L’hypothèse Rafale pour le Maroc refait surface sur fond de rivalité aérienne avec l’Algérie
Dassault Rafale F4.3. Crédit: Dassault
C'est une hypothèse ancienne que la presse spécialisée relance périodiquement, et que le Defensa a remise en avant le 27 juin. Selon ce média espagnol, le Maroc examinerait sérieusement l'achat du Rafale F4.3 de Dassault Aviation, non comme un contrat d'armement isolé mais comme la pièce maîtresse d'un ensemble plus large de coopération militaire avec la France.
Du 23 juin au 4 juillet 2025, l'exercice aérien conjoint « Marathon25 », déployé entre Guelmim et Marrakech, avait réuni pour la première fois cinq Rafale B français de la 4ᵉ escadre de chasse et des F-16 marocains dans des manœuvres communes. L'appareil français étant biplace dans cette version, des pilotes marocains avaient pu embarquer aux côtés de leurs homologues français. Cette immersion opérationnelle, bien au-delà d'un simple survol, avait nourri l'idée d'une phase d'évaluation avant une éventuelle acquisition.
Le contexte diplomatique s’est ajouté à cette séquence. Le 18 juin, le général de corps d'armée Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales (FAR) et commandant de la Zone sud, a été reçu à Paris par le chef d'état-major des armées françaises, le général Fabien Mandon actant leur troisième rencontre en moins d'un an. Deux jours plus tôt, le ministre délégué chargé de l'Administration de la Défense nationale, Abdellatif Loudiyi, s'était entretenu dans la capitale française avec la ministre des Armées, Catherine Vautrin, en marge du Salon Eurosatory. Officiellement consacrées au partenariat de défense bilatéral et au succès de l'exercice interallié « Orion 26 », ces rencontres de haut niveau s'inscrivent dans une séquence plus large : la préparation d'une visite d'État du roi Mohammed VI à Paris, adossée à un traité stratégique de long terme dont le volet défense constitue l'un des piliers.
Le souvenir de 2007
Le dossier fait d’abord écho à l'échec de l'automne 2007, lorsque Paris fut écarté au profit du F-16 américain dans un contrat évalué à quelque deux milliards d'euros. Ce revers n'avait pas été une défaite technique de l'appareil, mais un ratage de gestion : des négociations mal coordonnées entre l'administration française et le consortium industriel, l'absence d'une offre de financement adossée à des garanties de crédit claires, et un pari erroné sur un financement indirect par les monarchies du Golfe. Les États-Unis avaient su combler ce vide.
Depuis, la France a modifié sa manière de vendre le Rafale : le dossier se traite désormais au plus haut niveau politique et l'avion est adossé à un paquet global mêlant financement, garanties, transfert de technologie et coordination entre l'État et l'industrie. C'est précisément ce format qui distinguerait une éventuelle offre de 2026 de celle qui avait échoué près de vingt ans plus tôt, sans en garantir pour autant l'issue.
L'appareil visé, le Rafale F4.3, appartient à la génération 4.5. Bimoteur et polyvalent, il est présenté par son concepteur, Dassault, comme capable d'assurer aussi bien la défense aérienne que la frappe dans la profondeur ou la reconnaissance. L'intérêt supposé de Rabat pour cette version, actuellement en production, plutôt que pour le futur standard F5 qui ne parviendra pas à maturité avant la prochaine décennie, indiquerait une volonté de disposer de délais de livraison rapprochés.
La pression algérienne, moteur du récit
Le facteur régional est le ressort de l'analyse espagnole. Ici, la prudence impose de distinguer l'établi du supposé. L'Algérie dispose d'une aviation de chasse lourde et numériquement supérieure, structurée autour du Su-30MKA russe et complétée par des Su-34, des Su-24 et des MiG-29 : cet écart quantitatif est ancien et documenté. En revanche, l'introduction d'un chasseur furtif Su-57 dans l'inventaire algérien repose, à ce stade, sur l'analyse d'indices ouverts par des spécialistes, et non sur une confirmation. De même, l'acquisition par Alger de chasseurs chinois J-10CE couplés à des avions de guet aérien KJ-500, dont les livraisons sont évoquées pour 2027, demeure au stade des rapports de presse.
Le saut redouté n'est pas tant l'avion chinois, relativement léger, que le système intégré dont il ferait partie : radar à antenne active, liaisons de données, missile air-air à longue portée PL-15 dont la portée à l'exportation est estimée autour de 145 kilomètres, davantage selon certaines sources, le tout sous la couverture d'un radar volant. C'est la logique du « système contre système », et non de l'avion contre l'avion, qui reconfigurerait l'équilibre aérien du Maghreb.
Face à ce dispositif, l'atout que ferait valoir le Rafale F4.3 tient à son armement et à sa guerre électronique. Le missile européen Meteor, doté d'un statoréacteur, conserve son énergie sur une plus longue durée de vol, ce qui élargit sa zone de non-échappement et complique toute manœuvre d'évasion en phase terminale son intérêt se mesure moins à la portée affichée qu'à cette énergie résiduelle près de la cible. Le système d'autoprotection et de guerre électronique SPECTRA, associé au missile MICA NG, complète cet ensemble. À titre de comparaison, le F-16 Block 72 dont le Maroc attend la livraison, pourtant moderne avec son radar AN/APG-83 et son missile AIM-120C-8, reste un monomoteur à la philosophie d'emport différente.
Le prix, la cadence, le calendrier
Reste que la logique capacitaire se heurte à des obstacles concrets, que Defensa ne minore pas. Le coût d'une telle acquisition ne se mesure pas au seul appareil, mais au paquet complet (armement, entraînement, simulateurs, rechanges, infrastructures et soutien), ce qui transformerait rapidement une commande de 12 à 24 avions en un engagement financier lourd, exigeant un montage de long terme. C'est le point même sur lequel la France avait trébuché en 2007, et la contrainte budgétaire marocaine, dans un contexte d'endettement et d'arbitrages entre priorités, demeure la variable dimensionnante.
Les cadences de production constituent un second verrou. Les chaînes du Rafale sont saturées de commandes françaises et étrangères, et l'entrée d'un nouveau client ne signifierait pas une livraison immédiate. L'option la plus rapide consisterait à prélever sur les stocks de l'armée de l'air française ou sur des quotas initialement destinés à Paris, mais elle supposerait une décision politique française et pourrait ne pas livrer d'emblée le standard souhaité. En production neuve, les premiers appareils opérationnels n'entreraient pas en service avant 2029 au mieux, formation des équipages comprise.
La piste alternative d'un transfert de Mirage 2000-9 émiratis, un temps évoquée, s'est de son côté enlisée. Le calendrier de livraison des propres Rafale d'Abou Dhabi s'étalant jusqu'en 2031, les Émirats conservent leurs appareils dans un Moyen-Orient sous tension. Et cet avion, même doté du missile de croisière Black Shaheen d'une portée d'environ 290 kilomètres, ne constituerait au mieux qu'une solution transitoire, non un substitut à une plateforme de nouvelle génération.
Une pièce dans une stratégie de diversification
L'hypothèse Rafale s'inscrit dans une trajectoire qui date depuis deux ans. Sur le plan diplomatique, le « traité stratégique » évoqué par la presse espagnole traduit un processus déjà engagé, marqué par la visite d'Emmanuel Macron à Rabat en octobre 2024 et par la préparation, plusieurs fois reportée, d'une visite d'État royale à Paris dont les accords de défense constituent l'une des clés.
Sur le plan capacitaire, le Royaume conduit depuis plusieurs années une diversification assumée de ses fournisseurs (Israël, Turquie, Inde, Corée du Sud, Pakistan) destinée à réduire sa dépendance à une source unique. Dans ce cadre, l'acquisition d'un chasseur européen ne marquerait pas une rupture, mais l'extension d'une doctrine de non-dépendance. Enfin, la commande, notifiée en janvier 2026, de 600 missiles sol-air Stinger pour 825 millions de dollars rappelle que la modernisation aérienne marocaine se joue autant dans la défense à très courte portée que dans la chasse.
À ce stade, le scénario le plus vraisemblable n'est ni l'annonce imminente d'un contrat, ni le rejet de l'hypothèse : celui d'un dossier à l'étude, à l'intérieur d'un ensemble plus vaste, dont l'issue dépendra moins de la fiche technique de l'appareil que de la capacité de Rabat à en acquérir assez, assez vite, et avec l'enveloppe de détection et de commandement sans laquelle la meilleure plateforme reste aveugle.
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