selon, c’est de la figer dans le sens vertueux qui place un accusé, jusque-là indéfendable, du bon coté de l’Histoire. Ensuite c’est son aptitude à la médiation, quand elle la juge utile, selon l’adage célèbre parmi les ayants qualité où « il vaut mieux un mauvais arrangement qu’un bon procès ». C’est enfin cette jonction entre l’État et la Société qu’elle est seule amène d’en dessiner les contours, considérant son intimité avec les paramètres de cette obsession ô combien saine d’être intraitable sur la Libération. L’Avocat et le Journaliste deviennent alors les régulateurs de ce dosage habile qui permet à la dimension vertueuse de la Justice d’avoir le dernier mot, à condition de ne pas être victime du voyeurisme de la foule et autres récupérations catégorielles.


Qu’en est il de l’alliance entre Avocats et Journalistes quand ces derniers deviennent clients des premiers, lorsqu’une interprétation de « l’Ordre public » leurs devient hostile ? Ce sont là les lignes d’une « clause de conscience » qui se dessinent par la tentative de répondre à cette interrogation. L’ « objectif » et le « subjectif » deviennent en l’espèce diffus, une idée commune s’installe dans l’action de « défendre » pour dépasser leurs séparation jusque-là garante de la déontologie des uns et des autres. La sacrifier pour son allié est il condamnable ? ou bien cela devient une démarche salutaire au triomphe de la justice dans son sens absolu et abstrait ?


Avoir eu le privilège de défendre de grands journalistes comme Rachid Nini, Mohammed Ezzouak, Ali Anouzla ou Rachid El Belghiti durant une décennie, ne pouvait que faire rejaillir ces questions à chacun de ces instants où nous représentions nos clients-alliés dans les salles 7 ou 8 du pôle correctionnel de Casablanca ou à la chambre d’instruction de Rabat-Salé …  des questions qui finissent toujours par consolider le combat commun pour la Démocratie.


La date du 7 janvier 2020 évoque cette union sacrée entre deux Professions libres, car elle ressuscite celle du 7 janvier d’il y a 5 ans : Avocats et Journalistes étions réunis pour dénoncer le terrorisme. Je reçois un appel qui m’apprends que mon père Feu Ahmed Bendjelloun, Avocat du journalisme et lui-même journaliste, dirigeant des hebdomadaires Al Massar ou Attarik et tribunitien dans plusieurs tabloïds des années 70- 80- 90, ayant connu les procès d’opinion en tant qu’accusé et Avocat de la défense …  qu’il était placé en réanimation à l’hôpital militaire de Rabat, traitant son AVC durant des années sur Instructions Royales, avant son décès le 2 février 2015. Pour ne pas perturber la communion de ces corps nobles qui condamnaient le terrorisme à ce moment précis, je me suis soustrait discrètement de cette messe humaniste afin de rendre visite à l’un des nôtres avant son dernier départ.


Dans ce combat commun mené par deux revers d’une même médaille, les frontières entre les différentes rationalités professionnelles, personnelles et politiques entre l’Avocature et le Journalisme, sont finalement abolies grâce à la gratitude de l’Histoire qui témoigne de notre apport, aussi modeste soit il, au triomphe d’une valeur inestimable qu’est la Liberté, dans cet exercice interminable mais ô combien salutaire de remonter cette pierre en haut de la montagne, au risque qu’elle nous retombe dessus, tel le châtiment de Sisyphe dans la Grèce antique.


Omar M. Bendjelloun est docteur en droit, avocat et universitaire