Tunnel de Gibraltar : le premier avant-projet complet depuis 2007 attendu pour l’été
Des opérateurs du groupe allemand Herrenknecht, spécialiste de la construction de tunneliers, sur le chantier du tunnel sous le Bosphore (photo d’illustration). Crédit : Herrenknecht
À la mi-mars 2026, le gouvernement espagnol a approuvé un transfert de 1,73 million d'euros (M €) au profit de la Société espagnole d'études pour la communication fixe à travers le détroit de Gibraltar (SECEGSA), l'organisme public chargé du pilotage technique du projet. Ce montant porte à plus de 9,6 M € les crédits cumulés alloués à cette structure depuis 2022, contre environ 50 000 euros ( €) par an avant la relance des relations bilatérales hispano-marocaines en 2023.
Une campagne marine prévue avant l'été
Le fait marquant de ce premier semestre est le lancement prévu, avant fin juin 2026, d'une campagne de recherche marine d'environ quinze jours dans les eaux du détroit. Confiée au Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol (CSIC) pour un budget de 553 000 €, cette mission mobilisera trois de ses instituts : l'Institut des sciences de la mer, l'Institut géologique et minier d'Espagne et l'Institut espagnol d'océanographie, ainsi que l'Institut hydrographique de la Marine et le Service géologique des États-Unis (USGS).
Les travaux comprendront de la bathymétrie haute résolution par écho-sondeur multifaisceaux, des analyses du sous-sol par sonde paramétrique, des prélèvements de sédiments et de roche, puis des essais en laboratoire. Les données recueillies alimenteront un modèle géologique tridimensionnel du seuil de Camarinal, la crête sous-marine qui constitue le principal défi technique du tracé. Caractérisée par des formations de flysch instables à une profondeur pouvant atteindre 475 mètres, cette zone concentre l'essentiel des incertitudes géologiques du projet.
L'opération devra composer avec plusieurs contraintes : plus de 100 000 navires transitent chaque année par le détroit, et la zone d'étude se trouve dans un périmètre de conservation spéciale doté d'un plan de protection des orques. Plus de 1 900 espèces de flore et de faune marines y ont été répertoriées, ce qui impose des autorisations environnementales strictes.
Coopération renforcée sur la sismicité
Karim Zidane, ministre délégué en charge de l’Investissement, et Óscar Puente, ministre espagnol des Transports, ont par ailleurs signé un mémorandum d'entente ouvrant une phase d'investigation conjointe de trois ans, consacrée à la sismicité et à la géodynamique du détroit. La péninsule Ibérique se situe à la zone de contact entre plaques tectoniques, dans le prolongement de la fracture Açores-Gibraltar-Tunis, ce qui rend cette étude indispensable avant toute décision de construction.
Du côté de la gouvernance, Madrid a lancé un appel d'offres pour souscrire une assurance de responsabilité civile couvrant les dirigeants de la SECEGSA, son président, le général José Luis Goberna, et les membres du conseil d'administration, parmi lesquels figurent des représentants marocains. L'entrée en vigueur de cette police est prévue le 30 septembre, avec une clause de rétroactivité de quatre ans. Cette démarche traduit le passage progressif du projet d'une phase d'études préliminaires à une gouvernance plus structurée.
Première révision complète depuis 2007
L'entreprise publique d'ingénierie Ineco a été chargée de finaliser un avant-projet actualisé du tunnel, désigné sous la référence APP07. La commande, formalisée le 3 novembre 2025 par la SECEGSA, s'élève à 961 939 €, financés par les fonds européens du plan de relance Next Generation EU. Le contrat prévoit une date limite de livraison en août 2026, même si certains volets, notamment la conception préliminaire de la galerie de reconnaissance, doivent être achevés dès le 30 juin.
Il s'agira de la première révision complète du projet depuis 2007. Le périmètre des études est large : conception de la galerie de reconnaissance, révision des travaux antérieurs, mise à jour du tracé, de la géologie, des conditions géotechniques, des systèmes de sécurité, des terminaux et des installations associées. La charge de travail est estimée à environ 15 000 heures techniques, mobilisant une équipe d'ingénieurs, de techniciens, de dessinateurs et de personnel de support.
En parallèle, Ineco a été mandatée pour définir un modèle de rentabilité du futur corridor. L'étude explore des formules de concession comparables à celles de l'Eurotunnel ou de la ligne à grande vitesse Figueras-Perpignan, et analyse la demande potentielle de passagers et de fret, les alternatives de tracé fonctionnel, ainsi que les sources de revenus complémentaires : redevances ferroviaires, services logistiques, interconnexions électriques, fibre optique. Pour nourrir ces travaux, une délégation de la SECEGSA et de son homologue marocaine, la SNED, s'est rendue en Norvège afin d'examiner le chantier du tunnel Rogfast, comparable en profondeur et en longueur.
La galerie de reconnaissance, une fois achevée, pourrait être intégrée dans l'infrastructure définitive, soit comme tracé technique, soit comme tunnel auxiliaire de sécurité et de logistique, un choix qui sera tranché par l'APP07.
L'attribution du contrat à Ineco, entreprise publique, n'a pas fait l'unanimité. Des sociétés d'ingénierie privées espagnoles ont contesté la procédure, qu'elles jugent opaque, et déposé un recours pour tenter de la bloquer. À ce stade, le calendrier de remise de l'avant-projet ne semble pas remis en cause.
Le schéma retenu prévoit un tunnel ferroviaire bitube d'environ 65 kilomètres au total, dont 40 en territoire espagnol, composé de deux tubes à voie unique de 7,90 mètres de diamètre intérieur et d'une galerie de service centrale de 6 mètres, reliés par des rameaux transversaux tous les 340 mètres. Le terminal espagnol serait implanté à Vejer de la Frontera, raccordé à la ligne Cadix-Séville avec un embranchement vers Algésiras, et le terminal marocain au cap Malabata, près de Tanger. Le trajet sous le détroit s'effectuerait en une trentaine de minutes.
Une galerie exploratoire
Ces développements s'inscrivent dans le prolongement de l'étude de faisabilité remise en juin 2025 par le groupe allemand Herrenknecht à la SECEGSA, qui a conclu que la technologie actuelle permet d'envisager la traversée du seuil de Camarinal malgré la complexité de l'opération.
Une fois l'APP07 livré, la SECEGSA et son homologue marocaine, la SNED associée au cabinet CID, prévoient de lancer l'appel d'offres pour une galerie de reconnaissance exploratoire, un tunnel d'essai estimé à environ un milliard de dollars avant 2027. Les travaux de construction pourraient débuter à l'horizon 2030, pour une mise en service envisagée entre 2035 et 2040. Le coût estimé pour la seule partie espagnole dépasse 8,5 milliards d'euros (MM €), et la durée totale des travaux est évaluée à une dizaine d'années.
L'ouvrage est conçu comme un corridor intégrant, outre le rail, des interconnexions électriques haute tension et des conduits de fibre optique. À terme, il pourrait réduire le trajet Madrid-Casablanca à 5 ou 6 heures en TGV, contre un itinéraire aujourd'hui fragmenté entre avion, route et ferry.
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