Rabat suspend les douanes commerciales avec les enclaves de Sebta et Melilla
Le poste-frontière de Sebta côté marocain. Crédit : Mustapha Razi / Le Desk
La frontière commerciale entre le Maroc et les villes-enclaves de Sebta et Melilla est de nouveau close. Depuis la semaine dernière, les bureaux de douane terrestre, ouverts en février dernier à la suite d’un long processus de réchauffement diplomatique entre les deux pays, ont été fermés unilatéralement par Rabat. Une mesure que les autorités marocaines n'ont pas officiellement commentée jusque’à présent, mais que le gouvernement espagnol attribue à l’opération « Marhaba 2025 », le dispositif annuel de gestion du retour massif des Marocains résidant à l’étranger, qui se déroule du 15 juin au 15 septembre.
À Melilla, cette suspension a provoqué la colère du président Juan José Imbroda (Parti populaire – PP), qui a dénoncé le mardi 8 juillet la décision de Rabat, intervenue moins de 6 mois après la réouverture du poste douanier commercial, fermé sans préavis en août 2018 après plus d’un siècle et demi de fonctionnement. « Il n’y aura plus de douanes commerciales jusqu’à nouvel ordre », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. Selon lui, cette fermeture n’est en rien justifiée par l’opération « Marhaba 2025 », les deux opérations pouvant coexister à condition de définir des horaires précis pour le passage des véhicules de fret. « C’est le Maroc qui règne à la frontière », a-t-il martelé.
Juan José Imbroda affirme avoir été informé, le même mardi 8 juillet, que le Maroc avait empêché une expédition d’appareils électroménagers, décidant de bloquer le passage de toutes les marchandises dans les deux sens pendant toute la durée de l’opération « Marhaba 2025 ». L’agence EFE rapporte pour sa part qu’un courriel en français a été transmis par les douanes marocaines à des commerçants espagnols de Melilla, stipulant que les échanges commerciaux étaient suspendus jusqu’à la fin de ladite opération de transit. Cette communication fait écho à un précédent épisode survenu début janvier dernier, où Rabat avait déjà empêché une tentative de réouverture du point de passage.
Les explications d'Albares
De leur côté, les autorités gouvernementales espagnoles minimisent les faits. Le ministère des Affaires étrangères, dirigé par le socialiste José Manuel Albares, a rappelé que l’accord conclu avec le Maroc prévoit expressément la possibilité de moduler ou suspendre le transit de marchandises en cas de flux exceptionnels, comme c’est le cas durant le transit des MRE. « Les deux douanes travaillent ensemble pour rendre le passage des marchandises compatible avec l'opération », fait-on savoir depuis Madrid, malgré le silence des autorités marocaines.
À Sebta, aucune position officielle n’a encore été exprimée. Les flux commerciaux à la frontière y étaient de toute manière très limités depuis l’ouverture du bureau de douane commerciale en début d’année. Sur les 42 expéditions enregistrées, la majorité concernait du sable et du gravier, réacheminés comme avant depuis la péninsule. Une seule tentative d’exportation vers le Maroc, dans le secteur automobile, a eu lieu. L’absence d'activité commerciale réelle donne à penser que le Maroc restreint sévèrement le fonctionnement de ces points de passage.
Maigres transactions
Depuis février, seuls 19 échanges commerciaux ont été recensés à Melilla : 12 camionnettes marocaines transportant du poisson et des légumes, et 7 expéditions espagnoles d’appareils électroménagers. À Sebta, l’activité se réduit à une transaction tous les trois jours et demi, contre une par semaine à Melilla. Ces chiffres, dérisoires au regard des besoins des économies locales, nourrissent la frustration des opérateurs. « Ce n’est pas une douane commerciale libre, ouverte et internationale. C’est ce que veut le Maroc : ouvrir quand il veut, avec les produits qu’il veut », a déploré Enrique Alcoba, président de la Confédération des entrepreneurs de Melilla, dénonçant « une mascarade ».
Cette fermeture intervient dans un climat politique déjà tendu. Des rumeurs persistantes à Madrid, citées par la presse espagnole, évoquent une réaction de Rabat à la participation au dernier congrès du Parti populaire d’un représentant du Front Polisario, Abdulah Al Arabi, invité par les organisateurs. Bien que la fermeture ait précédé le congrès de quelques jours, son officialisation est intervenue juste après l’événement auquel assistaient les présidents de Sebta et Melilla. Pour Juan José Imbroda, ce lien est plus que probable, même si les autorités espagnoles s’en tiennent à l’explication technique du transit.
Une « normalisation » fragile
L’incertitude pèse désormais sur la suite des relations commerciales à la frontière. Le souvenir de la fermeture de 2018, intervenue également sans explication, hante toujours les esprits. Réouverte difficilement après l’alignement diplomatique opéré par le Premier ministre Pedro Sánchez en mars 2022 – via une lettre adressée au roi Mohammed VI soutenant la proposition marocaine d’autonomie au Sahara –, la douane de Melilla n’a jamais retrouvé son fonctionnement antérieur. Les horaires sont réduits, seuls les véhicules légers sont admis et la liste des produits autorisés est extrêmement restreinte.
La fragilité de cette « normalisation » est désormais manifeste. Après trois années de négociations, le Maroc semble continuer de considérer ces postes douaniers comme des leviers politiques, plutôt que comme des infrastructures économiques structurelles. Le gouvernement espagnol, soucieux de maintenir la feuille de route établie en 2022, évite l’escalade diplomatique, mais les critiques montent au sein des communautés locales. Le président PP de Melilla, qui fustige la « faiblesse » de l’exécutif espagnol face à Rabat, estime que les habitants de l’enclave sont les premiers à en faire les frais.
Pour ajouter à cette crispation, le dernier baromètre de l’Institut royal Elcano a révélé que 55 % des Espagnols considèrent le Maroc comme la principale menace extérieure, devant la Russie (33 %), les États-Unis (19 %), Israël (8 %) et la Chine (6 %). Cette perception négative s’amplifie dans un contexte où la dépendance structurelle de Madrid à l’égard de Rabat sur les dossiers migratoire, énergétique et frontalier devient de plus en plus apparente.
L’épisode en cours ne fait que confirmer l’incertitude qui persiste dans la relation entre les deux royaumes. Pour les entrepreneurs espagnols dans les deux enclaves, la normalisation économique n’est pas encore au rendez-vous. « Ce que le Maroc appelle douane commerciale n’est qu’un outil de pression diplomatique », conclut Enrique Alcoba. Une vision que le gouvernement espagnol continue d’écarter, préférant s’en remettre à la « pleine vigueur » d’un accord dont les modalités exactes n’ont jamais été rendues publiques.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.
