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15.11.2018 à 01 H 02 • Mis à jour le 15.11.2018 à 01 H 03
Par
Parti-pris

El Mortada Iamrachen, un innocent condamné par une justice vengeresse

El Mortada Iamrachen en août 2017 à Bouskoura. LE DESK
El Mortada Iamrachen, 32 ans, figure pacifiste du Hirak rifain, a vu sa condamnation en première instance à cinq ans de prison ferme par le tribunal antiterroriste de Salé pour « apologie du terrorisme et incitation à commettre des actes terroristes » confirmée en appel au soir du 14 novembre. Il avait été arrêté à Al Hoceima le 10 juin 2017 dans le cadre d’une campagne visant des manifestants et meneurs du Hirak

La cour d’appel antiterroriste de Salé a confirmé le 14 novembre au soir le verdict de cinq ans de prison ferme prononcé en première instance à l’encontre du militant du Hirak rifain El Mortada Iamrachen poursuivi pour « apologie du terrorisme ».

 

L’accusation était en partie en lien avec le meurtre en décembre 2016 de l’ambassadeur russe à Ankara dont il avait rapporté les seuls faits sur Facebook. C’est pourtant bien pour son engagement avec le mouvement social du Hirak qu’il était visé, comme nous l’expliquions en décembre 2017.


Lors de son procès en première instance, Le Desk avait parcouru l’exposé des faits qui lui sont reprochés, rédigés sous la dictée du juge antiterroriste Abdellatif Lamrani. Un condensé affolant de non-sens aux allures de machination judiciaire qui interroge sur les motivations véritables du procès intenté contre ce « messager de bonne volonté ».

 

Dans un éditorial en défense d’El Mortada, nous appelions à nous interroger sur cette justice d’abattage et exiger des comptes à nos gouvernants, pour notre bien commun.


Nous republions ci-dessous, notre article paru il y a presque un an, démontant point par point les accusations dont cette figure pacifiste du Hirak a été la victime.


El Mortada Iamrachen: FZL / LE DESK


El Mortada Iamrachen jugé en Absurdistan

El Mortada Iamrachen, 31 ans, figure du Hirak rifain, a été condamné en première instance à cinq ans de prison ferme le 30 novembre par le tribunal antiterroriste de Salé pour « apologie du terrorisme et incitation à commettre des actes terroristes ». Il avait été arrêté à Al Hoceima le 10 juin dernier dans le cadre d’une campagne visant des manifestants et meneurs du Hirak. Son procès en appel a été reporté au 7 mars.


 Hier, à la veille de sa première comparution devant ses juges d’appel, l’ONG Human Rights Watch (HRW) a demandé aux autorités marocaines de « réexaminer de toute urgence » sa condamnation. Les aveux par lesquels Iamrachen aurait reconnu faire l’éloge du terrorisme ont, selon ses avocats et HRW, été obtenus de force. « Sans même l’examiner, le tribunal a sommairement rejeté l’affirmation d’Iamrachen selon laquelle ses aveux avaient été obtenus sous la contrainte »souligne l’ONG dans son communiqué, ajoutant que « les autorités devraient faire en sorte qu’aucun aveu obtenu sous la contrainte ne soit accepté comme preuve dans un tribunal ». La police l’aurait pour ce faire menacé de diffuser des photos intimes de sa femme trouvés sur son smartphone.


L’argument fallacieux de la signature nominative

Le tribunal a rejeté la requête, affirmant : « Ayant examiné le procès-verbal de police, la Cour a remarqué que l’accusé n’y avait pas seulement apposé sa signature, mais qu’il avait également écrit son nom  [ce qui a conduit la Cour] à rejeter la motion [de la défense], à cause de son manque de sérieux. » Dans le jugement, il n’est indiqué nulle part que le tribunal a examiné (et encore moins enquêté sur) l’allégation d’Imarachen selon laquelle ses aveux étaient contraints. Le jugement n’explique pas non plus comment ou pourquoi le fait d’avoir inscrit son nom, en plus de sa signature, prouve que l’accusé a signé volontairement, note HRW.


« Une fois de plus, on jette en prison un activiste marocain en se fondant sur des aveux contestés », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de HRW. « Les autorités marocaines devraient enquêter en bonne et due forme sur l’allégation d’Iamrachen selon laquelle ses déclarations à la police ont été obtenues sous la contrainte  et elles devraient écarter du dossier tout élément de preuve qui semble résulter de coercition. »


Selon ses avocats, El Mortada Iamrachen a de fait « surtout été questionné sur l’organisation du Hirak et ses détails opérationnels », lors de ses interrogatoires par la police antiterroriste.


La justice s’est focalisé sur deux de ses publications sur Facebook. Dans la première, il relayait la nouvelle de l’assassinat de l’ambassadeur de Russie en Turquie, le 19 décembre 2016, par un policier turc qui agissait apparemment au nom de L’État islamique. Le post Facebook, que Human Rights Watch a consulté, ne commentait pas la nouvelle et se contentait de rapporter, à l’instar de nombreux médias, que « le meurtrier [avait] crié : ‘Nous mourons à Alep, et vous, vous mourez ici’ ». Un peu plus tard dans la même journée, Iamrachen ajoutait sur Facebook : « Le meurtre de l’ambassadeur russe est un crime terroriste, et son auteur est un criminel…  quelles que soient ses motivations. »


De plus, le tribunal s’est basé sur des commentaires évidemment sarcastiques publiés sur sa page Facebook dans lesquels il se moquait d’un prétendu journaliste qui l’interrogeait sur un improbable voyage dans les cavernes de Tora Bora en Afghanistan en lui rétorquant avoir reçu l’ordre du « chef d’Al Qaïda (…) d’introduire des armes dans le Rif ». Le juge Abdellatif Lamrani n’a pas tenu compte de la requête pour que le PV soit jugé irrecevable. Fait alarmant, celui-ci n’a pas fait état dans les attendus du jugement des plaidoiries des avocats qui soulignaient que l’accusation est loufoque, comme l’avait démontré Le Desk  : Il est de notoriété publique que les grottes afghanes d’Al Qaida où se sont réfugiés un temps Ben Laden et ses affidés avaient été totalement pilonnées et nettoyées de leurs occupants lors de la grande offensive américaine de décembre 2001. A l’époque Iamrachen était à peine entré en adolescence…

 

Mohamed Sadkou, un de ses avocats, a déclaré à Human Rights Watch que « dans sa publication Facebook, Iamrachen relatait comment il s’était moqué d’un journaliste qui avait proféré des accusations absurdes contre lui, en lui racontant des faits imaginaires et en le mettant au défi de les publier ». Or, la déclaration rédigée par la police et signée par Iamrachen en juin ne mentionne nulle part qu’il s’agissait de sarcasme, souligne HRW.


« Le tribunal a ignoré les explications d’El Mortada Iamrachen sur ses publications Facebook, n’a pas enquêté sur ses allégations d’aveux forcés, et s’est basé uniquement sur ces aveux pour le condamner à cinq ans de prison », a conclu Sarah Leah Whitson. « Cette affaire n’a sans doute rien à voir avec le terrorisme », a-t-elle estimé. « Il s’agirait plutôt, poursuit-elle, d’un moyen détourné de (le) punir (…) »

 

Un vocabulaire jihadiste développé par… la justice

 Les éléments pouvant étayer la thèse d’une machination judiciaire montée à la va-vite, se trouvent dans la constellation de perles troublantes que Le Desk a constaté dans l’exposé des faits rédigés par le clerc de justice pour asseoir la condamnation.



Un des passages de contextualisation de l’accusation qui narre des faits évoquant la Seconde Guerre du Golfe qualifie Abou Moussab al-Zarqaoui, chef d’Al Qaïda en Irak, tué au combat le 7 juin 2006, de « cheikh ». L’offensive américaine contre le régime de Saddam Hussein y est décrite « de lâche agression ».



Par ailleurs, dans un autre passage, les attentats sanglants du 16 mai 2003 à Casablanca sont mis en doute laissant entendre qu’il s’agirait d’un complot d’Etat.



Plus loin, le policier turc auteur du meurtre de l’ambassadeur russe à Ankara est qualifié de « martyr »



Enfin, pour couronner le tout, Iamrachen est accusé d’avoir utilisé comme alias l’écrivain et intellectuel saoudien Abdullah al-Qasimi, mort en 1996 qui doit sa célébrité du fait de son changement radical de salafiste convaincu à celui de défenseur intarissable de l’athéisme. Pris pour intolérant dans une tournure de phrase qui défie l’entendement, le juge accuse alors Iamrachen d’obédience à al-Qasimi, parce-que celui-ci « condamne le terrorisme et l’extrémisme bien qu’il soit athée ». Allez comprendre !



Une terminologie furieusement jihadiste employée par la justice elle-même, qui ne s’explique pas, sinon par l’incompétence de ses auteurs et le caractère expéditif d’un procès d’abattage. Le juge a-t-il même réalisé que son argumentaire affolant pouvait être scruté ? A-t-on voulu à n’importe quel prix punir le « messager de bonne volonté » qui un temps a accepté de prendre langue avec les autorités sans renier la cause du Hirak ?


De quoi se dire qu’El Mortada Iamrachen a été jugé en Absurdistan d’autant que l’homme avait en 2015 obtenu un prix de la tolérance décerné par l’ONG américaine Search for Common Ground lors d’une cérémonie très officielle organisée à Rabat sous l’égide de l’Institut supérieur de la magistrature…


Lire aussi : Le cas Iamrachen : le prétexte du terrorisme pour noircir le Hirak

Ainsi que notre éditorial : En défense d’El Mortada Iamrachen, victime de l’impéritie du régime