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#Albert Camus
27.10.2016 à 18 H 27 • Mis à jour le 29.10.2016 à 02 H 03
Par

D’Alger à Paris, Albert Camus journaliste

Bonnes feuilles D'Alger Républicain à Combat, le prix Nobel de Littérature 1957 est aussi un journaliste de talent. Dans « Albert Camus, periodista », Maria Santos-Sainz - docteur en sciences de l'information et professeur de journalisme - rappelle toute l'actualité des combats brûlants de l'intellectuel algérois pour l'indépendance de la presse.

« Nous pensions alors qu’un pays vaut souvent ce que vaut sa presse. Et s’il est vrai que les journaux sont la voix d’une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage. » Albert Camus, 31 août 1944.


Financé par crowdfunding et publié en octobre 2016 aux Éditions Libros.com, « Albert Camus, periodista » est un manuel de combat, selon son auteur, Maria Santos-Sainz. L’ancienne journaliste reconvertie dans l’enseignement, qui a dirigé pendant six ans l’Institut de Journalisme de Bordeaux, poursuit sa démarche auto-réflexive après avoir publié en 2006 « L’élite journalistique et son pouvoir » aux Éditions Apogée. Préfacé par Edwy Plenel, le président et co-fondateur de Mediapart, l’ouvrage met en lumière une dimension oubliée de l’œuvre d’Albert Camus, dont les romans L’Étranger et La Peste constituent désormais des monuments du patrimoine littéraire international. Journaliste à plein temps à certaines étapes de sa vie, Albert Camus est aussi l’un des premiers à tenter de cerner les risques qui pèsent sur la profession et à définir des règles déontologiques afin de « libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui ».


Né en 1913 à Mondovi, près de l’actuelle Annaba, en Algérie, dans une famille du prolétariat pied-noir, Albert Camus ne connaît pas son père, qui meurt en 1914 alors qu’il sert l’armée française lors de la Première Guerre mondiale. Élevé dans une famille analphabète, en proie aux silences de sa mère sourde et muette et aux coups répétés de sa grand-mère, c’est son instituteur algérois, Louis Germain, qui l’aide à dépasser sa condition. Admis au lycée, il découvre la philosophie et évolue comme gardien de but au RCA Alger. Lorsque sa tuberculose chronique se déclare, il abandonne à regret les terrains de football. Il adhère en 1935 au Parti Communiste algérien et rédige la même année sa première œuvre littéraire, L’Envers et l’Endroit, qui sera publiée deux ans plus tard. Il quitte le PC en 1937 en raisons de divergences sur la question de la solidarité envers les camarades indépendantistes, et est alors recruté par Pascal Pia au sein d’ Alger Républicain, qui entend donner un souffle nouveau à une presse coloniale dont l’indépendance n’est pas le souci premier. Il y publie notamment en 1939 une enquête détaillée sur l’échec de la réforme agraire, Misère de la Kabylie, qui le fait connaître. Mais le pouvoir colonial et les soucis économiques ont raison de l’aventure journalistique algéroise.


Camus s’installe dans un Paris en guerre l’année suivante. Après un bref passage à Paris-Soir, il continue d’écrire L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe, qui paraissent en 1942. En 1943, il succède à son ami Pascal Pia à la tête du quotidien clandestin Combat. Pendant plus de trois années, il multiplie les éditoriaux, dans la France occupée puis libérée, et met toute son ardeur à défendre la nécessité d’une presse libre et indépendante face aux égarements du journalisme français durant l’Occupation.


La suite appartient désormais au panthéon de l’histoire intellectuelle : le succès littéraire, la relation conflictuelle avec Jean-Paul Sartre, le prix Nobel de Littérature en 1957, des silences qui dérangent lors de la Guerre d’Algérie puis l’accident tragique du 4 janvier 1960 qui met brutalement fin à une vie d’engagements. Mais loin des fastes de la grande littérature, Camus est aussi un journaliste amoureux de la profession dont les articles et éditoriaux sont riches d’enseignements. A cet égard, l’ouvrage de Maria Santos-Sainz rend toute sa grandeur à une facette méconnue mais infiniment actuelle du personnage.

EXTRAIT I

À Alger, « dialoguer avec le réel »

Albert Camus et l'équipe d'Alger Républicain. C'est dans ce journal proche du Front Populaire et dirigé par Pascal Pia, aux antipodes de la presse coloniale, que le jeune homme algérois démontre ses qualités de journaliste. © COLL CATHERINE & JEAN CAMUS. FONDS ALBERT CAMUS / BIBLIOTHÈQUE MÉJANES. AIX-EN-PROVENCE.

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Le journalisme lui permet de bénéficier de son premier emploi stable et de réaliser son rêve de « dialoguer avec le réel » au travers de l’écriture. Cet engagement pour la réalité – qu’il n’abandonnera jamais -, il le révèle déjà dans ses confidences formulées dans les Carnets en novembre 1936, lorsqu’il annote : « Je préfère tenir les yeux ouverts ». Et c’est précisément le journalisme qui va le rapprocher de la réalité, de ce qui se passe réellement sur le terrain. Il décrit ce qu’il voit avec les mêmes rigueur et exactitude qu’il met à retransmettre l’ambiance sensorielle et vivante de la ville d’Alger. Ses chroniques transportent le lecteur sur les lieux des événements par les cinq sens : il leur fait voir, sentir et ressentir, toucher et comprendre ce qu’il se passe devant ses yeux. Avec un style d’écriture dans lequel il mêle parfois le charnel et le sensuel au dramatique et au tragique. […] Camus choisit là une conception éthique du journalisme qui ne le quittera plus. Il convient de souligner qu’à cette époque, « il règne en Algérie une presse coloniale qui réunit tout ce que Camus rejette : le racisme, la vulgarité intellectuelle, le despotisme capitaliste et la bonne conscience des conformistes ».

EXTRAIT II

Un éditorialiste dans la Résistance

En 1943, Albert Camus prend les rênes de Combat, le journal d'une tendance de la Résistance française à l'Occupation, et y dévoile son talent d'éditorialiste clandestin. ©RENE SAINT P

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Camus se dévoile tout de suite comme le « leader moral d’une génération qui exige le changement ». Son passage par le journalisme à cette époque laisse une marque indélébile. Symbole de la jeunesse dans sa lutte antifasciste, ses premiers éditoriaux dans Combat incarnent la voix du mouvement populaire de la Résistance, et délivrent des appels combatifs pour une France juste et libre. Comme nous l’avons déjà souligné, l’originalité de Combat réside dans son indépendance, libre de la main-mise de partis politiques ou d’intérêts financiers des entreprises. Les journalistes sont les uniques actionnaires, propriétaires de leur média : le journal leur appartient.


Et ils choisissent la ligne éditoriale qu’ils souhaitent donner au journal, grâce à un traitement critique de l’information. Ils ouvrent ainsi la voie à un nouveau journalisme qu’ils appellent – selon les mots de Camus – le journalisme critique, un journalisme de société qui recoupe les sources et les témoignages et remet en cause tous les pouvoirs. Tout cela conduit à l’émergence d’un journal d’analyses et d’idées, qui aspirer à régénérer la société par une information rigoureuse et objective. […]


Camus a publié dans Combat un total de 165 textes, parmi lesquels 138 éditoriaux et 27 articles, sans conter les cinq chroniques signées sous le pseudonyme de « Suétone ». Tous ses écrits journalistiques mettent en lumière la voix passionnée d’un auteur engagé face aux grandes horreurs du vingtième siècle, dans une période européenne turbulente marquée par de fortes divisions idéologiques. Ses éditoriaux expriment « espérances et déceptions » pour les événements historiques de son temps. Ils plaident aussi, de manière intemporelle, en faveur de la « lucidité et de la vigilance ». Il y développe ses réflexions sur la liberté, la justice, le rôle des médias, la vérité et la démocratie, dans des textes qui ont laissé « une résonance incroyable dans la conscience contemporaine ». La modernité de Camus réside également en sa facette de précurseur dans la revendication d’une déontologie journalistique, nécessaire à son époque tout autant qu’aujourd’hui. Précisément, son regard critique transcende les débats de son temps. Au final, la postérité lui donnera raison dans ses combats idéologiques en faveur de causes justes, pour lesquelles il a toujours mis en avant la morale plutôt que les convenances politiques.

EXTRAIT III

Le rôle du journaliste

En 1944, avec l'équipe de Combat. «Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui.»

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Camus considère le rôle journalistique comme celui du chien de garde plus que comme simple vecteur de l’information. Le rôle du journaliste ne se réduit pas à celui de témoin de l’Histoire : il exerce aussi comme « avocat » et « justicier », met ses idées au service de la vérité dans une logique journalistique active et interventionniste. Il développe ici sa conception du journalisme critique – ou journalisme d’idées, comme il le nomme – qui consiste en un commentaire politique et moral de l’actualité. Camus définit le journaliste comme « un homme qui d’abord est censé avoir des idées ». Une conception différente du modèle journalistique anglo-saxon, construit sur un système de valeurs professionnelles basées sur l’objectivité.


Pour Camus, le rôle du journaliste est caractérisé par sa responsabilité sociale, et c’est pourquoi il doit être attentif au langage, en proposant une véritable réflexion sur sa dimension éthique : « En face des forces désordonnées de l’Histoire, dont les informations sont le reflet, il peut être bon de noter, au jour le jour, la réflexion d’un esprit ou les observations communes de plusieurs esprits. Mais cela ne peut pas se faire sans scrupules, sans distance et sans une certaine idée de la relativité. Certes, le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » […]


L’auteur de l’Étranger et de la Peste considère que le journaliste est « un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité ». Camus estime que la recherche de la vérité est la première obligation du journaliste. La vérification des faits – que l’on nomme aujourd’hui fact-checking suite à l’invasion des anglicismes – n’est autre que l’un des fondamentaux et piliers du journalisme d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il recommande ainsi : « Il revient au journaliste, mieux renseigné que le public, de lui présenter, avec le maximum de réserves, des informations dont il connaît bien la précarité. À cette critique directe, dans le texte et dans les sources, le journaliste pourrait ajouter des exposés aussi clairs et aussi précis que possible qui mettraient le public au fait de la technique d’information ».


Il exprime également dans plusieurs éditoriaux le rôle important dévolu au journaliste envers les lecteurs, à qui il doit procurer une information fiable mais aussi les moyens de développer un esprit critique : « L’avantage serait de mettre en garde son sens critique au lieu de s’adresser à son esprit de facilité ». Entre autres qualités essentielles du journalistes, il met l’honnêteté au premier rang, puisque selon lui « Résister, c’est ne pas consentir au mensonge ». Il plaide ainsi pour un journalisme honnête qui permettrait de sauver la crédibilité des médias.

EXTRAIT IV

Camus l’iconoclaste et ses deux pays

L'appel pour une trêve civile en Algérie. Opposé à la fois aux tortures de l'Etat colonial et aux méthodes qu'il réprouve du FLN, Camus tente tant bien que mal d'apaiser le brasier algérien. Sans succès, il se mure alors dans un silence qui lui sera reproché. MONTAGE LE DESK
Ce discours, Camus en a tracé les grandes lignes dans deux éditoriaux de l'Express diffusant sa proposition de trêve, début janvier 1956. Sous l'entête de la Librairie Gallimard, dix pages témoignent de la complexité de l'entreprise de Camus à conduire cette exhortation pacifique. Son écriture fine, régulière et décidée est ponctuée de nombreuses ratures qui retracent la genèse du discours.

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Le sens de l’engagement mène Camus à l’analyse et au décryptage des événements de son temps, détaché des courants idéologiques et des partis. Esprit libre, fidèle à sa conscience morale et toujours fidèle à ceux qu’il appelle les siens, ceux qui « souffrent et subissent ». Un héritage influencé par les écrivains qui l’ont le plus marqué : Pascal, Simone Weil, Tolstoï, Dostoievsky et Nietzche. La pensée et l’univers intellectuel de Camus gravitent autour de ces cinq auteurs. D’autre part, son absence d’affiliation à quelque courant de pensée que ce soit fait sentir ses effets dans une époque propice à l’engagement partisan. C’est ainsi qu’à certaines périodes, certaines sphères de l’intelligentsia parisienne, plus proches du marxisme, l’ont voué à un véritable ostracisme accompagné de critiques acerbes. Mais c’est aussi la trajectoire biographique atypique d’Albert Camus, loin de la voie traditionnelle de formation tracée par les élites françaises, où la reproduction sociale est la règle, qui le constitue en oiseau rare du paysage intellectuel français. Camus n’a appartenu à aucun clan, tribu ou école.


Il a forgé son bagage intellectuel avec l’effort d’une pupille de la République, sans passer par les instances consacrées de l’excellence dans lesquelles la France forme ses élites. Autodidacte, il obtient son seul diplôme à la faculté de philosophie de l’Université d’Alger. Il n’a pas été éduqué à la manière d’autres intellectuels, dans les écoles élitistes de Paris, comme Jean-Paul Sartre ou Raymond Aron qui étaient normaliens, diplômés de la prestigieuse École Normale Supérieure. […]


Dans une posture de pédagogue, face aux préjugés qu’il attribue à la presse métropolitaine vis-à-vis de l’Algérie, il se rappelle son enfance et évoque la mémoire du pays qui l’a vu grandir. Quand il emploi le « nous », il se réfère aux français métropolitains. Il critique dans ses chroniques les fractures qui se sont succédées pour aboutir à la situation actuelle : la mauvaise gestion coloniale, les rendez-vous manqués, les injustices, etc. Nombreuses de ses propositions énoncées là se font l’écho des reportages qu’il a réalisé pendant la période Alger Républicain, en particulier son grand reportage Misère de la Kabylie, dans lequel il avait dénoncé le désastre engendré par la politique agraire.


Il fait référence à tout ceci dans une autre chronique, publiée le 23 juillet 1955 et intitulée « L’avenir algérien ». Il renforce son analyse par une contextualisation historique qui permet de comprendre l’accumulation des échecs de la politique coloniale en Algérie. Il promeut le dialogue entre les deux camps dans ses articles du 9 juillet et du 16 octobre 1955. Camus vise à mettre sur pied une conférence pour réunir tous les acteurs engagés dans le conflit, une proposition de dialogue qui peut   toujours s’appliquer à tout processus de paix : « Le monde aujourd’hui est celui de l’ennemi invisible  le combat y est abstrait et c’est pourquoi rien ne l’éclaire ni ne l’adoucit. Voir l’autre, et l’entendre, peut donner sens au combat, et peut-être aussi le rendre vain. »

ENTRETIEN

Maria Santos-Sainz :
« Ce livre est un cri d’alarme afin de reprendre ses combats pour un journalisme de vérité, libre et indépendant »

Maria Santos-Sainz. Albert Camus, periodista : de reportero en Argel a editorialista en Paris. Préfacé par Edwy Plenel, Editions Libros.com, octobre 2016.
Bio Express
Depuis 2001 
Docteur en sciences de l’information de l’Université Complutense de Madrid, elle a travaillé pour Diario 16, Espanoles en el Mundo, Le Figaro Magazine, Sud Ouest et d’autres publications.
2006 
 Publie L’Élite journalistique et son pouvoir aux Éditions Apogée et Les Espagnols à Bordeaux et en Aquitaine, co-écrit avec François Guillemeteaud aux Éditions Sud Ouest.
2006-2012 
 Dirige l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine de 2006 à 2012.
2016 
 Publie en octobre Albert Camus, periodista aux Éditions Libros.com

Dans votre ouvrage, vous présentez une face peu connue de l’œuvre journalistique de Camus, elle-même déjà occultée : celle du journaliste d’investigation. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Camus est surtout connu par son étiquette d’éditorialiste à Combat   j’ai essayé de retracer son parcours complet, ses débuts dans le journalisme à l’âge de 25 ans, auquel il avait déjà des responsabilités. Au départ, il s’occupait de faits divers, qui ont vite dérivé en chroniques sociales, dans un journalisme engagé vers la vérité et la justice sociale. C’était un jeune journaliste avec des idées assez claires, pour qui Alger Républicain a fait office d’école de journalisme, et où il a produit selon moi son meilleur journalisme. Il s’est tout de suite révélé comme une grande plume mais surtout comme un journaliste de terrain. Il s’intéressait aux plus démunis, se rendait dans des lieux où il n’était pas attendu, comme lors de son enquête Misère de la Kabylie. Le terme de « journalisme d’investigation » n’avait pas de sens à l’époque, mais il a utilisé des techniques modernes : se rendre sur le terrain, mener une enquête documentée, vérifier les faits. Il a aussi produit des chroniques judiciaires très intéressantes, notamment le cas Hodent (un commis de ferme accusé de vol par son employeur colon, NDLR), que je compare au « J’accuse » de Zola : c’est un style dans lequel il essaie de porter une morale journalistique, de rendre justice aux innocents humiliés et dénonce aussi le colonialisme et les abus de l’oligarchie.


Pourtant, Alger Républicain est à la fois confronté à des difficultés économiques et à la censure.

Alger Républicain est tombé pour des problèmes financiers, mais le Soir Républicain (une feuille d’information apparue après la fermeture du premier journal, NDLR) a été fermé par le pouvoir politique, par ordre du gouverneur.


Ils se jouaient de la censure avec les mots : ils ont publié des extraits de Montaigne sans le nommer, se sont fait censurer et ont expliqué aux censeurs qu’ils s’étaient attaqués à Montaigne ! Camus a été mis en liste rouge par le pouvoir colonial, ils ont tout mis en place pour l’empêcher de trouver un emploi. Il a gardé un très bon souvenir de cette aventure même s’il avait échoué, de ce projet inachevé.


Le journalisme a constitué la colonne vertébrale de ce personnage : pour comprendre Camus, il y a de nombreux ouvrages de philosophie ou sur son enfance algérienne, mais je crois que c’est le journalisme qui l’a construit. Et il reste encore un exemple actuel qui doit nous faire réfléchir sur de nombreuses choses qu’il a dénoncé et qui ne sont pas encore résolues : les questions de la liberté, l’indépendance, la violence, le terrorisme, les missions du journaliste… Il avait abordé toutes les questions-clés du métier.


Ce journalisme indépendant des pouvoirs politique et économique qu’il appelait de ses vœux est-il viable aujourd’hui ?

C’est encore un modèle à trouver : on s’est habitué à une espèce de gratuité, mais on voit que l’information de qualité n’est possible qu’en finançant des journalistes et leur indépendance. A ce titre, l’exemple de Mediapart est éclairant. Il faut trouver nos formules économiques : c’est ce qui permet d’avoir une ligne éditoriale indépendante. On voit aujourd’hui la dérive du financement de la presse dans certains pays comme l’Espagne, où certains titres de référence ont fini entre les mains de banques ou de fonds de pension. Il y a tout un débat par rapport à certains médias –  notamment El Pais –  qui évoluaient dans un spectre politique de centre-gauche et qui dérivent vers la droite, avec moins d’indépendance et une perte de crédibilité pour les lecteurs. C’est inquiétant. En France, la plupart des médias appartiennent à huit milliardaires. Il faut une pluralité de la presse, une liberté d’opinion, mais on voit à quel point on le paie cher après : Mediapart a subi cette menace fiscale qui est un procédé ignoble. Ce travail de contre-pouvoir, de watchdog est héroïque et compliqué : il faut inventer un modèle économique qui permette d’avoir une rédaction indépendante, libre de parler des choses dont on ne parle pas, qui puisse s’éloigner du journalisme de communication ou de connivence. La presse a une responsabilité sociale : celle de faire la lumière sur les zones d’ombre du pouvoir.


Beaucoup de batailles portées par Camus sont encore actuelles. C’est un pionnier de cette auto-réflexivité, c’est l’un des premiers journalistes qui essaie d’expliquer, de comprendre, et de porter une réflexion autour du métier. Il a construit toute une théorie du journalisme que l’on trouve dans un article inédit, Manifeste pour un journalisme critique, publié en 2012 par Le Monde, et dans lequel il veut mettre au service du journalisme l’intégrité, la lucidité, l’ironie, l’obstination…


Vous évoquez également l’amour pour l’Espagne de Camus, celle de la mesure méditerranéenne et des républicains de 1936, qu’il soutiendra jusqu’à sa mort. Quelle place l’auteur occupe-t-il aujourd’hui dans la mémoire collective espagnole et dans l’imaginaire de ses journalistes ?

L’Espagne a toujours été très perméable aux figures des penseurs français, et notamment Camus. Il est moins connu des plus jeunes, mais bénéfice d’un grand respect dans certaines sphères, notamment dans sa dimension d’écrivain et d’éditorialiste. Au final, même en France, c’est ce qui reste en vitrine : le monument historique, le prix Nobel, l’Étranger… J’ai voulu montrer l’arrière-boutique, cette facette de journaliste qui rend une cohérence à l’ensemble de l’œuvre. Lui même accordait une grande importance à ses articles : il a publié de son vivant les Chroniques Algériennes dans lesquelles on trouve une sélection de son travail sur l’Algérie.


Sa relation à l’Espagne était très forte, d’abord par ses origines, mais aussi par ses convictions politiques : il était très proche des anarchistes et de la cause républicaine. Il a défendu les républicains espagnols dès ses premiers papiers, et est resté fidèle à la cause jusqu’au bout. Jean Grenier parlait d’une espèce de castillanisme, de ces valeurs chevaleresques qui peut-être n’existent plus –  la droiture, l’honneur –  qu’il avait déjà vécues chez lui, qu’on trouve en Espagne chez les gens très modestes mais aussi dans le monde entier. Ce sont des valeurs de dignité : pauvres mais dignes, personne n’a de leçons à nous donner. Dans cette Algérie française, il était aussi entouré de gens d’origine espagnole, dont Emmanuel Roblès. Et puis sa passion du théâtre a amené sa rencontre avec Maria Casarès, séduite par un physique à la Humphrey Bogart, mais aussi par un sens analytique de visionnaire, une capacité d’aller à l’essentiel : c’est pour cela que ses écrits continuent à résonner comme notre conscience contemporaine.

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