À Essaouira, l’arganier entre vitrine climatique et promesse économique
En marge de la Journée internationale de l’arganier organisée le 10 mai à Essaouira, plusieurs conventions ont été signées entre acteurs publics, institutions de recherche et partenaires privés pour renforcer la structuration et la valorisation de la filière. Crédit : ANDZOA
À Essaouira, au cœur de la réserve de biosphère de l’arganeraie, la 6ᵉ édition de la Journée internationale de l’arganier s’est tenue ce 10 mai dans un format articulant visites de terrain, séquences institutionnelles et échanges scientifiques. Organisée en parallèle à la 8ᵉ édition du Congrès international de l’arganier, cette édition, présidée par Ahmed El Bouari, ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et forêts, s’inscrit dans la continuité d’un rendez-vous désormais international, consacré à la valorisation d’un écosystème unique et des savoir-faire qui lui sont associés.
Instituée par les Nations unies en 2021, cette journée consacre la reconnaissance mondiale de l’arganeraie, à la fois patrimoine naturel, culturel et humain d’exception. Endémique du sud-ouest marocain et classée réserve de biosphère par l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), elle constitue aujourd’hui un espace de convergence entre enjeux environnementaux, développement territorial et inclusion sociale, notamment à travers le rôle structurant des coopératives féminines.
Placée sous le thème « L’arganier, pilier de résilience face aux défis climatiques et levier de développement durable », l’édition 2026 met particulièrement l’accent sur les fonctions écologiques de l’arganier dans un contexte de stress hydrique croissant. Capable de s’adapter à des conditions arides, contribuant à la stabilisation des sols et à la recharge des nappes, cet arbre est présenté comme une réponse fondée sur la nature aux déséquilibres environnementaux que connaît le pays.
Au-delà de cette dimension écologique, la journée a également été marquée par la mise en avant de programmes de développement et de partenariats structurants. Plusieurs conventions ont ainsi été signées, portant notamment sur le suivi de la séquestration du carbone, le développement de mécanismes de financement climatique et le renforcement de la recherche appliquée autour de l’arganiculture et de ses usages. Car, derrière cette vitrine climatique et institutionnelle, c’est en réalité la capacité du Maroc à transformer un avantage naturel en valeur économique qui se joue.
De patrimoine écologique à levier de développement
À travers la Journée internationale de l’arganier et le Congrès international, l’arganeraie est présentée comme un pilier des politiques sectorielles, à la croisée des enjeux climatiques, agricoles et sociaux. L’arbre dépasse le registre symbolique pour être progressivement appréhendé comme une infrastructure écologique, avec des fonctions à la fois environnementales, économiques et sociales.
Les éléments partagés lors de cette journée permettent d’en mesurer l’ampleur. L’arganeraie s’étend sur près de 2,5 millions d’hectares, dont environ 830 000 hectares de forêts d’arganiers, et abrite 11 écosystèmes, plus de 1 240 espèces végétales (dont 142 endémiques) et 660 espèces animales. Elle constitue ainsi un réservoir de biodiversité majeur à l’échelle nationale.
Dans un contexte de stress hydrique, l’arganier est également mis en avant pour sa capacité d’adaptation. Résistant à des niveaux de pluviométrie très faibles, il contribue à la stabilisation des sols, à la limitation de l’érosion et à la recharge des nappes, tout en jouant un rôle de puits de carbone. Autant de fonctions qui expliquent sa place croissante dans les stratégies climatiques.
L'arganeraie constitue aussi un espace économique local structurant. Elle repose sur un réseau de filières agricoles et de transformation, avec un rôle central des coopératives féminines, qui assurent entre 40 % et 50 % de la production traditionnelle et sont régulièrement mises en avant comme levier d’inclusion et de développement rural. Les programmes déployés à l’échelle territoriale illustrent cette dynamique : dans la province d’Essaouira, les projets d’arganiculture couvrent plus de 3 100 hectares et bénéficient à près de 2 500 agriculteurs .
Cet équilibre entre environnement et développement se retrouve dans les politiques publiques engagées ces dernières années. Les stratégies « Génération Green » et « Forêts du Maroc » visent à étendre l’arganiculture et à renforcer la résilience des territoires, tandis que les programmes portés par l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l'arganier (ANDZOA) combinent structuration de la filière, appui aux producteurs et développement de l’agroforesterie.
Entre programmes en déploiement et partenariats pour accélérer la filière
À ce stade, l’arganier apparaît ainsi comme un levier déjà structuré, largement reconnu pour ses fonctions écologiques et sociales. Une base solide que les pouvoirs publics cherchent désormais à inscrire dans une logique de développement économique à plus grande échelle. Dans cette dynamique, les données présentées lors de la Journée internationale de l’arganier témoignent d’une montée en puissance des programmes déployés sur le terrain.
Au cœur de cette évolution, le Programme de développement de l’arganiculture en environnement dégradé (DARED) illustre le changement d’échelle engagé ces dernières années. À fin avril 2026, plus de 10 000 hectares d’arganiers ont été plantés, au bénéfice de 5 300 agriculteurs, tandis que 115 ouvrages de collecte des eaux pluviales ont été réalisés pour sécuriser les cultures dans des zones fortement exposées au stress hydrique. En parallèle, les efforts de réhabilitation de l’arganeraie naturelle ont permis de restaurer plus de 209 000 hectares à fin 2025, dans le cadre de la stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 », qui vise un objectif de 400 000 hectares à l’horizon 2030.
Au-delà de ces programmes sectoriels, l’action publique s’inscrit dans une logique territoriale plus large. Sur les quinze dernières années, l’ANDZOA a contribué à la mise en œuvre de 1 305 projets de développement, mobilisant plus de 2,7 milliards de dirhams (MMDH), couvrant aussi bien l’accès à l’eau potable, les infrastructures rurales, l’éducation que le soutien aux activités économiques locales. Dans ce tissu d’interventions, les coopératives féminines y occupent une place centrale, assurant une part significative de la production et constituant un vecteur d’inclusion économique dans les territoires.
Dans le prolongement de ces actions, plusieurs conventions ont été signées en marge de la Journée internationale, , notamment avec des organismes comme l’INRA ou l’UM6P acteurs publics, institutions de recherche et partenaires privés. Elles portent notamment sur l’innovation agronomique, le suivi de la séquestration du carbone et l’amélioration des procédés de transformation. Elles prévoient la mise en place de dispositifs de transfert technologique, le partage de données scientifiques et le développement de projets pilotes, avec pour objectif de renforcer la structuration de la filière et d’accompagner son positionnement sur des segments à plus forte valeur ajoutée.
Une valeur encore à capter
C’est précisément sur ce basculement vers des segments à plus forte valeur ajoutée que se joue désormais l’avenir économique de la filière, qui reste confrontée à un déséquilibre structurel entre son potentiel et la valeur effectivement captée par l’économie nationale. Dans son dernier diagnostic du secteur privé, la Banque mondiale identifie l’huile d’argan et les cosmétiques naturels comme l’un des segments prioritaires capables d’attirer davantage d’investissements privés et de générer des emplois, notamment dans les territoires ruraux.
Le constat repose sur un paradoxe désormais bien établi : le Maroc bénéficie d’un quasi-monopole mondial sur la production d’huile d’argan, soutenu par plus de 830 000 hectares d’arganeraie et un savoir-faire local reconnu, notamment porté par les coopératives féminines. Dans le même temps, la demande internationale pour les produits naturels, traçables et durables – en particulier dans les segments du cosmétique et du bien-être – connaît une croissance soutenue, ouvrant des perspectives significatives de montée en gamme.
Mais cette dynamique reste, à ce stade, incomplètement exploitée. Aujourd’hui, près de 93 % des exportations d’huile d’argan sont réalisées sous forme brute, limitant fortement la captation de valeur ajoutée au niveau national et maintenant la filière dans un positionnement largement centré sur l’exportation de matière première. À l’inverse, les segments à plus forte valeur –transformation industrielle, formulation cosmétique, branding – demeurent encore peu développés, ce qui explique la faiblesse relative des exportations marocaines de produits finis comparativement à d’autres pays positionnés sur les marchés des cosmétiques naturels.
Pour la Banque mondiale, le potentiel réside précisément dans cette montée en gamme inachevée. La demande internationale pour les produits naturels, traçables et durables est en forte croissance, mais le Maroc peine encore à s’imposer sur les segments à plus forte valeur. Un décalage qui tient moins à un manque de ressources qu’à des contraintes structurelles persistantes. Selon les analystes de l’institution financière internationale, celui-ci s’explique notamment par la faiblesse des dispositifs de traçabilité, devenus essentiels pour répondre aux exigences ESG des marchés internationaux, mais aussi la complexité des procédures réglementaires, notamment sanitaires et phytosanitaires, qui ralentissent la mise sur le marché des produits et renchérissent les coûts pour les opérateurs locaux.
Dans ces conditions, la filière peine à attirer des investissements privés à la hauteur de son potentiel et à s’intégrer pleinement dans les chaînes de valeur internationales à forte intensité technologique et commerciale. Selon les estimations de l’institution, à moyen terme, la levée de ces contraintes pourrait permettre de mobiliser environ 600 millions de dollars (M $) d’investissements privés et de créer près de 17 700 emplois. L’enjeu, désormais, n’est plus seulement de produire, mais de transformer et capter la valeur. Une transition qui conditionne la capacité du Maroc à faire de l’argan non plus seulement une ressource, mais un véritable levier industriel.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.
