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Le Parc national de Khenifiss, situé dans la région Guelmim-Oued Noun.
13.03.2026 à 15 H 51 • Mis à jour le 20.05.2026 à 15 H 43 • Temps de lecture : 16 minutes
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Khenifiss, le joyau caché de la côte saharienne

Écotourisme Saviez-vous qu'il existe au Maroc un endroit unique au monde, où désert et océan forment un écosystème protégé ? Bienvenue dans le Parc national de Khenifiss, sanctuaire de 26 000 hectares sur la côte atlantique, entre Tan-Tan et Tarfaya. À ceux qui ont le loisir de s’y aventurer, ce joyau préservé dévoile ses eaux turquoise, ses dunes vivantes et ses trésors écologiques. Plongée dans un site d'exception, où la nature offre son plus beau visage

Disons-le sans excès de vantardise, mais plutôt avec le poids de la responsabilité : la réserve naturelle de Khenifiss, joyau de la région Laâyoune-Sakia El Hamra, est unique au monde. Car vous ne trouverez nulle part ailleurs une telle symbiose entre mer et désert. Ce site, à la beauté aussi sauvage qu’insolente, abrite une biodiversité rare et une population bienveillante. Des locaux bien conscients de l’importance de la préservation de cet environnement qu’ils considèrent comme un don divin. Ravis de partager ce trésor naturel avec les visiteurs, ils tiennent à promouvoir un tourisme durable et écologique, seul à même de préserver un écrin unique au monde.


Ce site naturel, parmi les plus exceptionnels du Royaume, demeure néanmoins largement méconnu du grand public. La première raison est sans doute liée à son éloignement, à 450 kilomètres au sud d’Agadir. Pour autant, la distance n’est plus vraiment une contrainte depuis que la région s’est équipée en infrastructures modernes. Des aéroports comme ceux de Tan-Tan ou de Guelmim desservent désormais aisément le Grand Sud. Et si vous avez le goût de l’aventure, optez pour un road trip dépaysant le long de la voie express Tiznit-Dakhla, qui étire ses plus de 1 050 kilomètres de bitume le long de la façade atlantique.


Le champ de dunes de Akkla, où les sables viennent tutoyer l'océan. Crédit : Oussama Rhaleb / Le Desk


Cette route est ainsi devenue bien plus qu'une infrastructure. Elle est le symbole le plus éclatant de l'ancrage de ces territoires au reste du pays. Un ruban de bitume qui dit, mieux que tous les discours, que le Sud est désormais irréversiblement relié au Nord, et que l'aventure saharienne n'a jamais été aussi accessible. Elle est aussi la matérialisation d'une vision stratégique, initiée par le souverain, qui a décrété en 2015 le lancement du nouveau modèle de développement des provinces du Sud, avec, entre autres objectifs, celui de désenclaver toute une région prisonnière de sa géographie, de sa topographie et de son climat atypique.


L'œil vertigineux de l'Atlantique

Depuis El Ouatia, versant maritime de la ville de Tan-Tan, la route épouse le littoral et ses impressionnantes falaises rocheuses. Quelques voitures sont garées à leur bord, celles de pêcheurs amateurs venus profiter des eaux poissonneuses de la région. À mi-chemin entre El Ouatia et le Parc national de Khenifiss, un avant-goût de la destination attendue s’offre à vous à l’embouchure de l’Oued Chbika. Un pont enjambe le vaste estuaire où un lit de fleuve bordé de dunes gracieuses serpente vers l'océan.


Un paysage similaire se présente quelques dizaines de kilomètres plus loin, avec cette fois l’Oued Fatma, qui, comme celui de Chbika, s’orne d’élégantes dunes de sable. Un décor sublimé par une œuvre humaine, celle du pont en courbe le plus haut du royaume. Difficile de résister à la tentation de garer votre véhicule pour laisser la rétine de vos yeux imprimer ce chef-d’œuvre. Depuis l’embouchure de l’Oued Fatma, la commune d’Akhfennir, porte d’entrée de la réserve naturelle de Khenifiss, n’est plus qu’à une trentaine de kilomètres. Mais à quelques encablures de la petite ville, prenez le temps de découvrir une spectaculaire curiosité de la nature.


Le Trou du diable, une curiosité naturelle située dans le voisinage de la commune d'Akhfennir.Le Trou du diable, une curiosité naturelle située dans le voisinage de la commune d'Akhfennir. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk


Résultat de milliers d’années d’érosion, le gouffre d’Akhfennir, plus connu sous le nom de « Trou du Diable », s’ouvre sur l’océan tel un œil vertigineux. Large de 25 à 30 mètres, il offre un spectacle fascinant : les vagues de l’Atlantique viennent s’y engouffrer dans un fracas étourdissant en temps de houle, fouettées par le vent du large qui produit un souffle puissant, presque mystique.


Cette curiosité naturelle, d’une beauté saisissante, est une étape incontournable pour les voyageurs en route vers le désert. Les touristes, étrangers notamment, s’y arrêtent pour découvrir la cavité nommée « Â’jb Allah » (le miracle de Dieu), naturellement creusée à même la roche en bordure de l’océan. Plongeant sur 30 mètres de profondeur, ce gouffre spectaculaire fascine autant qu’il intimide, témoin silencieux de la puissance érosive de l’Atlantique.


Cette vision quasi mystique et la longue route qui précède méritent une halte dans la commune d’Akhfennir. Autrefois petit village de pêcheurs, la localité s’est agrandie au point de compter plusieurs commerces, hôtels et maisons d’hôtes. Mais ce sont surtout les restaurants de bord de route qui vont d’abord attirer votre attention et, immanquablement, vous ouvrir l’appétit. Cuits à la planche, en tagine, en grillades ou en friture, ce sont des dizaines d’espèces de poissons frais qui sont disponibles tout au long de l’année. La petite ville est devenue l’endroit idéal pour séjourner à proximité du site de Khenifiss.


Pour comprendre l’évolution de la bourgade, nous allons à la rencontre d’Éric Rogal, ancien chef français d’un restaurant étoilé, qui s’est installé ici depuis le début du siècle. « C’est ouvert !  », nous crie-t-il depuis le dernier étage de l’auberge qu’il tient face à la mer, à quelques mètres de la plage d’Akhfennir. Ce passionné de pêche est un témoin privilégié du développement de la région qu’il a rejointe à l’époque où «  il n’y avait ici que quelques maisons de pêcheurs  ». Il nous fait ainsi savoir que les habitants de la région étaient encore il y a peu «  des nomades pasteurs qui se sont sédentarisés avec le temps  ».


Akhfennir, village de pêcheurs devenu refuge

Quant à la commune d’Akhfennir, notre hôte nous révèle qu’elle est « désormais prête à accueillir plus de touristes », notamment grâce « à l’installation d’une station de dessalement qui fournit la ville en eau potable et à la mise en place d’un système de ramassage des déchets efficace  ». Pour l’instant, Éric reçoit essentiellement des amateurs de pêche et des voyageurs en halte dans leur périple vers le Sud, mais aussi «  des passionnés d’ornithologie qui viennent essentiellement pour visiter le Parc national de Khenifiss  ».


Car là est tout l’enjeu pour l’avenir d’une région encore largement dominée par la nature. Tout comme les pouvoirs publics, les habitants tiennent à maintenir un développement durable, basé sur le respect de l’environnement ainsi que sur l’utilisation d’énergies propres, dont la région est devenue une vitrine mondiale.


Le parc éolien de Tarfaya.Les provinces du Sud fournissent vent et soleil pour les besoins de production d'énergie propre, à l'image du parc éolien de Tarfaya, près de Khenifiss. Crédit : Masen


Outre un parc éolien conçu spécifiquement pour Akhfennir, c’est l’ensemble de la région qui est concerné par la production d’énergie renouvelable, comme celles venant du vent et du soleil, omniprésents dans ces contrées. Car ici, dans ces provinces que vous traversez, se joue discrètement une révolution silencieuse. Entre Guelmim et Dakhla, sous ce ciel sans fin, le Maroc déploie l'une des visions énergétiques les plus ambitieuses du continent.


Depuis Guelmim jusqu’à Laâyoune, en passant par Tarfaya, la région est devenue le laboratoire grandeur nature d'un pari : celui de faire du désert un atout. Les conditions climatiques atypiques semblent prédisposer ce territoire à l’avenir de la consommation énergétique : ici, le soleil brille avec constance et le vent frappe les côtes sans relâche. Alors, à perte de vue, des champs de panneaux solaires et des éoliennes poussent comme une autre forme de végétation.


Aujourd'hui, cette région vise à produite 1,3 gigawatt, soit l'équivalent de plusieurs centrales à combustion classique, grâce à des investissements colossaux et constamment renouvelés. En outre, une bien belle promesse vient enrichir l’offre écologique, avec de vastes projets de production d’hydrogène vert. Alors, quand vous longez ces côtes battues par les vents, quand vous contemplez ces horizons infinis, souvenez-vous que sous ce ciel est produite l’énergie de demain. D'ici 2030, plus de la moitié de l'électricité marocaine sera propre, et les provinces du Sud en seront le principal artisan.


C’est donc avec optimisme que nous quittons la bienveillance et les conseils d’Eric pour une balade réussie dans la réserve naturelle de Khenifiss. Encore quelques minutes de route vers le sud avant de voir apparaître une masse rougeâtre qui perce l'horizon. Il s’agit de la spectaculaire Dune rouge, qui est en réalité un trio de monticules de sable sculpté par le vent. Le principal, qui borde la route, est accessible par une piste depuis une station-service. Une masse qui devient presque intimidante au fur et à mesure que l’on s’en approche et qui donne l’impression d’être vivante. Car le vent façonne sous nos regards cet impressionnant amas de sable que seuls des yeux experts pourraient reconnaître dans sa singularité.


La Dune rouge, des montagnes de sable vivantes

Ceux de Karim Anegay, auteur du beau-livre Khenifiss de Tarfaya, la légende du petit scarabée (éd. La Croisée des chemins, 2019), en font partie. Ce diplômé en écologie et zoologie, spécialiste en gestion des écosystèmes fragiles et ancien assistant technique à la création du Parc national de Khenifiss, sait en effet de quoi il parle.


« Cet ensemble est localement appelé “gharde lahmar”, la dune rouge, et “touam”, les jumeaux. Il représente un phénomène très rare : avec plus de trente voire quarante mètres de hauteur, il s’agit là de “mégabarkhanes”. Il n'en existerait que moins d'une dizaine de ce type au Maroc, et elles seraient également rares au niveau mondial  », nous apprend-il.


La Dune rouge se compose de trois véritables montagnes de sable comme il en existe très peu dans le monde. Crédit : Oussama Rhaleb / Le Desk


Ces dunes monumentales sont teintées d’un rouge saumâtre, à l’inverse de celles de la lagune qui sont plus claires, proches de la blancheur. Une lagune qui ne se dévoile pas encore, mais qui se signale déjà par le sommet de ses dunes, comme un amoncellement improbable de sable de plage. Pour y accéder, il suffit d’emprunter une petite route qui commence son cheminement avec un panneau indiquant «  Naïla  ».


Selon selon Karim Anegay, la toponymie de ce nom, traduisible par « petite sandale », vient « d’Er rjeaila (jambe) et El Kraân (pied), termes utilisés pour décrire les deux parties évasées de la lagune en partant de son embouchure  ». La magie opère au bout de ce chemin d’apparence anodine et qui finit sa course en haut d’une falaise où quelques caravanes sont garées. Ce n’est qu’à son bord qu’un paysage hors norme apparaît dans toute sa splendeur.


À l’horizon, la monotonie de l’océan infini se brise sur une première langue de sable qui forme déjà des talus irréguliers. Du bleu profond, les eaux se teintent de nuances turquoise à l’entrée de la passe naturelle appelée « Foum Agoutir ». Le premier bras de la lagune est parsemé de quelques terres immergées, tantôt de sable, tantôt d’une végétation d’un vert tranchant. Au fond, en direction du nord, c’est un autre océan sans limite qui se dessine. Le champ des dunes de Akka vient mourir au pied de l’immensité océanique, formant un triptyque que Karim Anegay considère unique au monde.


Depuis cette falaise offrant une vue panoramique époustouflante, un homme pieds nus et à la peau tannée par le soleil se présente à nous. Il s’appelle Mohamed et nous invite à le rejoindre dans une tente de fortune dressée sur le sol rocailleux à une cinquantaine de mètres du rebord de la falaise. À l’intérieur, deux autres hommes s’activent à dresser un tagine de poissons en nous conviant à prendre place. Ici, les gens du désert, conscients de la valeur de la ressource, sont d’une hospitalité rare et sincère.


Après le traditionnel rituel du thé, Mohamed nous invite à explorer de plus près la merveilleuse Naïla. Sur le chemin, il nous explique qu’il est né ici et qu’avec quelques membres de sa famille, il vit dans sa tente tout au long de l’année en proposant des promenades en barque aux visiteurs.


Sur les rives de la lagune, des barques vous embarquent pour une promenade marine d'exception. Crédit : Oussama Rhaleb / Le Desk


Un chemin en escalier fend la roche de la falaise pour descendre droit sur un élégant ponton semi-flottant en bois. Une fois embarqué, Mohamed tire sur la corde du moteur pour démarrer son embarcation. Un couple de flamants roses, oiseaux d’apparat et d’ordinaire craintifs, ne semble pas dérangé par notre passage à proximité. La richesse de la biodiversité du site n’apparaît réellement que depuis le rivage. Des nuées de volatiles rares se forment à notre approche, et les spécialistes de cette faune pourraient reconnaître des hérons cendrés, l’aigrette garzette, la barge rousse, le grand cormoran marocain, le crabier chevelu et, avec de la chance, l’impérial balbuzard pêcheur.


Une arche de Noé entre dunes et océan

Certains sont des oiseaux migrateurs qui viennent faire escale ici pour passer l’hiver dans la douceur, tandis que d’autres ont trouvé dans la lagune un habitat permanent. C’est pourquoi l’écosystème de Naïla a poussé les pouvoirs publics à la déclarer réserve naturelle par décret ministériel dès le 3 novembre 1962, puis à la classer zone humide d'importance mondiale en 1980, date à laquelle le Maroc a signé et ratifié la Convention de Ramsar (convention internationale sur les zones humides), et enfin à la consacrer réserve biologique permanente par décret ministériel le 20 juin 1983.


La balade paisible se poursuit en direction des dunes de Akka, où la petite embarcation accoste en douceur après avoir jeté l’ancre dans le fond vaseux. Deux pêcheurs amateurs, accompagnés de leurs chiens, profitent de ce coin de paradis pour s’adonner, au bout du monde, à leur passion. Mohamed nous signale à ce propos que la pêche est ici réglementée et que les cycles de reproduction des poissons sont strictement protégés.


Les flamants roses de Naïla trouvent à Khenifiss quiétude et ressources. Crédit : Oussama Rhalib / Le DeskLes flamants roses de Naïla trouvent ici quiétude et ressources pour subsister. Crédit : Oussama Rhaleb / Le Desk


Une fois au pied des dunes, il est conseillé de se déchausser et d’errer sans but dans les creux des vallons au sable pur. Immobiles en apparence, ces formations naturelles sont en réalité constamment en mouvement, nous apprend Karim Anegay. «  Elles avancent à une vitesse avoisinant les cent cinquante mètres par an. Les plus grandes se déplacent également, à environ deux mètres par an  », précise-t-il. Après avoir arpenté les dunes, la barque revient vers le fond de la lagune, dont les bras languissants semblent prendre le contrôle de votre navigation. En direction du sud, la balade pourrait se prolonger pour une heure encore, à l’endroit où le bras de mer s’enfonce dans les terres.


Le paysage change, de nouvelles espèces d’oiseaux apparaissent, ainsi qu’une végétation plus variée. En longeant un énième corridor dunaire, il est possible d’atteindre l’amont de la lagune, où vous serez surpris d’y découvrir un autre désert. Celui-ci est d’une blancheur surnaturelle que vos yeux auront du mal à soutenir sans la protection de lunettes de soleil. Il s’agit des salines naturelles de Tazgha.


« À une vingtaine de kilomètres de l'embouchure, cette zone est couramment submergée lors des grandes marées, et il suffit d'attendre que l'eau de mer s'évapore pour récupérer le sel qui s'y décante », explique Karim Anegay. « Les ouvriers des salines habitant les cahutes alentour citent à l'envi des aïeux qui, il y a seulement trois générations, chargeaient encore leur récolte de sel à dos de chameau pour aller la vendre au grand souk de la région, celui de Guelmim, à 250 kilomètres au nord  », poursuit-il.


Le désert donne ici l’impression d’un vide à la fois spatial et temporel. Or, ces terres miraculeuses sont connues de nos ancêtres depuis des siècles. C’est ce qu’a découvert Paul Pascon, père de la sociologie marocaine, qui est tombé amoureux de ce site. « Khenifiss, située entre l'embouchure de l'oued Draâ et le cap Juby, est l'un de ces lieux remarquables où la vie semble s'être concentrée. On trouve parfois dans un rayon de 500 mètres des tentes, des cabanes de pêcheur, des ruines de cahutes en pierres sèches, une ruine de comptoir espagnol, des tombes récentes, des tombeaux et monuments lithiques du Sahara ancien, des ateliers de pierres taillées néolithiques. Les morts et leurs vestiges humanisent, plus que les vivants peut-être, des lieux qui autrement nous paraîtraient particulièrement ingrats », écrivait-il à propos du site en 1961.


La réserve naturelle de Khenifiss et la lagune de Naïla sont un écosystème sensible qui doit être préservé. Crédit : Oussama Rhaleb / Le Desk


La gratitude des Hommes se manifeste pourtant dans le nom même donné à ce parc, Khenifiss, comme l'explique Karim Anegay. «  Le mot signifie “petit coléoptère”, ou “petit scarabée”. Ce site est ainsi connu des éleveurs nomades qui visitent régulièrement cette falaise. Ils nomment un de ces puits “Ayoune inKhnifss”, ou source des petits scarabées. Car ces petits coléoptères, très communs dans la zone, cherchent la fraîcheur des puits à peine creusés, qui finissent par en piéger des centaines qui flotteront à leur surface  ». La réserve est aujourd’hui prête à accueillir des visiteurs, à condition de garder humilité et respect pour ce prodige de la nature.

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