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15.11.2016 à 01 H 27 • Mis à jour le 15.11.2016 à 01 H 27
Par
Impasse gouvernementale

La diffusion calculée d’une vidéo d’Abdelilah Benkirane révèle l’ampleur de la crise politique que vit le pays

Dans une allocution datée du 5 novembre, mais rendue publique le 14 au soir, le chef du gouvernement donne ses directives aux cadors du PJD. Son message, quoiqu’antérieur d’un jour au discours royal du 6 novembre démontre, au-delà du bras de fer avec Aziz Akhannouch, une tension palpable avec le Palais

La mise en scène a été réglée comme du papier à musique. D’abord par la diffusion sur les réseaux sociaux de messages indiquant que le secrétaire général du PJD et Chef du gouvernement désigné allait s’exprimer dans une allocution diffusée sur le site du parti ce lundi 14 novembre à 20 heures tapantes. Le procédé savamment monté en épingle avait un objectif clair : donner toute la gravité à cette intervention.


A l’heure indiquée, Benkirane apparaît à l’écran le visage fermé sur fond de musique lancinante. Ce n’est pas un direct, mais un enregistrement réalisé le 5 novembre devant le conseil national du parti. La date a toute son importance, c’était la veille du discours royal prononcé de Dakar à l’occasion du 42ème anniversaire de la Marche Verte.



« Une tentative de putsch au lendemain des élections »

Le Chef du gouvernement prend soin de remercier le roi Mohammed VI de lui avoir confié la mission de former un nouveau gouvernement « malgré des tentatives de putsch sur les résultats » ayant eu lieu dès le lendemain de leur annonce, déclare-t-il. Il cite un mémo qui devait être adressé au roi et dont les auteurs exprimaient leur refus « de s’engager avec tel ou tel parti, ou avec tel président ». Une autre tentative avait, selon Benkirane, été menée pour la désignation au perchoir dès le mardi suivant d’un président de la Chambre des représentant avant même la constitution d’une majorité. « Ils allaient tout renverser, quelle majorité j’aurais pu constituer dans ces conditions ? », martèle Benkirane qui évoque le pire : « Je serais allé auprès de Sa Majesté pour lui dire qu’ils ont fait leur majorité, je n’ai plus à la constituer, clap de fin (…) Toutes leurs manœuvres ont échoué, Dieu soit loué »


Pourtant, la teneur du message de Benkirane vient aujourd’hui en écho à celui de Mohammed VI par lequel le souverain avait édicté sa vision sur le futur gouvernement : « Le Maroc a besoin d’un gouvernement sérieux et responsable. Toutefois, la formation du prochain gouvernement ne doit pas être une affaire d’arithmétique, où il s’agit de satisfaire les desideratas de partis politiques et de constituer une majorité numérique, comme s’il était question de partager un butin électoral », a dit le roi dans un passage significatif de son discours dakarois qui sonnait comme un rappel à l’ordre adressé avant tout à celui qui mène depuis sa victoire du 6 octobre des consultations ardues avec les principales formations politiques. « Le gouvernement, c’est plutôt un programme clair et des priorités définies concernant les questions internes et externes (…) Un gouvernement apte à aplanir les difficultés héritées des années passées, concernant le respect des engagements du Maroc vis-à-vis de ses partenaires ».


Lire aussi : De retour, Mohammed VI compte directement peser sur les tractations gouvernementales


Dans sa vidéo filmée la veille, Benkirane, les traits tirés, affirme d’emblée que « nous vivons une crise politique ». Il insiste pour dire que lui et son parti, ont entamé les concertations avec les autres formations politiques dans un « esprit de raison ». Il enchaîne ensuite sur les péripéties qui ont conduit Aziz Akhannouch à prendre le contrôle du Rassemblement national des indépendants (RNI), « alors que nos frères du RNI étaient handicapés par l’absence de leader », commente-t-il. Il évoque la coalition formée par le parti de la colombe avec l’Union constitutionnelle (UC), qu’il juge « bizarre », tout comme l’insistance exprimée par le Mouvement populaire (MP) à caler ses positions sur celles du RNI et de l’UC. Alors que « les relations avec Si Aziz étaient excellentes », Benkirane juge cependant ses conditions de « complètement inacceptables ».


Face à cette situation, le leader du PJD dit en tirer plusieurs leçons pour la suite des événements. Primo, martèle-t-il, « il faut impérativement respecter la volonté des citoyens qui ont voté pour nous ». Secundo, il s’agit d’une « tentative de former un gouvernement (…)  il est important pour le pays et le PJD que nous réussissions à le former, mais la préservation des valeurs est plus essentielle ». Et pour ce faire, il est, pour lui, exclu d’accepter tout compromis de nature à « déshonorer la volonté populaire (…) Je n’accepterai pas que quelqu’un, quel qu’il soit, vienne porter atteinte à la volonté populaire et qu’il se comporte en tant que chef du gouvernement, alors qu’il ne l’est pas ».

 

Au PJD, on exclut toute logique de conflit avec le Palais

La démocratie, soutient Benkirane, a pour fondement une base de calcul prenant pour contre-exemple les arrangements dont ont fait preuve l’Istiqlal et le PAM à Taza. « On nous a appris à l’école que 47 est supérieur à 15, le contraire appliqué aux élections n’a pas de sens, sinon, rien ne va plus », a-t-il répété. « Les mathématiques sont le fondement de toute science ». Et c’est de cette logique que le PJD conçoit le règlement de sortie des urnes. Sinon, « à quoi bon arriver en tête des élections (…) autrement, cela ne vaut rien », s’emporte-t-il, faisant explicitement référence à la volonté affichée « par certaines parties » de chercher à remettre en cause ce principe inaliénable, selon lui.


Etrange de constater aujourd’hui après la diffusion de la vidéo de Benkirane que le discours royal venait en fait en contradiction des paroles tenues la veille et à huis-clos par le Chef du gouvernement. Benkirane a-t-il donc été tenu au parfum de l’argumentaire royal ? Etait-ce le message qui lui avait transmis Akhannouch lors de leurs échanges ? Contacté par Le Desk, un ancien ministre PJD refuse toute interprétation d’ordre conflictuelle avec le Palais. Pour lui, la diffusion de cette vidéo a pour seul contexte « les derniers échanges avec les partis, pas au-delà ».


Le 30 octobre 2016, Abdelilah Benkirane recevait Aziz Akhannouch en vue de la formation du prochain gouvernement. Depuis, les sourires et les accolades ont donné lieu à une guerre larvée que le discours du roi est venu recadrer. AIC PRESS

 

Dépité, Benkirane a aussi sonné la charge contre le Parti authenticité et modernité (PAM) dont il juge suspect le fait qu’il ait pu doubler de sièges depuis 2011, évoquant un achat de voix. « Qu’a fait ce parti en faveur du pays pour obtenir un tel score ? », s’interroge le chef du gouvernement. « Tout ce que je sais c’est qu’il a parlé du cannabis, mené sa campagne contre les islamistes …Rien, que des désastres, pourtant il a obtenu 102 sièges… ». Il affirme ne pas juger le résultat, « mais la méthode employée pour y arriver ».

 

Evoquant l’Istiqlal – que veut écarter à tout prix Akhannouch au profit de l’UC et du MP-, Abdelilah Benkirane a insisté pour dire qu’il ne laissera pas tomber son allié « pour sa posture courageuse pourtant difficile au Maroc » et ce malgré les différends qui ont émaillé les rapports du PJD avec le parti de Hamid Chabat. Des tensions « qui font partie désormais du passé », a-t-il insisté, rappelant que le parti de la balance a refusé une alliance alternative avec le RNI et la désignation de Lahbib El Malki de l’USFP au perchoir avant la formation de la coalition.


L’air ténébreux, la voix cassée, le patron du PJD a ensuite enjoint son conseil national à demeurer soudé au nom « des valeurs que vous allez donner en héritage à la société (…) Cette empreinte est la chose la plus essentielle » a-t-il prévenu, faisant un parallèle avec la réalisation d’infrastructures aussi importantes soient-elles : « Elles n’ont aucun impact réel si celles-ci ne sont pas réalisées et entretenues par une politique qui se fonde sur les valeurs et la justice ». Une métaphore qui fait nettement référence au discours technocratique de ses adversaires.


En 2011, au sortir des bouleversements nés des Printemps arabes, Benkirane estime que son parti a agi en « considération de cette période de crise ». Or, en 2016, il ne compte agir politiquement « que sur le socle des valeurs », expliquant manifestement qu’après sa victoire aux dernières législatives, il n’accepterait aucun compromis de nature à lui ravir les commandes gouvernementales.


Abdelilah Benkirane s'adressant au Conseil national du PJD le 5 octobre 2016. PJD


Abdelilah Benkirane conclut son monologue par un message de fermeté destiné à mobiliser ses troupes, appelant son parti et ses sympathisants à faire « bloc solidaire » sur ces principes, appelant à « les frotter pour qu’ils brillent », et ce quel qu’en soit les conséquences.


La diffusion orchestrée de cette vidéo une semaine après son enregistrement et le discours du roi, révèle aujourd’hui une certitude : la crise dépasse le seul cercle partisan. Elle met en lumière une hostilité désormais déclarée du Chef du gouvernement et de tout l’appareil politique du PJD à Aziz Akhannouch et en filigrane à la vision royale.


Si le PJD a décidé de la rendre publique, c’est pour souligner que non seulement le processus de la formation du prochain gouvernement est dans l’impasse totale, mais aussi pour indiquer que ceux qui cautionnent, appuient et défendent une autre voie que celle qu’il entreprend avec ses alliés, le font « contre la volonté du peuple ».


En abattant cette carte, Benkirane choisit le bras de fer dans une logique d’avertissement. S’il ne s’avoue pas vaincu, loin de là, il emprunte une posture de sédition qui pourrait soit aboutir à sa chute, soit à une instabilité politique durable.