n°1106.Filière du meuble : l’importation, « chouchou fiscal » aux dépens de l’industrie locale
Dans le sillage d’une foule de programmes d’investissements publics et privés, notamment à l’approche de grands événements sportifs accueillis par le Maroc, le pays traverse une période d’effervescence économique. Projets d’infrastructures et d’équipements, modernisation des gares et des aéroports, rénovation d’hôtels, chantiers immobiliers… un large terrain d’opportunités s’est ouvert aux opérateurs nationaux, notamment ceux de l’industrie du meuble. En apparence du moins.
Car la réalité est plus nuancée pour cette filière qui pèse entre 15 et 20 milliards de dirhams (MMDH) de chiffre d’affaires et qui génère près de 30 000 emplois directs et indirects. D’après ses acteurs, dans un marché global compris entre 25 et 38 MMDH, 30 à 40 % – soit entre 8 et 10 MMDH – sont accaparés par les importations en provenance de l’Union européenne, de la Turquie ou de pays asiatiques.
Si elle subit les effets d’une structure de coûts où la matière première pèse pour un tiers, cette industrie se dit surtout victime d’un « paradoxe fiscal » qui avantage depuis un an les importateurs aux dépens des producteurs. Sur le banc des accusés : la taxe forestière, instituée à la fin des années 1980 sur les importations de bois, et dont l’objectif est d’alimenter le Fonds national forestier, dédié aux efforts de reboisement et de reconstitution des forêts.
Une taxe devenue un frein industriel
Conçue comme un mécanisme de solidarité, elle frappait de 12 % l’importation de bois, qu’il s’agisse de matières premières ou de produits transformés. En 2012, son champ d’application s’est élargi à l’ensemble des articles en bois, relevant des chapitres 44 et 94 du tarif douanier, créant déjà un débat autour de l’équité de traitement entre artisans, producteurs locaux et importateurs.
La loi de finances 2025 a introduit un changement radical. Le taux appliqué aux produits finis en bois (meubles, portes, rangements…) importés d’Europe, de Turquie ou d’Asie est ramené de 12 à 6 %. En revanche, celui à l’importation de matières premières nécessaires à la production locale reste inchangé, créant un différentiel qui bouleverse l’équilibre économique de toute la filière.
« Quand la taxe était de 12 % pour tout le monde, les industriels avaient un léger avantage, car la matière première représentait 30 à 40 % de leur coût de production, le reste étant composé de la main-d’œuvre, l’assemblage et la finition. Mais quand la taxe sur les meubles finis est passée à 6 %, les importateurs sont devenus plus compétitifs », détaille Abdessamad Sentissi, expert en conseil stratégique et financier et senior advisor chez ALK Consulting.
Pour Aymane Sami, président de l’Association marocaine des industries du bois et de l’ameublement (AMIBA), cette décision illustre un décalage criant entre le discours politique et la réalité. « On parle de soutenir la production nationale, mais dans les faits, la matière première est surtaxée, tandis que le meuble importé bénéficie d’une réduction des taxes. Importer une bibliothèque ou une table d’Espagne est devenu parfois plus avantageux que de la fabriquer au Maroc », souligne-t-il.
« Nous ne réclamons pas de privilèges ni de protection. Nous demandons seulement une équité de traitement. La taxe forestière s’applique aussi bien aux produits finis qu’aux matières premières. Mais en réduisant uniquement le taux appliqué aux meubles importés, on fragilise nos usines », poursuit-il.
Une mesure protectionniste aux effets pervers
À cet handicap fiscal s’ajoute un autre verrou, émanant d’une mesure de sauvegarde décidée en 2024 : le système de quotas. Ce mécanisme trouve son origine dans l’enquête de sauvegarde ouverte en février 2024 à la demande de CEMA Bois de l’Atlas (CBA), principal producteur national de panneaux de bois. Dans sa requête, cette filiale du groupe Safari, détenu par la famille Karim Lamrani, alertait sur une hausse massive des importations de panneaux de fibres de bois revêtus, en progression de 145 % entre 2019 et 2023, à 5,3 millions de m2 supplémentaires en 4 ans.
Saisie, la Direction du commerce extérieur a conclu à l’existence d’un risque de « dommage grave » pour la branche locale et a décidé d’instaurer une mesure protectionniste : un contingent annuel limité au-delà duquel chaque kilo importé est surtaxé. Officiellement, il s’agissait de préserver l’équilibre du marché face à un afflux de produits espagnols, turcs ou asiatiques. Dans les faits, dénoncent les industriels, cette mesure a surtout bénéficié à CEMA, seul grand producteur national, sans pour autant couvrir les besoins réels de la filière.
Cette contrainte a des conséquences directes sur la capacité des entreprises à honorer leurs commandes. « Quand une entreprise remporte un marché, deux scénarios se présentent : soit elle dispose encore de son quota de matière première et peut produire, soit son quota est épuisé et l’usine cesse de tourner. Dans ce cas, elle n’a d’autre choix que d’importer », explique Othman Tazi. Des fabricants se retrouvent ainsi contraints de commander directement des produits en Espagne, au Portugal ou en Turquie, se cantonnant aux simples rôles d'importateurs-distributeurs.
Le problème se pose avec encore plus d’acuité quant il s'agit de marchés publics ou privés conclus plusieurs mois à l’avance. « Si une entreprise a remporté un appel d’offres en 2024, elle doit livrer en 2025 en utilisant une matière première devenue plus coûteuse. Dans ces conditions, il est souvent plus avantageux d’importer le produit fini plutôt que de le fabriquer localement », poursuit-il.
Une logique privilégiant le consommateur ?
Du côté du ministère des Finances, la décision répond avant tout à une logique privilégiant le consommateur final. « La taxe de 12 % pesait directement sur le consommateur. Dans un contexte où il fallait meubler massivement logements et hôtels, l’idée était de soulager la demande intérieure », analyse Abdessamad Sentissi. De fait, les statistiques montrent que les importations de meubles finis ont triplé en l’espace de 5 ans.
L’argument officiel repose sur un constat : la taxe étant ad valorem, elle s’appliquait sur la valeur globale du meuble, même si la part de bois était minoritaire. Ce mécanisme renchérissait les prix payés par le consommateur final. En réduisant le taux à 6 %, le ministère a voulu contenir cette inflation. « La décision visait à soutenir la consommation, et non pas à pénaliser la filière industrielle », estime-t-il.
Mais pour les industriels, les effets négatifs de ce qu'ils perçoivent comme une politique incohérente sont indéniables. « Nous subissons déjà une mesure de sauvegarde sur le MDF (un type de panneaux de bois). Avec une taxe plus élevée sur la matière première que sur le produit fini, c’est une double peine », martèle Othman Tazi. Et le débat est d'autant plus d'actualité que les opérateurs redoutent que l'importante demande générée par les grands projets hôteliers et résidentiels, portés par la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030, soit captée par les importations plutôt que par la production locale.
Une dépendance structurelle aux importations
Au-delà des options fiscales, les difficultés de la filière marocaine du meuble sont aussi de nature structurelle, la pays étant dépendant des importations de bois. « Le pays n’a pas de véritable industrie de bois brut. Même le bois importé, considéré comme matière première, est transformé à un certain degré. La majorité des pays producteurs, comme le Gabon, interdisent l’exportation de grumes », rappelle Abdessamad Sentissi. Résultat, l'industrie locale, cantonnée aux activités d’assemblage et de finition, ne peut prétendre à l’autonomie, ajoute‑t‑il.
À la veille de la préparation de la loi de finances 2026, la filière maintient la pression sur le ministère de l’Industrie et du Commerce et celui de l'Économie et des Finances. Les négociations sont engagées, mais l’incertitude demeure. Pour les industriels, l’enjeu n’est pas seulement économique, mais aussi social. « Quand on sait qu’un groupe comme Richbond emploie 1 800 personnes, on mesure ce que représente une telle distorsion pour l’emploi et la compétitivité nationale », alerte Othman Tazi, également directeur général de la division Hospitality & Contract du groupe.
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