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30.06.2020 à 15 H 15 • Mis à jour le 30.06.2020 à 15 H 15
Par
Enquête

Migrants atteints du Covid-19, les dessous d’un fiasco sanitaire

Des migrants secourus par les garde-côtes espagnols en août 2019. JORGE GUERRERO/ AFP
153 cas de contamination au nouveau coronavirus ont été dépistés au sein des communautés migrantes dans la région de Laâyoune Sakia El Hamra. Ces foyers lèvent le voile sur un laisser-aller dangereux des autorités sanitaires dans la prévention et la prise en charge de cette population vulnérable. Le Desk reconstitue le puzzle de cette affaire

Une femme noire apeurée, portant un bébé, lance désespérée un appel à l’aide. Ce sont les premières images de cette vidéo devenue virale au sein des communautés migrantes et au-delà. Cette femme se trouve à Tarfaya (à 100 km au nord de Laâyoune). Elle s’inquiète des conditions de prise en charge médicale, notamment « des médicaments qu’on lui donne pour traiter corona ». L’état de panique de cette femme renseigne sur la mauvaise qualité de la prise en charge sanitaire de la population migrante dans la région Laâyoune Sakia El Hamra depuis la découverte d’un foyer du Covid-19 le 18 juin. Les migrants de cette région, spécialement à Tarfaya et Laâyoune, ont fait l’objet d’arrestations et d’une prise en charge sanitaire peu orthodoxes. Des pratiques qui ont amplifié les incompréhensions et les réactions violentes des migrants arrêtés. Le fiasco de cette prise en charge est symptomatique de l’absence d’un plan de riposte marocain incluant la prise en compte de la situation spécifique des personnes migrantes vulnérables, comme l’a recommandé l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).


L’Espagne donne l’alerte

Rappel des faits. Le 14 juin deux pateras arrivent aux Iles Canaries depuis Tarfaya. Sur les 70 personnes à bord, les autorités espagnoles détectent 31 cas de Covid-19. C’est l’état d’alerte du côté marocain. Deux embarcations sont interceptées par la Marine royale. Leurs migrants à bord sont testés. 37 cas découverts. 11 membres de la Protection civile, des Forces auxiliaires et de la Gendarmerie royale sont également contaminés lors de ces opérations d’interpellations. « Ces opérations ont été réalisées sans respect des précautions sanitaires », révèle une source locale.


Alors qu’on s’attendait à une prise en charge sanitaire au sein de ces communautés, les autorités locales lancent le 21 juin une vague d’arrestations à Tarfaya au sein de foyers surpeuplés de migrants. Audios et vidéos témoignent des conditions déplorables de détention. Les migrants dénoncent « l’absence du protocole médical habituel pour détecter les cas potentiels des cas du Covid-19 » et réclament « une prise en charge comme pour le reste des Marocains atteints du virus  ».


Cette vague d’interpellations se prolonge à Laâyoune. Des migrants, femmes et hommes, sont transportés dans des véhicules de l’autorité locale vers des centres provisoires, en vue d’effectuer des tests de dépistage. Parmi ces centres, l’école de Dcheira. 80 personnes y sont hébergées dans une improvisation générale. « L’objectif était de réaliser des tests Covid-19 et non pas les arrêter  », précise Taoufik Berdiji, président de la Commission régionale des droits de l’homme (CRDH) de la région de Laâyoune Sakia El Hamra, qui suit de près la situation avec les autorités locales.


Tensions et malentendus

Un premier groupe de 40 personnes sont testées négatives, elles seront libérées après leur deuxième test négatif. Au sein du deuxième groupe, 12 personnes seront testées positives. « Les cas de migrants détectés positifs sont asymptomatiques et ne présentent aucune complication sanitaire », nuance Abdelkabir Taghia, président de l’Association Sakia El Hamra pour l’immigration et le développement (ASEID). Les autorités de santé décident de garder en détention les 28 restants pour effectuer le deuxième test. « Ce malentendu a créé une vive tension et des réactions agressives de la part de ces migrants à l’égard des agents des autorités », regrette Taghia. Les migrants refusent le traitement à base de chloroquine. Ils expriment leur incompréhension et affrontent les forces de l’ordre. D’autres tentent de fuir l’école transformée en centre provisoire. « Les autorités décident alors de quadriller l’école et le quartier  », poursuit une autre source locale.


Photo-collage de la situation des migrants subsahariens détenus dans les centres de Laâyoune et Nador. LE DESK


Les migrants estiment que leur détention est injustifiée. « Nous exigeons des résultats fiables. Si nous sommes négatifs, qu’ils nous libèrent et qu’ils nous disent la vérité  », exige un des migrants qui a été détenu à l’école de Dcheira, joint par Le Desk. Ce dernier fulmine contre les conditions d’hygiène déplorables avec des toilettes sans eau depuis cinq jours.


Face à cette tension, un collectif d’associations propose au wali de la région une médiation. « Le 27 juin, nous nous sommes rendus au centre de Dcheira pour tenter de calmer les esprits et convaincre les 40 migrants de prendre leur traitement médical. Nous avons pu convaincre une partie d’entre eux  », relate Taghia qui a fait partie de ce comité de médiation. Depuis le 29 juin, ce groupe de migrants a démarré son traitement anti-Covid-19 « A Tarfaya, la prise en charge s’améliore graduellement. Après les premiers jours de cafouillage, 50 migrants testés positifs sont placés dans un dispensaire de santé et leurs accompagnants sont hébergés dans deux hôtels de la ville », rappelle Berdiji de la CRDH. Pris de court, les autorités tentent de pallier au manque de préparation dans la région pour faire face à la pandémie.


La région dépassée face à la pandémie

La région Laâyoune Sakia El Hamra fait face à une montée de la pandémie depuis le 20 juin. Epargnée durant trois mois, cette vaste région a vu la multiplication des foyers industriels et chez les communautés de migrants. Contacté par Le Desk, le directeur régional de la Santé n’a pas répondu à nos multiples sollicitations. Une source régionale témoigne : « La région a été dépassée par la rapidité de la diffusion du virus. Des ouvriers touchés ont dû passer une nuit dans une unité industrielle sans matelas ni couverture. Ce n’est pas seulement les migrants qui en pâtissent  », admet notre source. Et d’ajouter « Les structures sanitaires pour la prise en charge ne sont pas suffisantes. Les hôtels de la commune d’El Marsa ont été transformés en hôpitaux de campagne pour les cas de Covid-19 ».


A Laâyoune, les migrants sont estimés à 1 500 personnes. Ils sont bien intégrés parmi la population, au sein des quartiers populaires notamment à Skikima et au boulevard Boukraâ. Cette communauté compte des travailleurs migrants au sein des unités de conserves de poisson à Al Marsa, dont une dizaine a été touchée par le Covid-19 comme leurs collègues marocains. Le reste de cette communauté est composé de travailleurs dans l’informel, ainsi que des candidats à l’immigration irrégulière. Leur arrivée dans la région a augmenté d’environ 50 % en quelques mois.


Des migrants otages des réseaux de passeurs

Depuis le début de l’année 2020, des centaines de migrants ont rejoint la région qui devient le premier point de passage vers l’Europe depuis les eaux marocaines. « Ces migrants vivent au sein de foyers surpeuplés de 20 à 40 personnes dans des conditions déplorables », déplore Taghia. Cette promiscuité et la fragilisation des migrants n’ont pas poussé les autorités sanitaires a lancer des opérations de dépistage préventif. Livrées à leur sort durant trois mois, ces communautés ont dû faire face à la pandémie avec le seul soutien humanitaire des associations. Dès le mois de mai Le Desk avait alerté sur le risque qui pèse sur ces communautés fragilisées et leur maintien en détention sans prise en charge sanitaire.


« A Tarfaya, les réseaux de passeurs ont fonctionné à plein régime durant le confinement créant même un appel d’air depuis les villes d’Agadir et de Marrakech », s’alarme Taghia. Des vidéos circulent sur les réseaux sociaux montrant des migrants ralliant Tarfaya à pied, avec le but de faire la traversée. Ces réseaux de passeurs, connectés aux mafias de la drogue, hébergent les candidats d’immigration dans des taudis, tout en les rackettant.


Les associations de la société civile, dont l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), section Sahara réclame « une prise en charge égalitaire entre les Marocains et les étrangers et dans le respect de la dignité ». L’AMDH Sahara réclame aussi « la libération des migrants enfermés dans des centres depuis le début du confinement et alors qu’ils ont été testés négatifs ». Le 29 juin, 51 cas viennent d’être déplacés dans l’hôpital de campagne de Foum El Oued et ceux qui ont été testés négatifs ont été libérés. Une première lueur d’espoir dans ce cauchemar pour les migrants qui durent depuis trois mois.



Ce que recommande le système onusien (HCDH, OMS, OIM et HCR)
« Il est essentiel que chacun, y compris tous les migrants et les réfugiés, puisse bénéficier d’un accès égal et garanti aux services de santé et soit effectivement inclus dans les réponses nationales à la pandémie de Covid-19, ce qui comprend la prévention, le dépistage et le traitement. Cette inclusion contribuera non seulement à protéger les droits des réfugiés et des migrants, mais aussi à protéger la santé publique et à endiguer la propagation mondiale de la Covid-19 ».