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21.07.2016 à 22 H 00 • Mis à jour le 05.01.2017 à 18 H 32
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Influence

Plongée dans les réseaux marocains de la confrérie de l’imam Fethullah Gülen

Ahmed Abbadi, SG de la Rabita Mohammedia des Oulémas, lors d’une conférence religieuse à Al Bateen Palace d’Abou Dhabi en juillet 2004. RYAN CARTER
Ankara demande à Rabat de prendre des dispositions « appropriées » à l’encontre des organisations et institutions gülénistes présentes depuis plus de vingt ans au Maroc. Qui sont-elles ? Quelles sont leurs sphères d'influence dans le royaume ?

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a accusé, vendredi 15 juillet, les putschistes turcs d’être liés à son ennemi juré, l’imam Fethullah Gülen. Ce dernier, exilé aux États-Unis, a pourtant condamné la tentative de coup d’État dans un communiqué et a considéré « particulièrement insultant d’être accusé d’avoir un quelconque lien avec cette tentative ».


La confrérie de l’imam Gülen permet à des membres de la société civile turque, issus majoritairement de la classe moyenne, de pouvoir vivre leur religiosité dans la vie civile, mais elle a été régulièrement prise pour cible et muselée par l’establishment militaro-séculaire qui la soupçonne de vouloir étendre ses ramifications au sein de l’appareil d’Etat. Pourtant, Erdogan et Gülen avaient formé une alliance originelle avant de s’opposer.


Alors qu’Erdogan prône un islam spartiate, Fethullah Gülen, s’inscrit dans la tradition soufie. Il prône « un rapport décomplexé des musulmans à la modernité, perçue comme le meilleur moyen de faire triompher un islam rigoureux », résume le politiste Louis-Marie Bureau, cité par Slate.


Le putsch raté du 15 juillet en Turquie a remis sur le devant de la scène la haine qui lie le président Erdogan à Fethullah Gülen. Ce prédicateur exilé aux États-Unis est passé du statut d'allié privilégié à celui d'ennemi juré du président. HIZMET


Déjà placé sous haute surveillance en Turquie, notamment depuis l’affaire Ergenekon, il fait l’objet depuis le putsch manqué d’une purge sans précédent dans tous les compartiments de la société. Même bridé, ce mouvement transnational qui n’a pas cessé de s’étendre à tous les continents à travers son réseau Hizmet (service) depuis les années 90 a une idée fixe : construire des écoles plutôt que des mosquées. D’abord en Asie centrale puis en Europe, aux Etats-Unis, en Asie et depuis quelques années en Afrique. À ce jour, il compterait plus de 1 000 écoles dans une centaine de pays. Et le Maroc ne fait pas l’exception.


Aujourd’hui, les autorités turques combattent le réseau au-delà même de leurs frontières. A Washington, elles ont demandé la tête de Gülen. A Rabat, elles ont ouvertement exprimé leurs inquiétudes sur les activités des institutions qui lui sont liées.


« Il existe un réseau d’institutions liées au groupe de Gülen actives au Maroc. Nous avons alerté le ministère des Affaires étrangères du Maroc, et nous leur avons transmis des informations dans ce sens. Nous espérons que les autorités marocaines prennent les mesures appropriées », a déclaré il y a quelques jours un diplomate turc en poste à Rabat à l’agence Anadolu, sans donner plus de précisions sur la nature de ses institutions.


L’enseignement, secteur de prédilection de Gülen

Comme ailleurs dans le monde, au Maroc, le secteur de l’éducation est de loin celui dans lequel la communauté güléniste investit le plus. Le réseau y est implanté depuis 1994 à travers le groupe Mohammed Al Fatih, son groupe d’écoles privées disséminées dans plusieurs villes, notamment à Casablanca, Tanger et Fès. L’année dernière, cette institution qui fait partie de Hizmet, a été autorisée à proposer un enseignement permettant l’obtention d’un baccalauréat international reconnu par l’Etat, dispensant ses cours scientifiques en langue anglaise. Créée en septembre 1994 à Tanger, la SARL Mohammed Al Fatih, dont les actions sont détenues par Ibrahim Aktas et Mehmet Bozoglan, a été dotée d’un capital de 150 000 dirhams. En 2013, elle affichait un chiffre d’affaires de 9,7 millions de dirhams pour un résultat net de 850 000 dirhams. En 2011 et 2012, son chiffre d’affaires avait atteint 15 millions de dirhams. En avril 2013, une seconde société, Mahruan SARL, filiale de la SARL Mohammed Al Fatih était créée, cette fois-ci à Casablanca en association avec Thami Jamai Ghazlani, du groupe Jamai, très présent dans le bâtiment et l’immobilier.


Un établissement du groupe scolaire Mohammed Al Fatih au Maroc. L'institution est implantée dans le royaume depuis 1994, date de l'inauguration de sa première école à Tanger. CC


Les programmes proposés par ces écoles concurrencent les différents cursus européens, proposant une éducation de qualité qui met l’accent sur l’informatique, les nouvelles technologies et les matières scientifiques. Un enseignement qui a séduit de nombreuses familles qui cherchent à offrir à leurs enfants une éducation alternative à celle des établissements publics, tout en demeurant dans un cadre culturel correspondant à leurs valeurs religieuses et morales.


Les programmes proposés par ces écoles concurrencent les différents cursus européens, proposant une éducation de qualité qui met l’accent sur l’informatique, les nouvelles technologies et les matières scientifiques. Un enseignement qui a séduit de nombreuses familles qui cherchent à offrir à leurs enfants une éducation alternative à celle des établissements publics. CC


« Notre mission est de favoriser une relation de coopération entre l’école et la société (…) offrant un environnement sain et adéquat où sont réunies toutes les conditions d’apprentissage et (…) diverses activités visant à épanouir harmonieusement leur état physique et psychologique », peut on lire sur le site du groupe scolaire Al Fatih.


Un établissement scolaire du groupe Mohammed Al Fatih situé sur le boulevard Panoramique de Casablanca. CC


Selon nos sources, l’intérêt grandissant du réseau Gülen pour le Maroc s’est manifesté notamment lors des visites successives depuis 2011 d’hommes d’affaires turcs liés à Tuskon, l’une des plus grandes associations patronales turques, proche de Hizmet. Cette confédération d’hommes d’affaires pieux, comme le sont les calvinistes, qui compte environ 15 000 adhérents, a effectué une visite de prospection en juin 2013 à Casablanca, montrant un intérêt particulier pour le secteur textile. Quelques mois auparavant, des membres de Tuskon avaient conclu des contrats d’une valeur globale de 30 millions de dollars avec des entreprises marocaines spécialisées dans l’habillement. Depuis les dernières élections en Turquie, le pouvoir d’Erdogan fait pression sur les milieux d’affaires et les syndicats affiliés à Tuskon.


La confédération Tuskon est régulièrement inspectée par le ministère de l'Intérieur. La police a perquisitionné les bureaux de plusieurs syndicats affiliés à ce patronat qui possède, entre autres filiales, quatre médias critiques envers le pouvoir d’Erdogan dont le journal Zaman. TPS


Un entrisme dans les sphères religieuses officielles

Outre son activité économique, le mouvement güléniste a des entrées dans les sphères religieuses officielles au Maroc. Les religieux de Gülen entretiennent de très fortes relations avec un certain nombre de membres de la Rabita Mohammedia des Oulémas, institution officielle créée par dahir royal ayant pour mission de « promouvoir un islam modéré », dont Ahmed Abbadi, le secrétaire général, et Mohamed Rouki sont des chroniqueurs assidus du magazine Hiraa, financé par le réseau Gülen et disponible au Maroc.


« L’intention de maître Gülen est d’associer l’enseignement coranique à la construction de l’humain. C’est un modèle civilisationnel libéré de toute sorte d’esclavage que subit l’être humain. Dans ses ouvrages, le lecteur appréhende des horizons insoupçonnés, jamais traités auparavant », peut-on y lire de la plume d’Ahmed Abbadi faisant l’éloge de la pensée de Gülen.


Les membres de la confrérie de Gülen sont par ailleurs souvent invités aux causeries religieuses du Ramadan présidées par le roi Mohammed VI. Ce fût notamment le cas pour Nouzad Shawaf, l’un des disciples de Gülen et ancien rédacteur en chef de Hiraa. Shawaf est souvent l’invité de marque des activités et événements organisés par la Rabita Mohammedia.


L’Etat voit donc plutôt d’un œil conciliant les activités locales des sympathisants de Gülen, tolérant l’organisation de leurs conférences et événements, présentés dans des cadres scientifiques, culturels et religieux, où universitaires et chercheurs internationaux sont régulièrement invités. Des partenariats ont été conclus avec des centres de recherche marocains. L’Association turque des langues et des cultures a organisé plusieurs activités destinées à la jeunesse en partenariat avec le ministère de la Culture.


Au Maroc, le cheikh Farid al-Ansari, ancien membre du Haut conseil scientifique des Oulémas et ex-président du conseil régional des Oulémas de Meknès, était considéré comme le grand idéologue du gülenisme au Maroc. Il a consacré un livre à Gülen intitulé Aâwdat al-forsan (Le retour des chevaliers). Selon des sources du Desk, l’organisation de Gülen avait pris en charge son hospitalisation en Turquie jusqu’à son décès à Istanbul en 2009.


Des enfants des leaders du PJD et du MUR pris en charge par Hizmet

Formés dans les écoles Al Fatih depuis plus de vingt ans, de nombreux étudiants marocains en majorité islamistes, ont poursuivi leurs études en Turquie dans des universités proches de Hizmet. Certains ont bénéficié des bourses et des facilités de logement offerts par des organismes appartenant à la galaxie Gülen, dont plusieurs enfants de leaders politiques du Parti de la justice et du développement (PJD) et de son aile religieuse, le Mouvement unicité et réforme (MUR).


« Certains étudiants ayant suivi leurs études en Turquie en bénéficiant des bourses gülénistes ont été approchés pour adhérer aux idées du mouvement », confirme Mohammed Masbah, spécialiste des mouvements islamistes et chercheur au Carnegie Carnegie Middle East Center, mais « dès 2006, le milieu estudiantin marocain établi en Turquie a été animé par des discussions sur la question. Plusieurs étudiants proches du PJD et du MUR ont commencé à réfuter les idées gülénistes, critiquant le mouvement avant même l’éclatement du conflit entre l’AKP et Hizmet », poursuit Masbah, ajoutant que autant les étudiants enrôlés que les chercheurs qui se sont penchés sur le cas Gülen, font face à « l’opacité et à la complexité de son organisation ».


Le PJD, par la voix d’Abdelilah Benkirane a exprimé ses « félicitations » à Erdogan après le putsch manqué. Certains membres du parti se sont rendus à l’ambassade de Turquie à Rabat en signe de solidarité avec l’homme fort d’Ankara. L’Etat est quant à lui demeuré sur une certaine réserve se disant inquiet de la situation. Accèdera-t-il à la demande des Turcs pour démanteler les ramifications du réseau Gülen au Maroc ?