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SÉRIE EP. 1
01.10.2025 à 02 H 12 • Mis à jour le 06.10.2025 à 19 H 47
Par
Contestation

Manifestations du mouvement GenZ212 à Marrakech : comment la violence a émergé

Des forces de l’ordre bloquant une rue dans le quartier Daoudiate, à Marrakech, dans la nuit du 30 septembre 2025. Crédit : Soufiane Sbiti / Le Desk
En l'espace de quelques jours, les manifestations du mouvement GenZ212 à Marrakech ont pris une tournure plus dure, où la violence commence à prendre place. En face, les procédés des forces de l’ordre, qui suscitent la défiance chez les jeunes, interrogent. Notre reportage

Marrakech, quatrième jour des manifestations du mouvement GenZ212. Sur décision de ses membres, à l’issue d’un vote sur des plateformes de messagerie sociale, le lieu de la mobilisation a été modifié. Bien loin de Guéliz, désigné comme premier point de rassemblement, et Jemaa El Fna, où les manifestants peinaient à se regrouper ces deux derniers jours, c’est le quartier Daoudiate qui a été choisi, plus précisément devant la Faculté des lettres et des sciences humaines, dans une zone constituée principalement d’établissements universitaires et jouxtant des quartiers populaires.


Il est 18 heures tapantes. C’est une sortie des cours d’un genre particulier à laquelle ont droit les étudiants de la faculté : une armada de motards, de policiers en civil et d'éléments des Forces auxiliaires les attend. Dans la nuée d’étudiants quittant l'établissement, difficile de déceler s’il y a des manifestants. La plupart émergent de l'enceinte universitaire sac sur le dos et, sourire aux lèvres face à la mobilisation sécuritaire, ils dégainent rapidement leur smartphone pour immortaliser la scène.


Les forces de l'ordre dispersent rapidement les étudiants sortis de leur classe. Crédit : Soufiane Sbiti / Le Desk


Près de trente minutes s'écoulent, durant lesquelles les deux parties semblent se jauger. Puis, présent sur place, le préfet de police de la ville de Marrakech distille discrètement quelques ordres. Les policiers en civil s’activent pour disperser les étudiants, les sommant de « bouger » et de quitter les lieux. Les jeunes s’exécutent, pratiquement sans exception. Si dirigeant vers l'arrêt de bus le plus proche, certains sont cependant bousculés ou harcelés par les forces de l’ordre. Quelques étudiants réagissent et tentent de se protéger mutuellement. Rapidement, le ton monte et les premières interpellations ont lieu, avec en arrière-plan quelques slogans timidement scandés.


Des accrochages commencent à être relevés ici et là. Une jeune fille refuse de partir, demandant aux policiers la raison pour laquelle il lui est ordonné de le faire. Aux policiers qui tentent de l'appréhender, elle interdit de la toucher. Des policières sont alors appelées pour tenter de la raisonner et la prier de les suivre. Nouveau refus. La voix d’un responsable sécuritaire, placé un peu plus loin, lance l’ordre sans équivoque : « Emmenez-la, maintenant !  » La suite fait réagir les étudiants, avec sifflements et cris de protestation. Aussitôt, les éléments des Forces auxiliaires interviennent.


Les GenZ212, les étudiants… et les riverains

Si jusqu’à présent, ce ne sont que quelques menues interpellations qui ont lieu – Le Desk en recensera cinq –, tout change une fois les jeunes arrivés devant l'arrêt de bus. Les policiers, qui tentent de gérer la circulation, sont eux-mêmes pris de court : alors qu'ils pensaient que l'atmosphère s'acheminait vers l'apaisement, une première voix s'élève au sein du groupe d'étudiants, vite rejointe par d’autres, de plus en plus nombreuses, et les slogans commencent à fuser. Colère des sécuritaires qui les lisent comme une provocation, voire comme un affront : le bal des interpellations à la chaîne peut commencer. En quelques minutes, une dizaine de personnes est embarquée manu militari dans les estafettes dépêchées à cet effet.


Les jeunes quitteront finalement les arrêts de bus, se dispersant chacun de son côté. Mais ce n’est pas pour suivre les injonctions des forces de l’ordre : ils décident plutôt de s’éloigner du quartier universitaire, pour plonger dans des zones populaires voisines, donnant sur l’avenue Allal El Fassi. Passant à côté des snacks et cafés qui s'alignent sur l'artère, policier et éléments des Forces auxiliaires demandent à quelques clients de quitter les lieux. Les premières protestations sont lancées par des jeunes du quartier, mécontents d'être injustement houspillés.


À partir de là, ce n’est plus le mouvement GenZ212 qui est ciblé par les forces de l'ordre, ni les étudiants qui ont pu s'identifier au collectif : toute jeune personne qui semble manifester sa désapprobation ou refuse de quitter la rue est désormais susceptible d'être appréhendée. Les interpellations se succèdent devant les caméras des médias, et à avec elles les tentatives de jeunes du quartier de libérer un ami, un voisin ou un camarade. Tantôt avec des cris de colère, tantôt par des mots de supplication. «  C’est mon pote, il habite avec moi ! On vit juste là !  », s’égosille ce jeune homme, la vingtaine, dont on vient d'interpeller le colocataire. D’autres amis le rejoignent pour réclamer une libération. En vain. Ils finiront même tous par le rejoindre dans le fourgon tôlé de la police, où s'entassent déjà de nombreuses autres jeunes personnes.


Un jeune venu à la rescousse de son ami interpellé. Crédit : Soufiane Sbiti / Le Desk


Le point de non-retour

Au détour d’une ruelle, devant des scènes similaires, la réaction des riverains frise le point de non-retour. Des jets de pierre visent les forces de l’ordre, mais aussi la poignée de journalistes présents sur place. Au loin, on entend des jeunes crier aux caméramen s’incrustant dans une ruelle du quartier de Daoudiate : «  Chewehtouna !  », «  Vous nous avez humiliés !  ». 


Désemparés, et sans doute surpris par l'évolution des événements, les agents de police, jusque-là soutenus que par des policiers en civil, rebroussent chemin et font appel aux renforts : les éléments des Forces auxiliaires accourent avec leurs boucliers, alors que les motards foncent dans la foule.


Dès lors, l'avenue Allal El Fassi prend des allures de champ de bataille. Dans les tas de pierres accompagnant les travaux en cours sur cette artère, des riverains puisent des projectiles lancés vers les forces de l’ordre dès qu'ils interpellent un jeune ou tentent de l'enfourner dans leurs véhicules. La parade est toute trouvée : chaque interpellation est couverte par des éléments des Forces auxiliaires armés de boucliers antiémeute.


Les boucliers de forces auxiliaires serviront de protection aux autres éléments des forces de l'ordre, comme aux journalistes et passants... Crédit : Soufiane Sbiti / Le Desk


La tension continue de monter. Retranchés dans les ruelles, les jeunes lanceurs de cailloux sont rejoints par d’autres en motocycles. Si certains de contentent d'entonner un assourdissant concert de Klaxons, d'autres s'emploient à harceler à leur tour les forces de l'ordre avec des jets de pierres. En réaction, la fréquence des interpellations passe au niveau supérieur, visant cette fois-ci en priorité les deux roues motorisés.


Vers 22h00, l'escalade ne faiblit toujours pas, malgré les efforts désordonnés des policiers : dès qu'ils parviennent à prendre le contrôle d'une ruelle, de nouveaux foyers apparaissent dans d'autres ruelles. Et les mobylettes continueront d’affluer, en dépit des tentatives répétées des autorités de bloquer la circulation sur l’avenue Allal El Fassi.


Une première véritable mobilisation, après deux tentatives avortées

La montée en violence survenue ce mardi à Marrakech, qui est d'ailleurs bien loin en intensité que ce nous avons pu avoir ailleurs, est tout d'abord une première depuis la naissance effective il y a quelques du mouvement GenZ212. Durant les deux derniers jours, à la place Jamaa El Fna, les protestataires étaient timides et étaient rapidement embarqués par les forces de l'ordre. Les éléments de sécurité déployés pouvaient d'ailleurs facilement les saisir, même si, comme nous le rapportions dans notre reportage vidéo, une petite marche d'une poignée de minutes allait forcément être avortée.


C'est qu'à la place Jamaa El Fna, un encerclement sécuritaire en bonne et due forme de la zone avait été effectué. Ce qui avait permis aux forces de l'ordre de maitriser la place. Elles étaient allées même jusqu'à se retrouver dans des situations loufoques, où l'accès à la place était filtré, au point où les agents demandaient à chaque jeune marocain ce qu'il comptait faire à Jamaa El Fna. Ceux qui peinaient à formuler une réponse convaincante étaient de suite mis de côté, pour ensuite être questionnés et des fois interpellés.


Dans ce que nous avons pu relever, certains jeunes se trouvaient effectivement au mauvais endroit et au mauvais moment, n'ayant aucun lien avec la GenZ212. D'autres, comme ils le reconnaitront auprès de la police, étaient effectivement présents pour manifester. Ils seront interpellés puis relâchés dans la soirée, apprend Le Desk. Une exception était faite cependant pour une poignée de jeunes, on en compte que quatre ou cinq selon nos sources, qui allaient finir par être poursuivis en état de liberté, après avoir été présentés au parquet.


Les jeunes attendant leur bus qui finiront par scander des slogans. Crédit : Soufiane Sbiti / Le Desk


Mais là où à Marrakech, les choses prennent une autre tournure, c'est que durant ce mardi 30 septembre, il n'allait pas être question de potentiels participants au mouvement GenZ212. Ceux qui, comme nous l'expliquons ci-dessus allaient finir par manifester, ne voulaient pas le faire dans un premier temps. Ils étaient dans leur zone d'habitation. C'est plutôt par défiance envers les forces de l'ordre, venues en masse, que certains slogans ont été sortis. D'autres iront jusqu'à répondre par des pierres pour protéger les leurs, mais aussi pour effrayer les forces présentes sur place.


Une nouvelle tournure des évènements à suivre, alors que jusqu'à présent à la ville ocre, les menues interpellations à Jamaa El Fna prenaient plus la forme d'une attraction pour les touristes qu'autre chose.



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