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11.08.2019 à 08 H 45 • Mis à jour le 11.08.2019 à 08 H 45
Par
Maghreb

En Tunisie, une pléthore de candidats mais peu de programme

Nabil Karoui, patron de la chaîne de télévision Nessma. © LB/Mediapart
Le dépôt des candidatures au poste de président de la République s’est achevé vendredi 9 août avec 97 candidatures. Au-delà de la montée des populismes, plusieurs lignes de clivage vont s’inscrire dans cette campagne, déterminée par un contexte économique difficile et une crise de confiance entre les Tunisiens et leurs politiques

Tunis (Tunisie), correspondance.– «  Nous allons faire un grand tour de la Tunisie pour comprendre les Tunisiens, pour comprendre ce dont ils ont besoin (…) Notre priorité, c’est de redonner de l’eau à tous les Tunisiens », a déclaré le candidat Nabil Karoui lors de son dépôt de candidature le 2 août, à l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). Le patron de la chaîne de télévision Nessma et homme d’affaires est actuellement interdit de sortie du territoire et sous le coup d’une enquête judiciaire. Des amendements électoraux votés par le Parlement en juin auraient dû l’empêcher de postuler à la fonction présidentielle, mais ils n’ont pas été promulgués par le président avant sa mort. Depuis, le candidat, qui prépare sa campagne depuis trois ans avec un travail de terrain caritatif basé sur sa fondation Khalil Tounes, a pu rassembler suffisamment de militants pour créer un parti, Au cœur de la Tunisie, et présenter trente-trois têtes de liste pour les législatives, soit couvrir la totalité des circonscriptions.


En moins d’un an, il est devenu un rival sérieux à tous les autres prétendants à la présidence, notamment grâce à des slogans populistes et une campagne marketing bien rodée, à coups de spots publicitaires faisant un parallèle entre les lions (symbole de son parti) et ses militants.


« Si Nabil Karoui a su s’adresser aux estomacs des gens, nous saurons nous adresser à leurs cerveaux », plaide un député du parti Ennahda, Naoufel Jammali, confiant. Mais le populisme ne risque-t-il de prendre le pas sur les programmes de fond des partis avec de telles figures ?


« La montée du populisme en Tunisie est liée aussi à ce qu’il se passe dans le reste du monde, mais plus spécifiquement, les candidats s’affirment surtout contre le système politique et ses élites, en répondant à une demande des Tunisiens qui accusent la classe politique au pouvoir de n’avoir rien fait pour eux depuis huit ans. Il y a ceux qui s’affirment en dehors de la politique avec des réseaux clientélistes et un maillage de la population qui passe par des réseaux associatifs, et d’autres qui s’affirment dans une narration contre-révolutionnaire, la nostalgie d’une ère où tout allait mieux selon eux », analyse Zyed Krichen, rédacteur en chef du quotidien arabophone Le Maghreb.


Au-delà de la montée des populismes, plusieurs lignes de clivage vont s’inscrire dans cette campagne, très déterminée par un contexte économique difficile et une crise de confiance entre les Tunisiens et leurs politiques.


Débats à la télévision nationale

Les thèmes de la montée de l’argent et de la corruption prendront-ils le dessus cette année, alors que sur les débats identitaires de 2014 avaient opposé le vote islamiste au vote progressiste ? C’est le credo de nombreux candidats de gauche et d’indépendants qui se présentent cette année.


« Mon programme est de remettre de l’ordre avec la primauté de la loi pour lutter contre la corruption, l’application d’un modèle économique protectionniste et remettre des valeurs au centre du projet de société autres que celle de l’argent », témoigne Lotfi M’raihi, médecin et candidat d’un petit parti, l’Union populaire républicaine, créé en 2011. Il s’est lancé dans la course pour tenter de renouveler le débat, selon ses mots, et prépare sa candidature depuis quatre ans. « Ma présence n’est pas un simple témoignage, même si mon parti n’est pas encore suffisamment ancré. L’enjeu de cette présidentielle est d’instaurer une certaine qualité de débat politique. Les élections de 2014 ont été un peu torpillées par une volonté de créer une bipolarisation et cela a empêché les Tunisiens de voir les autres candidats à l’époque. Cette fois, nous pouvons casser ce système et présenter un programme et un débat réel de fond. »


Pour la première fois, la télévision nationale organisera une série de débats avec des confrontations entre candidats pendant la campagne électorale, chose qui n’avait pas été faite en 2014, lors de l’affrontement du second tour entre Beji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki.


À cette possibilité d’un débat, s’ajoute aussi la montée de personnalités diverses qui ont chacun un réservoir de voix, surtout avec l’éparpillement des partis politiques (près de 220 actuellement). Avec l’avancement de la date de l’élection présidentielle au 15 septembre, avant les législatives, la plupart des grands partis ont voulu miser sur un candidat fort, avant d’annoncer des idées.


« Même nous qui visions avant tout le Parlement, nous avons dû proposer un candidat pour ne pas être out, c’est le jeu politique », avance Ridha Driss membre du bureau exécutif, au sein du parti Ennahda. Le parti a choisi un candidat qui fait l’unanimité, l’avocat Abdelfattah Mourou, « qui a une image positive au sein de la population », selon Ridha Driss. Pour le parti qui compte défendre une transition vers un programme beaucoup plus social et moins libéral que les années précédentes, il faudra d’abord défendre une personne, un candidat à la présidence.


D’autres partis ont fait un choix pragmatique faute d’union dans le camp social-démocrate. « Nous avons pris le temps de bâtir notre parti et ses antennes régionales pendant deux ans. Aujourd’hui, nous présentons un candidat qui défendra les prérogatives du président de la République avant tout », déclare Khawla Ben Aïcha, membre du parti Machrouu Tounes fondé par un ancien de Nidaa Tounes, Mohsen Marzouk qui sera candidat à la présidentielle.


Ce parti espérait former une coalition avec les autres avatars de la même famille politique qui sont nés ces dernières années et présenter un candidat commun mais l’adhésion n’était pas au rendez-vous. « Nous avons tenté des rapprochements avec Al Badil Ettounsi [parti de l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomaa – ndlr],Nidaa Tounes, ou encore Tahya Tounes [parti de l’actuel chef du gouvernement Youssef Chahed – ndlr], mais chacun voulait présenter son candidat et imposer des quotas sur les législatives, cela n’a donc pas fonctionné », ajoute Khawla Ben Aïcha.


Du côté de la gauche, même dispersion des personnalités, Mongi Rahoui et Hamma Hammami sont candidats de la même famille politique, le Front populaire, Mohamed Abbou représente une gauche plus nuancée, tous les trois ont pratiquement la même assise populaire, voire le même électorat.


Au niveau de la famille progressiste, les électeurs auront le choix entre l’actuel chef du gouvernement Youssef Chahed, candidat de son parti Tahya Tounes et le ministre de la défense actuel Abdelkrim Zbidi, candidat de Nidaa Tounes, l’ancien parti de Youssef Chahed et le parti du président défunt Beji Caïd Essebsi. Tous les deux ont déclaré leur candidature très tard et la publication des sondages n’est plus autorisée en cette période électorale, difficile de connaître leur réelle assise au sein de l’électorat. « Ce qui est sûr, c’est que désormais les écarts sont très minces entre plusieurs candidats, il n’y a plus deux candidats qui s’affirment commet lors des publications des premiers sondages, cela se jouera donc sur le détail pour que deux candidats arrivent à s’affirmer pour un second tour », témoigne un analyste.


Face aux personnalités qui comptent aussi s’imposer dans les législatives pour éviter la cohabitation forcée de ces huit dernières années, aucun parti n’ayant eu de réelle majorité absolue à l’Assemblée, viennent les pourfendeurs de la Constitution pour qui la magistrature suprême revient surtout à revenir à un régime présidentialiste.


Abir Moussi se présente comme candidate à la fois pour les législatives et la présidentielle avec son parti, le Parti destourien libre, l’un des plus anciens de Tunisie et une réminiscence assumée du parti de Ben Ali (le Rassemblement constitutionnel démocratique). Pour cette avocate, qui est l’une des seules à avoir présenté son programme officiellement, le chômage et la dégradation du niveau de vie en Tunisie seront ses principales cibles, et nécessitent une remise en question du système politique actuel.


« Notre programme est un programme de sauvetage national, de salut national. (…) Le plus important aujourd’hui en Tunisie, c’est de rétablir de l’ordre, de renforcer le pouvoir exécutif donc de changer la Constitution », a-t-elle déclaré lors de son dépôt de candidature.


Amor Mansour, ancien gouverneur de Tunis et ancien ministre de la justice, a regroupé une équipe de volontaires, retraités et jeunes derrière son mouvement indépendant Thaarek (Bouge-toi). Lui aussi veut changer la Constitution après avoir fait l’expérience du pouvoir local, il avait pu lutter contre les étalages et les constructions anarchiques et estime que le président doit avoir plus de prérogatives que dans le régime parlementaire actuel. « Nous avons besoin de quelqu’un qui se bouge et qui fasse les choses, pas quelqu’un de passif », avance-t-il.


Entre rêve d’une Troisième République, de la fin de la corruption et du chômage, éradication de la pauvreté et du manque d’accès à l’eau potable, les 97 candidats actuels rivalisent pour le moment d’idées et d’idéaux, parfois au-delà des prérogatives du président de la République tel qu’il est défini par la Constitution. Si beaucoup semblent se préoccuper davantage d’une campagne centrée sur la transition économique plutôt que sur la transition politique, peu ont donné des propositions pour amorcer cette transition.


L’ISIE révélera une liste préliminaire de candidatures retenues le 14 août (pour le moment 60 ont été rejetées et ont 48 heures pour faire recours) et le 2 septembre, lancement officiel de la campagne. Les candidats pourront s’exprimer plus souvent sur leur programme.