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15.11.2018 à 00 H 09 • Mis à jour le 15.11.2018 à 00 H 10
Par
Tribune Libre

Affaire Samir: « La horde », par Mohammed Benmoussa

Mohammed Benmoussa, Economiste. DR
Dans une interview accordée au Desk fin octobre, l’économiste Mohammed Benmoussa expliquait pourquoi la Samir, unique raffinerie de pétrole du pays, doit et peut être sauvée. Ses réponses personnelles à nos questions lui ont valu une cabale outrancière par voie de presse et un lâchage en règle de la part de la CGEM au sein de laquelle il siège. Il revient dans cette tribune libre que nous lui accordons sur cet épisode amer et apporte ses explications circonstanciées pour « rétablir quelques vérités et faire appel au libre arbitre et à l'intelligence » des Marocains

Les mots me manquent pour dire à quel point me heurte l’injustice qui me fut infligée il y a quelque temps. Je prends ma plume aujourd’hui, non pour ma modeste personne, mais pour mes proches. Pour ma mère, mon épouse, mes enfants, ma petite fille et pour quelques amis fidèles et loyaux. Ils se sont tous inquiétés des propos insultants et menaçants qui ont été proférés à mon encontre par une certaine presse, celle du caniveau, qui répond sans sourciller aux commandes de ses actionnaires sponsors et « livre aux chiens  l’honneur d’un homme ». Ceux qui sont les miens se sont tous préoccupés du lâchage en bonne et due forme dont je fus l’objet de la part de l’organisation patronale dans laquelle je siège. Celle-ci se sentant fondée de publier un communiqué de désolidarisation avec les propos que j’exprimais en mon nom personnel quelques heures auparavant sur un media national. Une sorte de violation flagrante du devoir d’impartialité et de reniement total de l’engagement d’indépendance tant claironné durant la campagne électorale.


Mais que me reproche-ton au juste ? Pourquoi une telle cabale ? Comment expliquer une telle violence verbale ? Les uns invoquent une « diffamation », les autres  parlent d’une « opinion qui n’engage que son auteur ». Il faut savoir raison garder et parler des faits, et rien que des faits, et surtout ne pas faire de procès d’intention ou suggérer des supputations infondées. Je souhaiterais rétablir quelques vérités et faire appel au libre arbitre et à l’intelligence de mes concitoyens, et donc à leur seul jugement.


D’abord, j’aimerais préciser n’avoir aucune animosité personnelle envers qui que ce soit, ni de compte à régler avec personne. Mon seul dessein est de contribuer à réformer mon pays et à transformer notre modèle de développement économique et social. Lutter contre le mélange incestueux des affaires et de la politique est un devoir de salubrité publique, qui participe de cette réforme et de cette transformation. Sous d’autres cieux, notamment outre atlantique et sur la rive nord de la Méditerranée, la potion amère du mélange des genres a dégradé les institutions de représentation et de gouvernance et enfanté de la trisomie politique. Déconstruire toutes les situations de rente et mettre un terme à tous les cartels et groupes de pression, est une condition sine qua non à la modernisation de notre économie. Il incombera aux décideurs politiques de le faire avec détermination et courage, sans esprit belliqueux et sans volonté de nuire, mais il faudra le faire sans que leur main ne puisse trembler. Sans aucune hésitation. Sans aucun état d’âme. Animés par la seule volonté de servir l’intérêt général et de faire avancer l’économie marocaine en libérant les énergies privées et en les protégeant de l’hégémonie des pôles de puissance.


Ensuite, les deux dossiers polémiques de La Samir et des hydrocarbures sont emblématiques de la faillite de la gouvernance publique, dont la réforme sera nécessairement, impérativement, irrésistiblement, consubstantielle à la transformation du modèle de développement. Il n’y aura pas de création de richesses supplémentaires pour les Marocains, ni de politique de redistribution plus juste, sans des acteurs publics performants, impartiaux et vertueux. Nommer les choses telles qu’elles sont, et non point comme on souhaiterait qu’elles fussent perçues, participe de l’éveil de la nation et du respect de l’esprit de la Constitution, qui ne doit plus rester lettre morte. Ces deux filières du secteur pétrolier, le raffinage et la distribution, ne sont pas les seules concernées par l’impératif de réforme. D’autres suivront logiquement, forcément, comme la banque, les télécommunications, l’immobilier, la pêche, le transport ou l’exploitation des carrières. Ce n’est plus qu’une question de temps. Toutes ces activités ont un besoin crucial de régulation publique et de mise en concurrence, pour le plus grand bien des consommateurs et des agents économiques de taille moyenne et petite. Un jour viendra où l’économie de la rente disparaîtra de sa plus belle mort, où l’égalité des chances règnera sur l’économie marocaine et où chaque Marocain, chaque citoyen, chaque opérateur économique, récoltera le fruit de son travail sans se prévaloir d’un privilège autre que celui de son labeur ou de son talent. Et ce jour-là, il est à portée de main, car nous vivons un moment unique, une opportunité historique qui ne se reproduira pas de sitôt, un temps accéléré où les courants d’idées réformatrices enfantés par la mondialisation des économies, des esprits et des cultures viennent en écho aux appels insistants du Souverain pour une transformation radicale du modèle de développement de notre pays. Une sorte d’alignement parfait des planètes, que les hauts responsables doivent saisir s’ils désirent s’inscrire dans le sens de l’histoire.


Ensuite, la langue de Molière regorge de nuances que les esprits binaires ne peuvent intégrer. N’en déplaise à la horde de serviteurs qui vouent les esprits libres aux gémonies et fantasment sur la bénédiction de leurs maîtres, le terme « cartel » n’est ni une injure, ni une « diffamation », mais un concept économique connu des initiés et largement usité pour décrire un déséquilibre de rapport de forces dans un marché supposé concurrentiel. Le concept d’oligopole est aussi utilisé pour décrire une situation comparable, où quelques producteurs de biens ou de services donnent le la au marché. Il ne s’agit évidemment pas de cartels opérant dans des trafics illégaux, tels les cartels de la drogue, mais de cartels économiques. Ce type de cartel est une entente réalisée entre plusieurs entreprises, soit par des actions concertées, soit de façon implicite en observant volontairement une attitude commerciale passive, en vue de limiter la compétition sur un marché concurrentiel. Le cartel le plus connu est celui de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole), créée en 1960 pour permettre à ses membres d’unir leurs efforts et de concerter leurs actions, notamment par le biais des quotas, afin de contrôler les prix du marché pétrolier. Le cartel est donc né quand les grandes firmes, comme les pays, ont compris le danger que présentait pour eux la concurrence libre. Au lieu de se combattre loyalement, les rivaux choisissent l’alliance pour conquérir ensemble les marchés et maximiser leurs profits, toujours au détriment du consommateur. En Europe, les cartels ont été observés dans plusieurs secteurs et combattus par les pouvoirs publics, qui leur ont infligé des amendes considérables. En 2001 lorsqu’il était Commissaire européen à la concurrence, Mario Monti déclarait que « les cartels sont un cancer pour l’économie européenne ». Le bras armé de la Commission européenne chargé de la lutte contre les entraves à la concurrence, la Directorate General for Competition (DG Comp), a infligé près de 28 milliards d’euros d’amendes pour ententes illicites sur la période 2000-2018, dont 2.9 Md € aux constructeurs européens de camions. En France, l’Autorité de la concurrence a accusé en 2011 les quatre principaux fabricants de lessive d’entente sur les prix durant la période 1997/2004, leur infligeant près de 400 millions d’euros d’amendes. Cette Autorité a également sanctionné d’autres secteurs en France : la téléphonie mobile qui subissait en 2005 une amende de 534 M € pour entente illicite, les banques qui recevaient en 2010 une amende de 385 M € pour entente sur les commissions interbancaires appliquées sur les chèques, les opérateurs Télécoms pour l’internet ADSL, les négociants en produits sidérurgiques… En Europe donc, personne n’est accusé de « diffamation » et la DG Comp comme l’Autorité française de la concurrence font leur œuvre en toute indépendance. Revenons au cas du Maroc. Le rapport de la mission d’information parlementaire au sein de la Commission des finances et du développement économique de la Chambre des représentants, dont une partie aurait été expurgée, fait référence explicitement à des soupçons d’entente des distributeurs d’hydrocarbures sur les prix, indiquant en page 62 dudit rapport que « La Commission a conclu que le secteur a particulièrement besoin d’une accélération de la réactivation du Conseil de la concurrence, et ce pour qu’il joue son rôle de contrôle du respect de la concurrence loyale à l’intérieur du marché », « (…) La poursuite de la modification des prix de la part des professionnels tous les 1er et 16 de chaque mois, ce qui est de nature à suggérer qu’il s’agit d’un indicateur d’une pratique portant atteinte à la concurrence », «  (…) La constatation d’un comportement parallèle dans la politique tarifaire appliquée par les acteurs  ». Et de rajouter en page 64 du même rapport concernant les mesures prises par le département ministériel concerné : « Avertir les professionnels par écrit que la conduite parallèle constatée dans le marché des hydrocarbures peut être interprétée comme une connivence dans le secteur et un manquement au principe de la concurrence loyale (19 mai 2017) ». Ces soupçons prennent une dimension toute particulière dans un contexte de défiance généralisée où l’inaction du Conseil de la concurrence est devenue un secret de Polichinelle et un grand sujet d’inquiétude des opérateurs privés, tant nationaux qu’étrangers. Quant au différentiel de marge engrangé par les distributeurs, le rapport parlementaire indique explicitement en page 53 qu’il s’élève en moyenne à 96 centimes au litre de gasoil et 76 centimes au litre d’essence. Compte tenu du niveau de consommation de produits pétroliers au Maroc, soit près de  7 milliards de litres de gasoil et 1 milliard de litres d’essence annuellement, les profits additionnels sur deux exercices se situent dans une fourchette comprise entre 15.5 et 17 milliards de dirhams. Le seul opérateur de distribution qui publie ses comptes du fait de la cotation en bourse de ses actions, est le groupe Total. Les résultats nets de cette entreprise sont passés de 376 millions de dirhams en 2015 à 840 millions de dirhams en 2016, soit une hausse de +123 % et un ROE (Return On Equity) de 94 % !


Enfin, il ne faut pas perdre à l’esprit que les deux affaires précitées, La Samir et les hydrocarbures, ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Force est de reconnaître que le Maroc se trouve aujourd’hui face à un schisme considérable aux multiples dimensions, que les politiques publiques n’arrivent pas à traiter. Des écarts considérables, des fractures retentissantes, entre l’immensité des attentes légitimes des citoyens et la modestie des résultats des gouvernants, qui se creusent de plus en plus jusqu’à constituer un divorce quasi irréversible. Les manifestations populaires à répétition et les interminables procès judiciaires, les campagnes de boycott et les renoncements des opérateurs privés à l’acte d’investir, les familles démunies qui fuient le pays au péril de leur vie, les cadres supérieurs et les entrepreneurs qui s’installent définitivement à l’étranger… sont autant de signes annonciateurs d’un désamour profond qui semble s’installer définitivement, et finalement d’une rupture du lien social entre les citoyens marocains, entre une poignée d’ultra riches et l’écrasante majorité de pauvres et de ménages moyens qui se paupérisent, entre les traditionnalistes ultraconservateurs et les modernistes ivres de vie et de culture, entre les jeunes générations et leurs ainés, entre les grandes métropoles et les zones rurales les plus recluses… Ce schisme multidimensionnel n’est, à vrai dire, que le reflet d’une fracture d’une autre nature, celle de la parole et de la pensée, qui entrave le débat libre et conduit à recourir à des florilèges de circonvolutions pour ne pas nommer les maux comme il conviendrait de le faire, et celle des hommes, qui place des illustres inconnus et des personnages très ordinaires à la tête de fonctions publiques extraordinaires. Rétablir le lien social requiert donc une transformation du langage politique et une sanctuarisation du principe de méritocratie pour retrouver légitimité, crédibilité et efficacité. Sans sombrer dans le populisme, voie sans issue privilégiée par les faibles en manque de créativité et de compétences, cette redéfinition du message politique et cette reconstruction de la classe dirigeante doivent se fonder sur un aggiornamento des puissants et des leaders d’opinion. Les premiers sont appelés à battre en retraite, à renoncer à leurs privilèges et à se mettre, enfin, au service de l’intérêt général ou à quitter définitivement l’échiquier politique. Les seconds, à développer un discours audacieux de vérité dans le respect des institutions de notre pays, pour fédérer les citoyens et reconquérir une confiance en perdition.


Mohammed Benmoussa est économiste, chef d’entreprise, ancien banquier, ancien Vice-président de la Bourse de Casablanca et président de l’APSB, Chief Economist de la CGEM, Directeur général du cabinet Match Point Conseil, acteur politique, membre du parti de l’Istiqlal, acteur associatif.


L’auteur s’exprime ici en tant que membre du Secrétariat national du Front national pour la sauvegarde de la raffinerie marocaine et Vice-président du Mouvement Damir.


Lire à ce propos son interview : Mohammed Benmoussa : pour la Samir, « nulle solution sans l’engagement de l’Etat »

Lire aussi notre enquête : Affaire Samir : les dessous d’un complot d’Etat