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20.08.2016 à 18 H 03 • Mis à jour le 22.08.2016 à 14 H 13
Par
Editorial

Pourquoi le Maroc doit se retirer sans tarder de la guerre au Yémen

La guerre au Yémen a fait plus de 7 000 morts, un nombre incalculable de blessés et pas moins de 3 millions de personnes déplacées. Près de 85% de la population ne survit que grâce aux aides humanitaires qui se réduisent comme peau de chagrin à cause de l’insécurité grandissante. KHALED ABDULLAH/ REUTERS
Notre pays est engagé en silence dans une guerre sale au Yémen dans l’indifférence de l’opinion publique et le cynisme de la classe politique en raison de nos intérêts économiques et sécuritaires avec le régime saoudien et les monarchies du Golfe.

Depuis mars 2015, le Maroc est engagé aux côtés de l’Arabie saoudite et d’autres nations arabes coalisées dans une guerre meurtrière au Yémen. Le théâtre des opérations est lointain, mais les échos de ce conflit, rapportés par les agences de presse et les ONG internationales rendent compte, jour après jour, de ses conséquences dramatiques, notamment sur les populations civiles, prises en étau dans l’affrontement qui oppose les belligérants.


Dans un pays au jeu politique largement confessionnalisé et tribalisé, se trouvent d’un côté les Houthis, un groupe armé dont les membres appartiennent à une branche de l’islam chiite connue sous le nom de zaïdisme. Les Houthis sont alliés aux partisans de l’ancien président, Ali Abdullah Saleh, soutenu par Téhéran. Face à eux, les forces anti-Houthis, alliées à l’actuel président, Abd Rabbu Mansour Hadi est soutenu par une alliance politico-militaire qui comprend plusieurs monarchies du Golfe, la Jordanie et le Maroc, ainsi que les régimes égyptien et soudanais. Mais c’est surtout le régime saoudien qui mène cette guerre, baptisée « Tempête décisive », avec une violence extrême.


Le conflit au Yémen est généralement présenté comme une lutte entre une rébellion chiite et un pouvoir sunnite. La réalité est plus complexe. Le Yémen est d'abord un pays pauvre où la population est fortement armée et dont le territoire est morcelé. Il est depuis des années en proie aux violences impliquant plusieurs groupes militaro-religieux. Chacun suit son propre agenda. BIG


Rares sont les médias locaux à s’y intéresser, pourtant, la guerre a fait plus de 7 000 morts, un nombre incalculable de blessés et pas moins de 3 millions de personnes déplacées. Près de 85 % de la population ne survit que grâce aux aides humanitaires qui se réduisent comme peau de chagrin à cause de l’insécurité grandissante. Encore hier, laminée par les bombardements qui ont touché nombre de ses dispensaires, Médecins sans frontière a du jeter l’éponge.


Des crimes de guerre commis par les deux camps

Depuis des mois, le conflit s’est étendu et les combats ont touché la totalité du pays. Al Qaida y a établi une base arrière durable et prospère auprès des populations jetées en pâture aux seigneurs de guerre. Des atteintes aux droits humains et des crimes de guerre sont perpétrés par les deux camps, causant davantage de souffrances insupportables à la population civile.


A maintes reprises, des marchés, des hôpitaux, des cliniques, des écoles, des usines, des réceptions de mariage, des sites historiques, des lieux de culte, des infrastructures de toutes sortes, des routes aux centrales électriques, et des centaines de résidences privées dans des villages, des villes, y compris dans la capitale Sanaa, ont été la cible de bombardements aveugles et non ciblés, comme l’ont consignés des rapports des Nations-Unies et de plusieurs ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International.


L’aviation de la coalition arabe, à laquelle participent cinq chasseurs F-16 marocains, a été accusée d’utiliser des bombes à fragmentation prohibées par la Convention de 2008 sur les armes à sous-munitions, signée par près de 100 États. Bien qu’aucun pays de la coalition n’ait paraphé ce pacte, ils sont tenus, en vertu des règles du droit international humanitaire coutumier, de s’abstenir d’utiliser des armes qui par nature frappent sans discrimination et représentent forcément un danger pour les civils.


Un F-16 Block 52 de l'armée de l'air marocaine. FRA


Une guerre n’est jamais propre et ce qu’on appelle depuis la première guerre du Golfe les frappes chirurgicales sont une vaste fumisterie. Mais au Yémen, la guerre est devenue insensée, « la plus stupide du monde » affirment certains observateurs avisés. En plus de tous les désastres, plus de trois millions et demi d’enfants ont été déscolarisés dans un pays écartelé par les groupes et factions rivales. Lorsqu’un avion marocain participant à un raid contre un objectif militaire largue une bombe, il a une chance sur deux de commettre un massacre sur des civils, dont les enfants sont les premières victimes, utilisés comme boucliers humains ou comme chair à canon. Soutenir sans rechigner l’allié saoudien dans ces conditions, c’est à coup sûr prendre le risque de commettre des crimes de guerre.


Le silence coupable de la classe politique

Les autorités marocaines n’ont jamais expliqué à l’opinion publique les raisons objectives de l’engagement de nos forces armées, si ce n’est d’évoquer le soutien apporté à Riyad, allié inconditionnel, avec qui des intérêts d’ordre stratégique et politique sont noués depuis toujours. Mais cela, pour un pays qui clame son engagement irrévocable pour des valeurs démocratiques et de paix n’est plus suffisant pour justifier ce choix.


Le roi Salman d'Arabie saoudite recevant de sa résidence d'été de Tanger, Mohammed VI le 31 juillet 2016. SPA


L’armée pour sa part ne communique jamais et encore moins sur ces actes de guerre, qui n’ont d’ailleurs été révélés en partie que par la presse internationale, à la seule exception de la confirmation forcée de la perte d’un avion de chasse et de son pilote dans des conditions jamais clarifiées.


Aucun politique, ni même ceux parmi les élus qui siègent au sein de la Commission parlementaire chargée des affaires étrangères et de défense – une bien pompeuse appellation pour une instance elle-même mise à l’écart-, n’ont la moindre idée des décisions prises à l’extérieur des circuits institutionnels, ni même des enjeux en cours.


En réalité, cette guerre ne suscite aucun véritable débat public dans un conflit qui s’éternise et qui pourrait se révéler « un bourbier à la vietnamienne » selon nombre d’experts militaires. Ni le gouvernement, ni le parlement ne sont invités à prendre part aux décisions jugées par certains comme anticonstitutionnelles.


La société civile, toujours prompte à battre le pavé, à signer tribunes et pétitions contre la guerre en Irak, en Syrie, en Libye, au sujet de la question palestinienne, est étonnamment aux abonnés absents sur le dossier yéménite, trop cadenassée par les habituels poncifs sur la menace iranienne, les impératifs sécuritaires et diplomatiques de l’alliance avec le Conseil de coopération du Golfe (CCG) dont le Maroc est devenu un membre officieux, et la nécessaire solidarité avec des régimes bienfaiteurs du Maroc.


Ce n’est pas non plus qu’une question de morale, les prétextes ayant servi à justifier le déclenchement de ce conflit, de même que les dérives qui marquent son déroulement augurent du fiasco à venir.


Au-delà de la guerre déclenchée par la coalition arabe, le pays vit une instabilité chronique depuis de nombreuses années tant il est écartelé par des conflits internes, religieux, idéologiques, tribaux et soumis à l'influence des enjeux stratégiques de toute la région de la péninsule arabique. NYT


Sur le plan politique, les Saoudiens poursuivent trois objectifs principaux au Yémen : Premièrement, rétablir un gouvernement qui leur soit soumis idéologiquement  deuxièmement, s’assurer que ce gouvernement serve aussi les intérêts des alliés occidentaux dans leur lutte d’influence contre l’Iran, et troisièmement, démontrer aux yeux du monde qu’ils constituent une force régionale capable de jouer le gendarme de la péninsule arabique. Dans les conditions actuelles du conflit, ces objectifs demeurent irréalisables.


Sur le plan militaire, ils veulent éradiquer toute menace venant de leur flanc sud Pour ce faire, ils agissent dans un contexte de guerre asymétrique, ne pouvant totalement s’engager au sol, tentant de résoudre une situation complexe par le pilonnage aérien intensif et improductif. les frappes aériennes ne suffisent pas pour vaincre définitivement les combattants du camp adverse.


Une fuite en avant militariste stérile

Les conséquences humanitaires invoquant déjà le spectre d’un génocide au Yémen, désavouent la thèse d’une coalition arabe engagée pour rétablir l’ordre. L’objectif n’étant pas de créer un contexte de sécurité et d’assistance aux populations victimes d’une guerre civile, mais découle d’une logique de soumission et de destruction à n’importe quel prix d’un ennemi désigné et insaisissable.


Aucune sortie de crise n’est à envisager compte tenu de la complexité des enjeux. Reconnaître ces faits et vérités tient à reconnaître d’abord que la reprise des hostilités le 9 août après des négociations infructueuses qui ont duré trois mois est inefficace et mènera irrémédiablement à une impasse. La situation entraîne le Maroc dans une fuite en avant militariste stérile. Les apprentis-sorciers de ce désordre ne deviendrons pas, par enchantement, les acteurs d’une quelconque paix et réconciliation. Les Etats-Unis qui soutiennent à bras le corps le régime de Riyad l’ont compris et ont déjà procédé au retrait de leurs staffs.


Nous avons participé à cette guerre imprudemment et accueilli ces derniers jours à Tanger un ballet diplomatique qui l’a relancée de plus belle  dans un marchandage d’intérêts nébuleux avec des pays aux régimes autoritaires peu respectueux des droits humains. L’implication de l’aviation marocaine qui demeure réduite en comparaison de l’arsenal engagé a pourtant force de symbole. Celui-ci est désormais porteur d’une charge nocive pour le Maroc. C’est pourquoi nous devons mettre un terme à notre participation à ce conflit de façon responsable. Et nous devons y mettre fin sans tarder.