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#Etat islamique
22.11.2015 à 17 H 25 • Mis à jour le 19.08.2017 à 12 H 37
Par et

Daech,
quelles menaces
sur le Maroc ?

ENQUÊTE. Les autorités viennent de relever le niveau d’alerte à son maximum. Terreau fertile du salafisme radical, foyer de recrutement pour les organisations terroristes en Syrie et en Irak et membre de la coalition internationale anti-Daech, le Maroc est-il lui aussi devenu une cible privilégiée de l’organisation de l’Etat islamique ?
 
Trois jours après le carnage de Paris, le Maroc a relevé le niveau d’alerte à son niveau maximum. La sécurité est désormais renforcée dans toutes les villes du pays, avec un contrôle particulier des quartiers où est concentrée la communauté juive, des lieux touristiques, des chancelleries étrangères et des lieux publics de grande affluence et à forte charge symbolique : la place Jamaâ El Fna à Marrakech ou le Morocco Mall de Casablanca. La surveillance aux frontières est particulièrement tatillonne aux aéroports, mais aussi aux ports et aux points de transit avec les enclaves de Sebta et Melilla. La crainte : Daech.
Des prisonniers salafistes dans leurs cellules de la prison Salé II lors d'un mouvement de protestation sur leurs conditions de détention. L'engorgement des lieux d'incarcération des salafistes après le 16 mai 2003, a été un facteur de facilitation tacite des départs des candidats au jihad en Syrie et en Irak de la part des autorités. AIC


Une rupture des chefs salafistes en pointillé

Depuis les attentats de Casablanca en 2003, l’islamisme radical, et son corollaire la menace terroriste, ont nettement évolué. Le tour de vis sécuritaire qui s’en est suivi avait donné lieu à des milliers d’arrestations dans les milieux radicaux. Les grandes figures salafistes, (Hassan El Kettani, Mohamed Fizazi, Omar El Haddouchi), condamnées à de lourdes peines de prison après le 16 mai, ont été graciées à l’aune des Printemps arabes. Aujourd’hui, ces leaders qui prônaient ouvertement le Jihad font plutôt profil bas. Fizazi, par exemple, reçu en audience par le roi Mohammed VI, s’est transformé en makhzénien pur jus. Leurs ouailles ont été progressivement réintégrées à la société, voire même dans le champ politique grâce à une politique de réhabilitation habile de l’Etat. Preuve en est la dernière vague de salafistes récemment élargis par le Palais qui ont rejoint le Mouvement démocratique et social (MDS) de Archane pour y créer une aile religieuse à l’instar du Mouvement unicité et réforme (MUR) du Parti de la justice et du développement (PJD).

 


Hassan El Kettani. Ce prédicateur salafiste, considéré comme un des chefs spirituels du courant salafiste jihadiste avait été incarcéré un mois avant les attentats de Casablanca en 2003. Il a été gracié à l'aune des Printemps arabes . ICONODOC
Omar Haddouchi, figure du salafisme marocain. Il affirme avoir refusé une offre de Daech pour devenir le référant religieux de l'organisation terroriste au Maroc. ICONODOC
Un groupe salafiste à leur sortie de la prison de Salé II après qu'ils aient été graciés par Mohammed VI. Nombre d'entre eux ont été réinsérés dans le champ politique, notamment au sein du MDS. AIC
Le journaliste Ali Anouzla avait été arrêté en septembre 2013 pour avoir publié un lien sur le site de son journal électronique pointant vers un blog du quotidien El Pais qui hébergeait une vidéo de propagande d'AQMI.FADEL SENNA / AFP
Des membres affiliés à Daech dans le maquis algérien. Au Maghreb, l'organisation de l'Etat islamique a déclaré l'instauration du califat
d'Al-Jazair. ICONODOC
Le Cheikh salafiste Mohamed Fizazi à l'issue d'un prêche historique donné en présence du roi Mohammed VI le 28 mars 2014 dans une mosquée de Tanger, actant son ralliement au Makhzen. ICONODOC

Longtemps en vase clos, les têtes pensantes du salafisme marocain n’ont pas tissé de liens solides avec l’organisation de l’Etat islamique, comme ils avaient pu être influencés dans le passé par Al Qaida. Omar Haddouchi, un temps approché par Daech pour être son mufti au Maroc, avait refusé l’offre de son disciple Turki Al Benali, qui avait fait allégeance à Al Baghdadi à la création de l’EI, privant ainsi l’organisation d’un soutien idéologique local. Haddouchi avait dès lors traité l’EI de « califat en carton pâte », lui préférant le Front Al Nosra et les autres groupuscules qui combattent le régime de Bachar Al Assad. Lors d’une rencontre informelle avec Abdelilah Benkirane et certains salafistes, Abderrazak Ajha, suppléant de Haddouchi auprès de Daech, aurait lancé : « Si par prendre mes distances avec le terrorisme vous entendez abandonner le Jihad, nous refusons cette option ! ».

AQMI, une menace mise sous cloche

Au fil des ans, à cette menace désormais mise sous cloche, est venue s’ajouter celle d’AQMI – Al Qaida au Maghreb islamique –  hérité du GIA –  Groupe islamique armé –  en Algérie, et qui s’est développée dans le ventre mou du Sahara (Mali, Niger, Tchad) à partir de 2008. Sur ce front, le Maroc, a été épargné de la série d’attentats et d’enlèvements qui ont marqué la région grâce au dispositif militaire déployé au Sahara et aux efforts de verrouillage de la frontière avec l’Algérie.   


Le déclenchement de la guerre au Mali en 2012, suivie par l’intervention militaire de la France début 2013, semble avoir changé la donne. En septembre 2013, AQMI diffuse une vidéo de propagande, « Au royaume de la corruption et du despotisme », visant directement Mohammed VI et incitant les Marocains à mener le jihad dans le royaume. Une première. Ali Anouzla, directeur du site Lakome.com (rebaptisé Lakome2.com) avait publié un lien pointant vers un article contenant cette vidéo, elle-même hébergée sur un blog d’El Pais. Il sera arrêté et incarcéré plusieurs semaines pour apologie du terrorisme et son procès est toujours en cours d’instruction. Un épisode révélateur de la fébrilité des autorités.

Avec la formidable expansion de l’organisation de l’Etat islamique en Syrie à partir de 2013 et la pression militaire au Mali, l’influence et la marge de manœuvre d’AQMI ont toutefois régressé dans la région. Si Al Qaida au Maghreb a contesté la proclamation du califat par Al Baghdadi en juin 2014, elle n’a pu empêcher plusieurs de ses responsables et groupes affiliés en Afrique de faire allégeance à Daech. Aujourd’hui au Maroc, la plupart des salafistes répertoriés, hormis les repentis, se tournent vers l’Etat islamique (EI). « La popularité d’Al Qaida dans les rangs des salafistes jihadistes marocains s’est estompée, la grande majorité d’entre eux sont devenus des sympathisants de l’Etat islamique. Ils estiment qu’Al Qaida a abandonné son projet et a perdu sa légitimité » explique Mohammed Masbah, spécialiste de l’islamisme radical et auteur d’une récente étude sur les combattants marocains de Daech, publiée par l’institut allemand SWP en octobre 2015.


18 mars 2015 à Tunis. Une victime de l'attentat du musée du Bardo évacuée par les sauveteurs. HASSENE DRIDI/AP
13 novembre 2015, plusieurs cibles sont visées en plein coeur de Paris. Ici au Bataclan où l'attaque a été la plus meurtrière. ICONODOC

Une stratégie par cercles concentriques

Selon l’ISW (Institute for the Study of War), la stratégie actuelle de Daech repose sur trois axes, qui correspondent à trois zones distinctes : défendre son territoire conquis à cheval entre la Syrie et l’Irak (le cercle intérieur), consolider sa présence dans le monde arabo-musulman (le cercle extérieur de proximité), et polariser les pays jugés hostiles dans le reste du monde (le cercle extérieur lointain).

La lettre confidentielle Intelligence Online rapporte que Daech a décidé en juin 2015 d’adopter une nouvelle méthode, qui consiste à « mener des opérations en Occident avec des membres aguerris, placés directement sous la tutelle des cadres de l’organisation. Et ce, plutôt que de laisser des groupes isolés et spontanés tenter de mener des opérations en solitaire, comme auparavant ». Harleen Gambhir, analyste anti-terroriste à l’ISW, expliquait le 14 novembre, au lendemain des attentats de Paris, que l’attentat contre l’avion russe au Sinaï le 31 octobre, suivi deux semaines plus tard par les attaques coordonnées au cœur de la capitale française, indiquent que l’organisation a désormais pour priorité de frapper des cibles à l’étranger, considérées comme ennemies privilégiées. « Un développement significatif qui aura des implications majeures sur la sécurité de l’Europe et les négociations en cours sur l’avenir de la Syrie » conclut l’expert.


 DEF_Daesh_Strategie_globale


PARTIE I

Le Maroc, un vivier
de candidats pour Daech

Daech ne néglige aucun média pour enrôler et endoctriner de nouveaux combattants, notamment Internet où des films de propagande sont diffusés pour démontrer les capacités d'organisation et la détermination de l'organisation terroriste. ICONODOC
Le mouvement Cham Al Islam qui comporte essentiellement des Marocains. De nombreux jeunes sont enrôlés dans les différents groupes jihadistes qui pullulent en Syrie et en Irak. ICONODOC
Abou Oussama Al Maghribi, de son vrai nom Abdelaziz Mehdali, l'un des terroristes marocains les plus sanguinaires. ICONODOC
Des proches de détenus salafistes manifestant devant la prison de Tétouan pour réclamer leur libération. AIC
« Daech s’étend au Maroc pour venir en support des cellules terroristes destinées à miner la stabilité des Etats d’Afrique du Nord et à mener des attaques en Occident »
Harleen Gambhir
Analyste anti-terroriste à l’Institute
for the Study of War (ISW)

Dans un mémo publié en mai dernier sur l’activité globale de Daech, Gambhir estimait que l’organisation étendait son influence sur ses réseaux de recrutement au Maroc « pour venir en support des cellules terroristes destinées à miner la stabilité des Etats d’Afrique du Nord et à mener des attaques en Occident ».

Le Maroc est avec la Tunisie un des principaux foyers africains de recrutement pour Daech en Syrie et en Irak. Les combattants marocains sont principalement originaires du nord du pays notamment dans les foyers paupérisés de Tétouan et de Fnideq, mais aussi dans les banlieues de Fès, de Salé ou de Casablanca. Des ilots où prospère l’idéologie jihadiste sur le lit d’un conservatisme historique, de frustrations sociales et d’une marginalisation économique.

La vague de départ vers la Syrie a débuté en 2012. L’objectif premier était de faire tomber Bachar Al Assad. Une des figures de cet exode guerrier est sans conteste Abdelaziz Mehdali, alias Abou Oussama Al Maghribi, un des premiers jeunes marocains partis sur le front syrien. Ce vendeur ambulant du quartier de Louta à Fnideq est devenu une légende auprès des jeunes abreuvés par l’idéologie de guerre sainte prônée par Daech. Beaucoup ont voulu rééditer le parcours sanglant de leur icône. Mehdali, adolescent timide et réservé, s’est peu à peu radicalisé à partir de 2006, « mais n’avait jamais montré de signes d’extrémisme », raconte un de ses proches qui avait, comme lui, participé aux manifestations du Mouvement du 20 Février. « Les atrocités qu’il avait commises en Syrie nous ont tous glacés », témoigne son ancien compagnon de lutte.

Recruté par le Front Al Nosra affidé à Al Qaida, il avait ensuite rallié Daech qui lui a très vite confié un commandement militaire à Alep où il a bâtit sa triste réputation de sanguinaire, exécutant à la lettre les préceptes de la Charia. Beaucoup de mythes circulent sur lui, séduisant ainsi nombre de jeunes originaire de sa ville. « Il est considéré comme un héros national pour beaucoup de jeunes de Fnideq, y compris auprès de ceux qui ne sont pas convaincus par les idées salafistes. Ce qui explique le nombre important de jeunes de Fnideq partis grossir les rangs de l’EI », explique Mohammed Masbah. Le funeste parcours de Mehdali prendra fin en janvier 2014 lorsqu’il tombera sous les balles de ses anciens compagnons d’armes d’Al Nosra.


Autre visage médiatisé par la propagande de Daech, celui de Mohamed Hamdouch,  alias Kokito, « le coupeur de têtes ». Lui aussi originaire de Fnideq, Il a longtemps rivalisé avec Mehdali dans la barbarie. Sa photo le montrant avec cinq têtes à bout de bras a fait le tour du monde. « Ce sont les têtes de traitres financés par les Etats-Unis, les pays du Golfe et certains pays d’Europe, qui veulent contrer l’expansion du califat », a-t-il déclaré à la presse. Il est mort en octobre 2015 dans des escarmouches contre l’armée syrienne à Alep.

Un rôle mineur au sein de l’Etat islamique

Mais si certains se sont rendus célèbres par leurs faits d’arme ou par leur violence, Ils n’ont en revanche jamais atteint des sommets dans la hiérarchie de l’EI, contrairement à la légende urbaine. Cantonnés dans des fonctions subalternes contrairement aux Irakiens, les Mouhajirines – littéralement, les exilés- servent de chair à canon ou de puissants vecteurs de propagande à l’adresse de leurs jeunes compatriotes tentés par l’aventure jihadiste. Ceci contredit l’assertion de Mohamed Hassad, ministre de l’Intérieur, qui en juillet 2014 surlignait devant le Parlement leur rôle en les comparant à des « ministres de l’EI ». « Aucun marocain ne siège au conseil militaire, ni à celui de la Choura, de celui en charge des questions théologiques ou de la Commanderie » explique Hicham Al Hachémi, spécialiste irakien du phénomène Etat islamique. Au mieux, ils sont désignés émirs dans un corps militaire ou pour édicter des jugements avec des pouvoirs très limités dans un territoire restreint, explique-t-il.


En mars 2015, Abdelhak Khiame, patron du BCIJ, le Bureau central d’investigation judiciaire, avait recensé 1355 combattants marocains partis en Syrie et en Irak dont près de 500 dans les rangs de Daech. 286 ont trouvé la mort en Syrie contre 40 en Irak. Flashpoint Intel, un organisme américain spécialisé dans le monitoring du dark web et des activités jihadistes, estime que les Marocains représentent 5,6 % des combattants étrangers tués en Irak ces six derniers mois.


Malgré le durcissement du contrôle des autorités, la hijra – l’exil ou le grand départ – continue. C’est le cas par exemple de Mohamed Ouled Omar. Après deux ans passés en prison entre 2012 et 2014 pour avoir aidé au départ de jeunes ados en Syrie, ce jihadiste originaire de Fnideq, arrive six mois plus tard à rallier Daech. Comme lui, dix-huit autres nordistes se sont envolés pour la même destination ces quatre derniers mois, selon Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du Nord des droits de l’Homme. « On prévoit le départ d’une dizaine d’autres jeunes dans les jours qui viennent. Beaucoup n’attendent qu’une occasion pour filer entre les mailles des autorités », précise-t-il, avant d’ajouter que l’approche sécuritaire reste insuffisante pour juguler l’hémorragie.

Des combattants de Daech en Syrie.Le 29 juin 2014, l'EI annonce le rétablissement du califat sous le nom État islamique dans les territoires sous son contrôle et Abou Bakr Al Baghdadi se proclame calife, successeur de Mahomet, sous le nom d'Ibrahim. Il entre alors en conflit avec Al-Qaïda et son influence s'étend à l'ensemble du monde musulman avec l'allégeance de plusieurs groupes djihadistes, les plus importants étant Boko Haram dans le Nord-Est du Nigeria, Ansar Bait al-Maqdis dans le Sinaï égyptien et le Majilis Choura Chabab al-Islam en Libye. ICONODOC
« Les méthodes d’assassinat projetées s’inspirent de Daech, elles incluent l’enlèvement et la décapitation filmée »
Abdelhak Khiame
Directeur du BCIJ

Une permissivité calculée des autorités ?

Laxisme, défaillance ou permissivité de la part des autorités ? La question mérite d’être posée, car nombre d’entre eux sont des salafistes notoires, actifs sur les réseaux sociaux et fichés par les services de renseignement. Ils sont légion : Mourad Derdri, professeur de sciences naturelles à Tetouan a fait le pas en août dernier. Le joueur de foot en salle, Hatim Halawa, originaire de la même ville lui a emboîté le pas. Sur leurs pages Facebook, ils soutiennent publiquement la propagande d’Al Baghdadi, défendent le califat et critiquent l’action d’Al Nosra et des autres groupes en Syrie qui n’ont pas fait allégeance à Daech. 


Un simple coup d’œil sur le compte Facebook de Derdri permet de retracer son basculement dans l’extrémisme : ses écrits, d’abord dirigés contre les Frères musulmans, le Hamas ou encore le PJD, ont pris une autre tournure, celle de relayer la propagande de l’EI. Des signes de l’endoctrinement qu’il a subi mais qui n’ont, semble-t-il, pas alerté outre mesure les autorités.

Jusqu’en 2013, cette inaction des autorités avait une raison tactique qui a concouru a constater la prédominance des « combattants étrangers » marocains au sein de Daech. Tacite ou par encouragement, elle a facilité leur départ et permis aux sécuritaires de mieux contrôler l’engorgement des lieux de détention (comme la prison de Salé II) et de contenir l’influence grandissante des salafistes dans la société. Cette soupape a été particulièrement efficace alors que l’opposition islamiste à Bachar Al Assad interprétait l’organisation à Marrakech de la 4ème rencontre des « Amis de la Syrie » en décembre 2012 comme une légitimation de leur action sur le terrain, éloignant ainsi tout risque au Maroc.


 

Après la désillusion, la tentation du retour

Ils seraient pas moins de 156 à avoir fait le chemin inverse, d’Alep, de Der-Ezzor ou de Lattaquié vers Casablanca selon les statistiques fournies récemment par l’Intérieur.


Selon des sources du Desk auprès des milieux salafistes, la majorité des combattants marocains dans les rangs de Daech souhaiterait rentrer au pays. Plusieurs ont déjà déserté les rangs l’armée de l’EI, fuyant les territoires contrôlés par l’organisation d’Al Baghdadi vers les frontières entre la Syrie et la Turquie.


« Les marocains sont déçus par les conditions de vie là-bas. Ils vivent une sorte de discrimination par rapport au jihadistes locaux. Ils sont privés de tout : des postes de responsabilité, des avantages accordés aux combattants et des butins de guerre », rapporte le journaliste syrien Yaman Chawaf. Cette envie du retour se heurte toutefois à la peur de ce qui les attend au Maroc, au vu du durcissement des contrôles et des mesures sécuritaires, surtout après les amendements apportés à la loi anti-terroriste. Ils souhaitent avoir des garanties de l’Etat pour revenir sans passer par la case prison. 


Autre crainte évidente : la terrible vengeance de Daech, qui condamne à mort les déserteurs. « Il y a aussi le cas de jihadistes faits prisonniers entre les mains de l’armée syrienne ou irakienne, ou leurs milices, et qui espèrent être extradés au Maroc », signale le journaliste syrien, qui relate au Desk le cas de Said Tiffani, originaire de Boujniba, qu’il a rencontré dans les geôles des milices kurdes.


« Said était en état de choc par le traitement de l’EI », raconte Chawaf. « Il m’a raconté que ses émirs l’ont envoyé au front en Irak et ont transféré son épouse dans un campement dédiée aux femmes de combattants. A son retour, il a découvert le pot aux roses. Elle avait été mariée à un autre jihadiste…  On lui avait fait savoir qu’il était mort au combat pour l’offrir à un autre, une pratique courante chez Daesh (…) Trahi, Said a été convaincu ce jour là que le califat n’était qu’un leurre. Tout ce qu’il voulait, c’était de rentrer au Maroc »

PARTIE II

Des cellules dormantes prêtes à passer à l’acte ?

28 avril 2011, un loup solitaire aurait été à l'origine de l'attentat du café Argana au coeur de la place Jamaâ El Fna à Marrakech. Une charge explosive commandée à distance a occasionné 17 morts et 20 blessés de nationalités différentes. ABDELHAK SENNA/AFP
Abdelhak Khiame, directeur du BCIJ lors d'une conférence de presse annonçant le démantèlement d'une cellule terroriste. Selon lui, des groupes locaux pourraient s'inspirer de Daech pour exécuter des attentats contre des personnalités publiques. AIC
Abdelhamid Abaaoud. Ce membre de l'Etat Islamique d’origine marocaine, né à Molenbeek, l'une des communes de Bruxelles, a été désigné comme le commanditaire des attentats de Paris. Il a été tué lors de l’assaut de Saint-Denis.ICONODOC
L'outil de propagande de Daech a franchi toutes les étapes dans l'horreur et la barbarie. Dans des vidéos diffusées sur la Toile, le groupe jihadiste met en scène et montre l'exécution particulièrement cruelle de prisonniers de l’armée régulière syrienne.ICONODOC
Fatiha Mejjati, veuve de Karim Mejjati, membre d'Al-Qaïda tombé en Arabie saoudite en avril 2005. Placée en résidence surveillée pendant des années à Casablanca, elle est réapparue avec un de ses fils en Syrie au sein de Daech. ICONODOC
FOCUS
Le Maroc améliore
son risque terroriste

C’est ce que révèle la troisième édition de l’indice mondial du terrorisme, publiée par l’Institut pour l’économie et pour la paix, dans son rapport de novembre 2015. Selon le think tank basé à Londres, 2014 est l’année la plus meurtrière depuis quinze ans : de 3 329 décès en 2000, 32 685 personnes sont mortes directement d’attaques terroristes en 2014. Par ailleurs, 78 % de ces décès ont été enregistrés dans cinq pays :
l’Irak, le Nigéria, l’Afghanistan, le Pakistan, et la Syrie. Boko Haram, qui a tué 6 644 personnes, est l’organisation la plus meurtrière, devant l’EI, responsable de 6073 morts.


D’après l’étude actualisée, le Maroc se situe en 92e position sur les 162 pays étudiés, classés selon l’impact direct et indirect du terrorisme qui sévit dans leur pays, en termes de vies perdues, de blessés, de dégâts matériels et psychologiques. À titre de comparaison, il occupait, en 2013, la 67e place. Au Maghreb, il occupe la deuxième place, après la Mauritanie (107e), mais loin devant la Libye (9e), l’Algérie (34e), et la Tunisie (47e), tandis que l’Egypte se trouve au 13e rang. À en croire ce rapport, le royaume est plus sûr que les États-Unis et la France, qui se placent respectivement en 35 et 36e positions. Selon leur étude, les pays occidentaux subissent le plus souvent des attaques solitaires pour des raisons socio-économiques (chômage, perte de confiance dans les institutions, attitude envers l’immigration… ), qui ne sont pas conduites par « le fondamentalisme islamique ».


LAURE VAN RUYMBEKE

L’expérience traumatisante de ces jeunes, aguerris au combat, lessivés par la propagande de Daech, ne risque-t-elle pas de les transformer en terroristes potentiels à leur retour au Maroc ? Leur influence auprès de la population, travaillée par le rouleau compresseur d’une communication insidieuse est-elle de nature à augmenter les risques de passage à l’acte ?

A la tête de l’Intérieur, Mohamed Hassad en est convaincu : « une menace terroriste sérieuse » plane sur le pays, a-t-il déclaré aux élus de la nation en juillet 2014. Quelques semaines plus tard, son ministère annonçait le démantèlement de plusieurs cellules qui « s’apprêtaient à planifier l’exécution d’actes terroristes à l’intérieur du royaume en utilisant des armes à feu et des explosifs ». Ce réseau, a-t-il affirmé, opérait à Tétouan, Fnideq, Fès et Sebta.

En mars 2015, le BCIJ annonçait la neutralisation d’une autre cellule qui s’organisait à commettre des attentats à Rabat, visant « des personnalités de la société civile, des hommes politiques et des gradés de l’armée ». Parmi elles, Ahmed Assid, chercheur et militant amazigh, connu pour ses positions en faveur de la laïcité. « Les méthodes d’assassinat projetées s’inspirent de Daech et incluent l’enlèvement et la décapitation filmée », avait précisé  Abdelhak Khiame. Peu avant sa mort à Alep, Mohamed Hamdouch n’avait-il pas menacé dans un message écrit de revenir au Maroc pour nettoyer le pays du « sang impur » ?

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Un jihad orienté vers « les territoires des Croisés »

Une source du Renseignement confirme cependant que les déçus de Daech « ne sont pas relâchés dans la nature à leur retour, en application de la loi anti-terroriste ». Jusqu’ici, les seuls émissaires envoyés au Maroc sont des agents recruteurs ou des jihadistes en transit qui projetteraient des attentats sur le sol européen. Un cas très récent l’a prouvé, celui d’un Marocain de retour intercepté à l’aéroport de Casablanca qui, selon une source autorisée du ministère de l’Intérieur, avait l’intention de mener une attaque contre une église de Sebta « en territoire sous occupation Croisée ».

Aussi, les mesures de sécurité observées, notamment dans les aérogares, semblent plus concerner le départ de jihadistes locaux ou l’arrivée d’étrangers de passage pour assaillir des cibles occidentales en Espagne ou au-delà en Europe. Pour Masbah, « l’organisation de l’Etat islamique privilégie des cibles sensibles et à haute valeur symbolique comme en France ou des opérations dans des lieux de culte chiites localisés dans les pays du Golfe. Des objectifs à fort impact et prestige à l’international ».

Des serments d’allégeance, prélude au pire ?

De plus, la stabilité du Maroc, le quadrillage de ses frontières, des corps solidement constitués comme la police et l’armée empêcheraient l’enracinement d’un mouvement inféodé à Daech. Ce dernier prospère principalement dans les pays ou l’état est fragilisé ou carrément déliquescent, comme en Libye pour ne prendre que cet exemple. C’est pour ces raisons que Daech n’a pas proclamé de gouvernorat au Maroc, ni pu désigner un référent religieux local, ni réussi à assigner un commandement indigène. Hicham El Hachémi tempère cependant cette analyse : «  Il existe sûrement des cellules dormantes qui ont exprimé leur allégeance à Al Baghdadi et qui risquent de passer a l’action profitant de troubles et de contestations populaires ». Masbah le concède volontiers :« Des serments d’allégeance sont observés au présumé califat. C’est là un important revirement ».


La particularité des cellules dormantes est que leurs membres ne se connaissent pas et que chacune agit de façon autonome. Au Maroc, les cellules qui travaillent de concert le font principalement pour l’embrigadement et l’aide au déplacement des potentiels jihadistes à l’étranger. Les rares groupes qui ont eu des velléités d’action sur le sol marocain ont eu fatalement recours à des financements, à des lieux d’entrainement, des aspects opérationnels contrôlés de près par les autorités. Ceci-dit, il ne faut pas exclure l’éventualité d’infiltration de missionnés étrangers de Daech, munis de faux passeports, dont l’objectif serait de former des recrues locales aux techniques de guerre et à la guérilla tactique. 

 

Le restaurant Positano à Casablanca le 16 mai 2003 où un kamikaze a déclenché sa charge explosive. AIC
Scène de reconstitution de l'attaque du café Argana à Marrakech en octobre 2011. L'enquête a désigné Adil Al-Atmani, loup solitaire qui aurait bénéficié de complicités. Il a été condamné à perpétuité. AIC
19 mai 2003 au Cercle de l'alliance israélite de Casablanca. Un des cinq attentats qui ont ensanglanté Casablanca le 16 mai.MEDHI FEDOUACH/ AFP


Les « loups solitaires », l’autre péril

Reste enfin ce que les experts appellent « le risque nucléique ». Selon un salafiste « réinséré » qui a rejoint le MDS de Mohamed Archane, le vrai danger qui guette le pays viendrait des « loups solitaires ». Ceux-là subissent individuellement l’influence des idées de Daech et n’ont nul besoin d’un cadre hiérarchique pour recevoir des ordres. Ils sont susceptibles de passer à l’action de leur plein gré. Pire, ce type de jihadistes se seraient même rebellés contre les prédicateurs les plus engagés. Une mouvance certes très minoritaire mais réelle. Le 8 juillet dernier, le BCIJ annonçait dans un communiqué avoir mis un terme à un projet de « Jihad personnel ». Un modus operandi qui rappelle celui des franchises d’Al Qaida dont se seraient inspirés les kamikazes de Casablanca en 2003 et 2007 et probablement l’auteur de l’attentat du café Argana à Marrakech en 2011. 


PARTIE III

Le Maroc coalisé avec l’Occident, nouveau facteur de risque ?

Une escadrille composée de six chasseurs F-16 a été mise à la disposition de la coalition internationale dans sa guerre contre Daech. Les bombardements marocains auraient cessé suite à l’arrêt des frappes menées par le commandement émirati.ICONODOC
29 octobre 2014. Le ministre des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, le ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad et le ministre de la Communication, Mustapha El Khalfi lors d’une conférence de presse. JALAL MORCHIDI/ ANADULU/GETTY IMAGES
Arrestation d'un suspect dans les faubourgs de Casablanca lors de l'attaque kamikaze qui a frappé le centre-ville en mai 2007. AIC
Des forces de sécurité déployées devant la gare de Casablanca-Port dans le cadre du plan anti-terroriste Hadar. AIC
Mohammed VI lors de sa visite éclair aux Emirats arabes unis le 2 décembre 2014. Le Maroc annonçait alors sa participation à des frappes aériennes contre Daech. ICONODOC

Il est nécessaire de tirer les fils des événements qui ont conduit le Maroc à participer à la coalition internationale anti-Daech pour mesurer la fébrilité du royaume face à un risque de représailles terroristes sur son sol. Contraint par des jeux d’alliances stratégiques avec les Etats-Unis et les pays du Golfe, Rabat s’est mécaniquement exposé au fil de son implication sur ce théâtre de guerre.


Fin aout 2014, le congressman de Floride, Alan Grayson, membre démocrate de la commission des Affaires étrangères, envoie une lettre aux ambassadeurs d’une dizaine de pays arabes à Washington, dont le Maroc et l’Algérie. Il demandait à ces pays s’ils sont prêts à accepter l’envoi de 5000 hommes pour participer à une coalition internationale contre Daech en Irak. A l’époque, Washington avait déjà commencé ses frappes aériennes en Irak et cherchait le soutien des pays arabes. Alan Grayson exigeait une réponse « par oui ou par non » dans les dix jours et annonçait que la décision du Maroc, quelle qu’elle soit, sera rendue publique, selon un câble diplomatique marocain révélé par le mystérieux corbeau Chris Coleman. Le document envoyé à Rabat est annoté à la main pour Salaheddine Mezouar : « M. le ministre, le ton directif de Alan Grayson est inadmissible ».

Une participation dissimulée au public

Lorsque le Département d’Etat rend public la liste des participants à la coalition contre Daech, le 19 septembre 2014, le Maroc est le seul pays du Maghreb à être mentionné. A Rabat les autorités font profil bas. Il faudra attendre le 1er octobre pour que Mezouar fasse une sortie sur la chaîne panarabe Al Arabiya pour déclarer que « La participation du Maroc dans cette lutte se limitera au volet des renseignements ».


Que du renseignement ?  Le 28 octobre,  le ministère des Affaires étrangères annonçait dans un communiqué que Rabat allait apporter un « soutien actif aux Emirats Arabes Unis dans leur lutte contre le terrorisme et pour la préservation de la paix et de la stabilité régionale et internationale ». Cette décision a été prise « conformément aux instructions du roi Mohammed VI et vise à renforcer une coopération militaire et sécuritaire multiforme et de longue date avec les Etats du Golfe ».


« Elle accompagne et vient compléter les autres mesures menées sur le territoire marocain pour la préservation de la sécurité et de la quiétude des citoyens marocains face à la menace du terrorisme international », ajoute la même source. Le lendemain, Mezouar, Hassad et Mustapha Khalfi, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, affirmaient de concert en conférence de presse que ce soutien militaire se fera sous supervision émiratie et non de la coalition internationale.

Le plan Hadar, un dispositif annonciateur ?

Au même moment, l’Intérieur annonçait le lancement du plan Hadar pour renforcer la sécurité du royaume et couvrir les différents sites sensibles sur le plan national. Le gouverneur chargé des affaires générales à la wilaya de Casablanca, Najib Gourani, expliquait alors à la presse que ce dispositif sécuritaire intervenait suite à « des informations précises selon lesquelles le Maroc est devenu une cible de menaces terroristes », a rapporté Le Matin. Des rampes de missiles anti-aériens avaient été déployés sur la corniche de Casablanca et aux abords de certains aéroports stratégiques comme celui de Marrakech Menara.

Aucun détail supplémentaire sur la participation militaire marocaine ne sera donné jusqu’au 2 décembre 2014. Mohammed VI, qui avait annulé une semaine plus tôt sa visite en Chine pour cause officielle de « syndrome grippal aigu », apparaissait ce jour-là à la télévision émiratie, assistant au défilé militaire à l’occasion de la fête nationale des Emirats. Sa visite à Abou Dhabi n’a été annoncée au Maroc par la MAP qu’après la diffusion sur internet des images de la présence royale, qualifiée de « visite privée ».


Quelques jours plus tard, l’Etat confirmait ce que certains journaux américains, dont le New York Times, avaient déjà annoncé : le Maroc participait en toute discrétion aux frappes contre Daech en Irak avec une escadrille de six chasseurs F-16 flambant neufs.

Les premières frappes marocaines ont lieu en décembre 2014. En février 2015, un pilote jordanien est capturé par Daech et brûlé vif dans une cage. Les Emirats suspendent alors leur participation. Le Maroc, qui est sous commandement émirati, aurait fait de même. Aucune confirmation ne sera donnée par Rabat mais en mars 2015, une coalition menée par l’Arabie saoudite débutait des frappes aériennes au Yémen contre les rebelles houtis. Le Maroc sera de la partie et perdra un avion de chasse et son pilote deux mois plus tard.

Une « dé-radicalisation intérieure » indispensable

Faut-il croire qu’à l’instar de la France engagée au Mali et surtout en Syrie, le Maroc pourrait devenir ainsi une cible privilégiée pour l’organisation de l’Etat islamique ? Rien n’est moins sûr. Le nerf de la guerre pour Daech demeure en grande partie sa capacité à enrôler des foreign fighters. Assécher les foyers de recrutement marocains par des actions d’envergure au cœur du royaume serait donc, a priori, contre-productif pour l’Etat-major d’Al Baghdadi. Certes, le danger de voir des intérêts occidentaux visés est réel, mais le parallèle avec la Tunisie par exemple est jusqu’ici moins évident. La démocratie naissante en Tunisie est intimement perçue comme une greffe d’un modèle de société occidentale en terre d’Islam, ce qui n’est pas le cas vis-à-vis du Maroc. De plus, sa situation géographique excentrée des zones grises nées du chaos des Printemps arabes le préserve encore. Un équilibre fragile que seule une stratégie de « dé-radicalisation intérieure », pour reprendre l’expression de Mohammed Masbah, peut soutenir durablement.

Par et @StitouImad
Réalisation :
Imad Stitou Journaliste
Christophe Guguen Journaliste
Mohamed Drissi K. Direction artistique
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