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#Agriculture
02.02.2016 à 19 H 13 • Mis à jour le 18.04.2018 à 16 H 06
Par et

Plan Maroc Vert, le grand mirage

Décryptage. Contrairement à la perception générale et au discours ambiant, le Plan Maroc Vert de Aziz Akhannouch ne tient pas la route. Les éléments de langage des communicants du ministre de l’agriculture ne résistent pas à la réalité des chiffres. Création d’emploi, investissements, export, contribution à la croissance… A quatre ans de son terme, la stratégie Akhannouch est loin, très loin des objectifs tracés en 2008.

Ministre de l'agriculture depuis 2007, Aziz Akhannouch a été reconduit en 2011 pour mener à terme le Plan Maroc Vert. Ici, reçu avec le Chef du gouvernement au palais royal, le 28 janvier dernier, pour le lancement du plan anti-sécheresse. MAP
Aziz Akhannouch est le meilleur chantre du Plan Maroc Vert, lancé en 2008. Le ministre, maintenu en poste en 2011 pour justement poursuivre cette stratégie à son terme, ne rate aucune occasion pour mettre en avant son bilan « positif » depuis le lancement de cette stratégie « miracle ». Dernière en date : la semaine verte de Berlin, grande messe de l’agriculture mondiale tenue du 15 au 24 janvier 2016, et où le Maroc était invité d’honneur. Depuis la capitale Allemande, où la délégation marocaine était accompagnée d’une cinquantaine de journalistes, Aziz Akhannouch a encore une fois loué les avancées majeures de son Plan Maroc Vert (PMV), mettant en avant, comme à chaque fois, la progression de la valeur ajoutée agricole, l’amélioration du revenu par tête, la poussée des exportations et le recul de l’extrême pauvreté en zone rurale.


Maroc, pays partenaire de la Semaine verte de Berlin. Le royaume est le premier pays hors Union européenne à décrocher ce statut. MESSE BERLIN GRÜNE WOCHE 2015
A chaque foire, salon ou évènement, le ministère fait appel à des coopératives pour présenter leurs produits sur les marchés internationaux. Encore une fois, les résultats de ces actions sont restés assez maigres. MESSE BERLIN GRÜNE WOCHE 2015
Stand du Maroc à la semaine verte de Berlin, où le royaume était l’invité d’honneur pour l’édition 2016, organisée du 15 au 24 janvier. Le Plan Maroc Vert mise beaucoup sur l’export, mais les résultats ne suivent pas. MESSE BERLIN GRÜNE WOCHE 2015
Le secteur agricole est partagé entre d’un côté l’agriculture irriguée, portée vers l’export, capitalistique, et de l’autre l’agriculture bour, décapitalisée, et connectée à des circuits de distribution local désorganisés. S.KAITOUNI

Akhannouch dit-il vrai ? Ces avancées sont-elles réelles ? Pas vraiment. La situation d’un secteur agricole bicéphale –  entre d’un côté l’agriculture irriguée, portée vers l’export, capitalistique, et de l’autre l’agriculture bour, décapitalisée, et connectée à des circuits de distribution local désorganisés –  n’a cessé de se dégrader. En 2016, huit ans après son lancement, les indicateurs de performance s’écartent des objectifs du PMV à atteindre en 2017 et 2020. L’optimisme affiché du ministère prend appui sur des chiffres trompeurs, masquant la réalité d’un échec notoire. Un échec qui se caractérise par deux observations : la destruction d’emplois agricoles et la « décapitalisation » du secteur.


27.01.2016, Casablanca, Maroc. Conférence de presse sur du Haut-Commissariat au plan concernant l'évolution de l'économie nationale en 2015 et ses perspectives pour 2016. En présence entre autres du haut commissaire au plan Ahmed Lahlimi Alami.
DAVID RODRIGUES / LE DESK


Point par point, à l’appui des chiffres livrés par l’Office des changes, le HCP et le ministère, Le Desk a pu démontrer que le Plan Maroc Vert échoue jusqu’à présent sur tous les plans ou presque, aussi bien sur son pilier 1 dédié à l’agriculture dite moderne que sur le second pilier ciblant l’agriculture solidaire.

ECHEC I

Aucun impact « considérable »
sur la croissance

Si le PIB agricole a progressé à 118 milliards de dirhams, son impact sur la croissance reste très faible. MAP

Dans ses objectifs, le PMV table pour 2020 sur « une amélioration notoire » du PIB agricole, pour « un impact considérable sur la croissance ». En chiffres, il prévoit le renforcement de la part de l’agriculture dans le PIB de 70 à 100 milliards de dirhams. Cet objectif est en fait atteint dès 2010, deux ans après le lancement du Plan. En 2015, le PIB agricole atteint 118  milliards de dirhams. Ce renforcement au lancement de la stratégie est permis par les investissements déjà engagés dans l’agriculture moderne orientée vers l’export, qui n’a pas besoin de main d’oeuvres. Dès 2009, la pluviométrie est de nouveau favorable au remplissage des barrages, qui alimentent ce secteur, après une terrible année 2008 de sécheresse.


Malgré la politique des barrages lancée par Hassan II et poursuivie sous Mohammed VI, le Maroc n’arrive pas toujours à s’affranchir de la pluviométrie. MAP


Un berger près de Rabat 10 Janvier 2007, les troupeaux de bovins à ses nouveaux pâturages. Le ministre marocain des Affaires islamiques a appelé ses compatriotes à prier pour la pluie à la prière du vendredi dans toutes les régions dU Royaume. ABDELHAK SENNA / AFP


Toutefois, l’amélioration de la valeur ajoutée ne provoque pas l’impact « considérable » attendu sur la croissance. Entre 2007 et 2014, l’agriculture ne contribue qu’à hauteur de 1,76 % à la croissance du PIB, loin derrière les services et l’industrie. Il y a certes une amélioration par rapport à la période 1999-2014 où l’impact été limité à 0,11 %, mais on est loin des objectifs initiaux.


Pourquoi donc l’agriculture peine à délivrer un impact considérable sur la croissance ? Parce que la création de richesse agricole est encore trop aléatoire. Chaque mauvaise année pluviométrique est synonyme de destruction de richesse dans le secteur. Pour 2016 encore, les prévisions de la Banque centrale établissent une contraction de la valeur ajoutée agricole de 4,3 %. Ces destructions cycliques se matérialisent par une insécurité des revenus, un faible dynamisme des investissements et des destructions d’emplois.

 Najib Akesbi : le Plan Maroc Vert ? De la pure propagande !

ECHEC II

Au lieu de créer des emplois,
le PMV les détruit

Aziz Akhannouch tablait dans son plan sur la création de 1,5 million d’emplois entre 2007 et 2020. Depuis, son lancement, le PMV a surtout détruit des postes de travail.MAP

C’est l’échec le plus notoire du PMV. L’objectif de porter l’emploi de 4,2 millions de postes en 2007 à 5,7 millions en 2020 est actuellement irréalisable. Depuis 1999, le secteur agricole n’a cessé de perdre des emplois, au rythme de 13 600 destructions en moyenne annuelle jusqu’en 2007. A partir de 2008, la contraction s’aggrave encore plus, et on passe entre 2008 et 2014 à un rythme de destruction de 23 700 emplois en moyenne par an.

L’optimisation du capital (tracteurs,semences, engrais...) couplée à la réduction de l’emploi permet d’afficher un revenu agricole en croissance. SHUTTERSTOCK

Cet exode des champs permet aux indicateurs affichés par le ministère de montrer une embellie. Les cultures du pilier 1, moins intensives en travail, améliorent leur intensité capitalistique. L’optimisation du capital (tracteurs, semences, engrais) mène à l’accroissement de la valeur ajoutée agricole. De même, la réduction de l’emploi permet d’afficher un revenu agricole en croissance. L’objectif de doubler ou tripler le revenu par tête est en passe d’être réalisé à l’horizon 2017 ou 2020, non pas grâce, mais bien à cause du déclin de l’emploi. La réalisation des objectifs de valeur ajoutée et de revenu par tête n’est permise ainsi que par l’incapacité à déclencher une dynamique d’emplois dans le secteur.

Le HCP dans sa très récente analyse sur les rendements du capital physique, met en exergue la relation entre perte d’emplois et hausse de la productivité dans l’agriculture, démystifiant ainsi les chiffres du ministère de Aziz Akhannouch. Sa conclusion est simple : l’amélioration des rendements de la production agricole s’est faite au détriment de l’investissement et de l’emploi.

Selon le HCP, l’amélioration des rendements de la production agricole, présentée comme une belle prouesse, s’est faite au détriment de l’investissement et de l’emploi. MAP

L’intensité capitalistique –  les unités de capital disponibles par tête d’emploi –  du secteur a ralenti en quinze ans passant d’un taux de croissance de 1,5 % entre 1998 et 2007 à 0,8 % entre 2008 et 2014, quand l’ensemble de l’économie a vu son intensité capitalistique progresser à un rythme de 5 % sur l’ensemble de la période. La décélération de l’intensité capitalistique dissimule le recul du capital humain.

ECHEC III

Les chiffres trompeurs
de l’investissement

Lors des dernières assises de l’agriculture de Meknès, le ministre avait porté à son bilan l’accélération des investissements depuis le lancement de la stratégie. Or, les chiffres du HCP dévoilent une vérité tout autre. MAP

Pour parvenir à ses objectifs, le Plan Maroc Vert mise beaucoup sur l’accélération des investissements sur le pilier 1 –  « l’agriculture moderne » –  et le pilier 2 –  « l’agriculture solidaire ». La feuille de route du PMV indique qu’à terme, 900 projets du pilier 1 devront générer 150 milliards de dirhams d’investissement pour bénéficier à 400 000 exploitants. Pour le pilier 2, les investissements prévus sont estimés à 15 milliards de dirhams, devant bénéficier à 600 000 ou 800 000 exploitants.

Mohammed VI a inauguré la première tranche de l’agropole de Berkane relative au pôle de recherche-développement et de contrôle de qualité juin 2013. MAP

Cet objectif de 165 milliards d’investissements additionnels sur 10 à 15 ans prévu dans le PMV signifie que l’investissement total enregistrerait une croissance annuelle moyenne de près de 7 % sur la période 2008-2015. Le résultat est une croissance inférieure de 3 points aux alentours de 4 %. De même, alors que l’investissement agricole devait améliorer sa part dans l’investissement total, sa contribution décline de 2,5 % en 2008-2009, à 1,6 % en 2014.


Lors des dernières assises de l’agriculture de Meknès, le ministre avait toutefois porté à son bilan l’accélération des investissements depuis le lancement de la stratégie, lesquels ont « augmenté de 170 % depuis 2008 ». Or, les chiffres du HCP dévoilent une vérité tout autre. Certes les investissements ont augmenté en volume par rapport à 2008. Mais ce bilan cache la faiblesse de l’investissement par rapport à la contribution de l’agriculture à la croissance économique. Le taux d’investissement –  soit la part de l’investissement par rapport à la valeur ajoutée du secteur n’a cessé de décroître depuis le lancement du PMV. La part des valeurs ajoutées allouées à l’investissement dans le secteur agricole a ainsi baissé de 13 % durant la période 1998-2007 à 7,3 % à partir de 2008.


Autre chiffre parlant : avant le plan Maroc Vert, l’agriculture contribuait à hauteur de 6 % à la formation brute de capital physique du pays. Depuis son lancement, ce taux est tombé subitement à 2,9 %. Ces chiffres révèlent le détournement de la valeur ajoutée agricole au profit des secteurs du service, puis de l’industrie. Le HCP qui livre ces chiffres, appelle d’ailleurs à « recapitaliser » le monde agricole, qui présente encore des opportunités de croissance inexploités.

La surface irriguée au Maroc ne dépasse les 15%. L’essentiel des surfaces cultivées reste tributaire de la bonne volonté du ciel. MINISTÈRE DE L'AGRICULTURE
L’agriculture solidaire est le parent pauvre de la stratégie Akhannouch.

Paradoxalement, l’agriculture dite solidaire, qui emploie l’essentiel de la population agricole, ne bénéficie pas du renvoi d’ascenseur attendu. L’agriculture irriguée, qui représente 1,5 million d’hectares sur les 8,7 millions de la surface agricole utile et contribue à 45 % de la valeur ajoutée agricole en moyenne, a été la cible prioritaire des investissements.


L’hypertrophie des investissements dans l’agriculture dite moderne a laissé donc à nu l’agriculture bour. Celle-ci continue de pâtir de l’aléa climatique et du stress hydrique, variable structurelle du Maroc. Sa contribution à la valeur ajoutée reste pourtant forte, atteignant jusqu’à 55 %. Le problème réside dans sa volatilité. En année de sécheresse, elle peut tomber à 30 %. Mais au lieu de limiter ces fluctuations, la stratégie du ministère a contribué au contraire à exposer ce secteur à tous les risques, en l’absence de solutions d’irrigation pérenne pour ce secteur.

ECHEC IV

Le Maroc ne cartonne pas
à l’export

Le raisin marocain s’exporte aussi de moins en moins, perdant 33 % de son chiffre d’affaires entre 2008 et 2014. MAP

Les plus cyniques diront toujours que les sacrifices de l’agriculture traditionnelle permettent au Maroc d’avoir un secteur exportateur dynamique. Les exportations décollent certes, mais l’envolée n’est pas mirobolante. Elle reste surtout loin des objectifs de la stratégie Akhannouch. Celle-ci prévoyait l’accroissement de la valeur des exportations de 8 à 44 milliards de dirhams pour les filières où le Maroc est compétitif, comme les agrumes, les olives, les fruits et légumes. Or, en 2015, les exportations agricoles totales n’ont atteint que 13,7 milliards de dirhams. L’écart semble difficilement rattrapable en quatre ans, délai avant l’échéance du PMV.

On notera quand même la petite progression entre 2008 et 2014, une croissance de 50 %, due essentiellement aux légumes frais qui tiennent le haut du pavé des expéditions agricoles (pour une valeur à l’exportation de 7,7 MMDH). Quant aux célèbres agrumes, ils ne s’exportent pas plus en 2014 qu’en 2008 (3,1 MMDH en 2014 contre 3,2 MMDH en 2008). Le raisin marocain s’exporte aussi de moins en moins, perdant 33 % de son chiffre d’affaires entre 2008 et 2014 (95 MDH en 2014). Même l’huile d’olive n’arrive pas à cartonner comme le prévoyait le ministère : En 2020, le Maroc doit exporter selon le PMV 120 000 tonnes (le niveaux actuel de la Tunisie). Un objectif difficile d’atteinte quand on sait que les volumes exportés en 2015 ne dépassent pas les 24 000 tonnes. L’agriculture dite moderne, qui représente 75 % des exportations agricoles du pays, peine ainsi à réaliser les objectifs d’Aziz Akhannouch.

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