n°1261.Le mur bleu, encore : comment un Maroc diminué a buté sur la puissance française
Il y avait, dans les travées du Gillette Stadium, ce rouge familier qui avait accompagné le Maroc de stade en stade depuis le mois de juin. Comme au Qatar en 2022, l'enceinte était acquise à la cause des Lions de l'Atlas. Comme au Qatar, la France a poussé d'entrée, Kylian Mbappé allumant la première mèche dès la 4e minute et Ousmane Dembélé trouvant la tête d'Upamecano sur le corner suivant, repoussée miraculeusement par Yassine Bounou. Et comme au Qatar, c'est la France qui a franchi l'obstacle, sur le même score de 2-0. La différence, cette fois, c'est qu'elle l'a fait dès les quarts. La marche, encore une fois, était trop haute.
La force de l'habitude tricolore
Il faut d'abord rendre à la France ce qui lui appartient : la victoire est méritée, et elle doit peu au hasard. Dès les premières minutes, les hommes de Didier Deschamps ont imposé un pressing très haut et un rythme que le Maroc n'a jamais réellement soutenu. Au cœur de cette domination, un homme : Manu Koné. Titularisé au poste de sentinelle à la place d'Aurélien Tchouaméni, insuffisamment remis, le milieu de l'AS Rome a livré un match de très haut niveau (récupérations autoritaires, verticalité, lecture du jeu) au point d'être désigné homme du match par la plupart des observateurs. Derrière lui, Adrien Rabiot déroulait sa compétition avec la même rigueur, et devant, le trio Dembélé-Doué-Mbappé finissait par user une défense marocaine longtemps héroïque.
Le meilleur indicateur de cette emprise tient en une statistique : le premier tir marocain de la rencontre n'est intervenu que sur un coup franc lointain d'Achraf Hakimi, juste avant la pause. Pendant quarante-cinq minutes, les Lions n'ont quasiment pas franchi la ligne médiane autrement qu'en transition. La France, elle, a manqué un penalty à la 24e minute, Mbappé, buteur en puissance de la compétition, voyant sa tentative repoussée par un Bounou impérial avant de laisser filer plusieurs autres occasions. Le déluge attendu n'est pas venu, la pression, si.
Peu avant l'heure de jeu, le verrou a fini par sauter. Servi sur le côté gauche de la surface, Mbappé a enroulé l'une de ses frappes signatures dans la lucarne opposée (60e) : huitième but dans ce Mondial, à hauteur de Lionel Messi. Cinq minutes plus tard, le capitaine s'est mué en passeur pour son ami Dembélé, qui a ajusté Bounou du droit (66e). Le break, dans ce contexte, valait qualification.
Ouahbi contraint de bricoler
C'est peut-être là que se joue l'essentiel de la soirée marocaine, avant même le coup d'envoi. Mohamed Ouahbi, successeur de Walid Regragui depuis mars et champion du monde U20 avec cette génération, a dû composer un onze de nécessité davantage que de conviction. Privé de son avant-centre en état de grâce, il a fait le choix d'un dispositif sans véritable numéro 9 de métier : Noussair Mazraoui, latéral de formation, a été replacé dans l'axe aux côtés d'Issa Diop, tandis que le point de fixation offensif était confié à un profil hybride, entre Brahim Díaz et Bilal El Khannouss. Les deux avant-centres de métier du groupe, Soufiane Rahimi et Ayoub El Kaabi, patientaient sur le banc : Ouahbi a préféré débuter en faux 9 plutôt que de lancer d'emblée l'un d'eux.
Ce déficit de solutions en pointe renvoie d'ailleurs à un choix antérieur au tournoi. Dès l'annonce de sa liste, fin mai, Ouahbi avait écarté Youssef En-Nesyri, auteur, quatre ans plus tôt, du but qui avait éliminé le Portugal en quart de finale à Doha, non pour blessure mais par parti pris : celui d'une sélection plus jeune et plus technique, en rupture avec l'ossature réactive de 2022. Un pari cohérent tant que Saibari tenait debout, mais beaucoup plus coûteux le jour où l'infirmerie a emporté l'attaquant du Bayern, laissant les Lions sans référence offensive capable de fixer une défense française de ce calibre.
Le pari était lisible : densifier le milieu avec le double pivot Bouaddi-El Aynaoui, resserrer les lignes, et frapper en transition en s'appuyant sur la vitesse de Hakimi et la percussion de Talbi. Ouahbi l'avait annoncé en conférence de presse : « leur faire mal quand on aura le ballon », y compris dans l'axe. Mais pour faire mal avec le ballon, encore faut-il l'avoir et le récupérer dans des zones exploitables. Face à l'intensité du pressing français et à la maîtrise de Koné, le plan n'a jamais pu s'exprimer. L'absence d'un point d'ancrage offensif a condamné les Lions à jouer trop bas, sans relais fixe pour remonter le bloc.
Une infirmerie qui a vidé le réservoir
Le contexte, ici, est accablant, et il précède le match de plusieurs semaines. Dès le 11 juin, la Fédération royale marocaine de football avait rayé de sa liste Nayef Aguerd et Abdessamad Ezzalzouli, tous deux touchés lors du dernier amical de préparation contre la Norvège. Deux titulaires potentiels, l'un en charnière centrale, l'autre sur le front de l'attaque, perdus avant même le coup d'envoi de la compétition.
À ces forfaits s'est ajouté, en cours de tournoi, celui d'Ismaël Saibari. Sorti dès la 22e minute du huitième de finale contre le Canada, touché aux ischio-jambiers, la recrue estivale du Bayern Munich a été le meilleur joueur marocain de ce Mondial : buts contre le Brésil, l'Écosse et Haïti, puis penalty décisif pour éliminer les Pays-Bas. Son absence a privé Ouahbi de son unique référence offensive capable de fixer et de faire jouer les autres. Enfin, Chadi Riad, défenseur central de Crystal Palace, n'a pas pu tenir sa place dans la charnière : encore court physiquement après la blessure qui l'avait déjà écarté du match face au Canada, il a laissé Ouahbi improviser avec Mazraoui dans l'axe.
Aguerd, Ezzalzouli, Saibari, Riad : quatre cadres, sur deux lignes clés, la défense et l'attaque. Aucune sélection au monde, même portée par une génération dorée, n'encaisse impunément une telle saignée à ce stade de la compétition. Le Maroc de 2026 était meilleur que celui de 2022, Ouahbi n'a cessé de le répéter. Il n'était pas, ce soir-là, au complet.
Le banc, révélateur cruel du fossé
C'est dans la gestion de la seconde période que l'écart de ressources a éclaté au grand jour. Menée 2-0, la France a pu se permettre de faire tourner : Deschamps a lancé Jean-Philippe Mateta, Bradley Barcola et Warren Zaïre-Emery, ce dernier n'avait pas encore joué une minute dans ce Mondial. Une profondeur de banc telle que le sélectionneur pouvait offrir du temps de jeu et préserver ses cadres, y compris lorsque Mbappé, gêné par un coup reçu à la cheville, a cédé sa place à un quart d'heure de la fin.
En face, le banc marocain, déjà sollicité pour compenser les absences, n'offrait pas les mêmes solutions de rupture. Les entrées d'Amrabat puis de Rahimi ont apporté de l'énergie sans jamais renverser le rapport de forces. Là où la France pouvait changer de visage sans se fragiliser, le Maroc devait puiser dans des réserves déjà entamées par l'infirmerie. Le football de haut niveau se gagne aussi sur cette arithmétique-là : à la 70e minute, ce ne sont pas seulement 11 contre 11, mais deux effectifs de 23 qui se mesurent. De ce point de vue, le match était plié avant l'heure.
Bounou, dernier rempart d'un soir de résistance
Si le score est resté aussi mesuré, c'est en grande partie grâce à Yassine Bounou. Le gardien a sorti la tête d'Upamecano dès la 5e minute, détourné le penalty de Mbappé, et multiplié les interventions décisives pour maintenir les siens à flot tant que le score le permettait. Sur les deux buts, il n'a rien à se reprocher : une frappe enroulée en pleine lucarne, puis un une-deux tranchant conclu à bout portant. Longtemps, il a incarné à lui seul l'espoir marocain d'un exploit à l'arraché, jusqu'à ce que la digue cède sous le nombre.
L'arbitrage : des griefs réels, pas un alibi
Reste la question de l'arbitrage, qui a nourri la polémique avant même le coup d'envoi. La désignation d'un corps arbitral entièrement argentin, Facundo Tello au sifflet, assisté de ses seuls compatriotes, était inédite dans ce tournoi, et elle avait suscité une méfiance partagée, aussi bien dans les commentateurs des deux camps, sur fond de rivalité entre la France et l'Argentine championne du monde en titre.
Sur le terrain, deux décisions laisseront des regrets côté marocain. La première : le penalty accordé à la 24e minute pour une faute de Mazraoui sur Mbappé, confirmé après un long recours à la VAR, a été jugé sévère, voire inexistant, par une partie des observateurs, qui y ont vu une exagération de l'attaquant. Il a toutefois été manqué, et n'a donc pas pesé sur le tableau d'affichage. La seconde est plus consistante : quelques secondes avant l'ouverture du score, un ballon a touché le bras d'Adrien Rabiot dans la construction de l'action, ce dont Ouahbi s'est ouvertement plaint après la rencontre en évoquant « une main avant le but de Mbappé ».
Le grief est légitime, et il mérite d'être posé. Mais l'honnêteté commande de ne pas en faire la cause de l'élimination. La France a dominé de bout en bout, s'est procuré l'essentiel des occasions, et n'a été mise en danger qu'épisodiquement en fin de rencontre, sur quelques timides tentatives. Les décisions litigieuses ont existé, mais elles n'ont pas fabriqué le résultat. Elles s'ajoutent au récit d'une frustration marocaine, sans en constituer le cœur.
La marche, toujours trop haute
Au coup de sifflet final, le constat était le même qu'à Doha : la France a fait parler la force de l'habitude, elle qui atteint pour la troisième fois consécutive le dernier carré d'un Mondial. Elle affrontera le vainqueur d'Espagne-Belgique, mardi à Dallas, avec la troisième étoile en ligne de mire.
Pour le Maroc, la déception est réelle, mais elle ne doit pas occulter le chemin parcouru : deuxième quart de finale de rang, une identité de jeu affirmée sous Ouahbi, et un groupe dont la moyenne d'âge autorise tous les espoirs. « On est meilleur qu'en 2022 », martelait le sélectionneur avant le match. C'était sans doute vrai. Il lui a manqué, ce soir-là, quatre titulaires, un banc à la hauteur et une once de réussite pour le démontrer jusqu'au bout. La barre était trop haute, cette fois encore. Rien ne dit qu'elle le restera en 2030.
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