Art Mohamed Hamidi, une œuvre fondatrice revisitée à Casablanca
Le Musée de la mémoire de Casablanca, installé dans l’emblématique Villa Carl Ficke, consacre depuis le 3 décembre une vaste exposition à l’œuvre de Mohamed Hamidi, figure centrale de l’École de Casablanca, disparu le 6 octobre dernier à l’âge de 84 ans. Portée par la Fondation Nationale des Musées (FNM) en partenariat avec La Galerie 38, cette rétrospective propose un retour dense sur le parcours d’un artiste qui a profondément contribué au renouveau plastique marocain et dont l’héritage continue d’irriguer la scène contemporaine.
Visible jusqu’au 25 mars prochain, l’exposition invite le public à mesurer, au fil des salles, la modernité, l’audace et la liberté d’une œuvre qui a su faire dialoguer traditions locales et langage universel.
Un vernissage comme geste de mémoire
Le parcours conçu par la FNM et La Galerie 38 met en lumière les œuvres emblématiques de Hamidi, mais aussi des pièces plus rares qui documentent les étapes de sa recherche. Le visiteur passe des toiles encore marquées par la figuration aux grandes compositions abstraites, structurées par des formes totémiques et des masses chromatiques puissantes. D’une salle à l’autre, la rétrospective donne à voir l’évolution de son langage plastique et révèle comment sa peinture a accompagné, voire anticipé, les mutations esthétiques du Maroc de l’après-Indépendance.
Pour la FNM, il s’agissait moins de célébrer un nom que de restituer la cohérence d’un parcours et de rappeler, à travers lui, l’aventure collective de l’École de Casablanca. Son président, Mehdi Qotbi, voit dans cette exposition un moment nécessaire de réactivation de la mémoire : plutôt que laisser s’effacer progressivement la trace d’un artiste clé, l’enjeu est de replacer son œuvre au centre du récit national de l’art moderne, de la rendre visible aux jeunes générations et de l’inscrire durablement dans le paysage muséal.
Casablanca, laboratoire d’une modernité marocaine
Pour comprendre la portée de cet hommage, il faut revenir sur ce que fut l’École de Casablanca. Dans les années 1960, alors que le Maroc indépendant cherche encore ses repères symboliques, un groupe d’artistes et d’enseignants de l’École des Beaux-Arts de Casablanca – parmi lesquels Farid Belkahia, Mohamed Melehi, Mohamed Chabâa et Mohamed Hamidi – entreprend de rompre avec l’académisme hérité de la période coloniale. Leur ambition : inventer une modernité qui ne serait pas une simple déclinaison des canons occidentaux, mais la traduction d’une histoire, d’une mémoire et de sensibilités locales.
Le projet casablancais ne consistait pas à tourner le dos à l’Europe, mais à se défaire de la hiérarchie implicite qui reléguait l’art marocain à un statut décoratif ou folklorique. En intégrant la calligraphie, les motifs de tapis, les tatouages, l’architecture islamique ou les signes amazighs dans leurs compositions abstraites, ces artistes affirmaient que le patrimoine visuel du pays constituait un véritable réservoir de pensée plastique. L’abstraction cessait d’être le monopole des avant-gardes européennes : elle devenait un outil d’émancipation intellectuelle, un moyen de se réapproprier l’histoire.
L’École de Casablanca a ainsi largement devancé les débats qui animent aujourd’hui l’histoire de l’art postcoloniale. Elle a posé, dès les années 1960, des questions qui ne sont vraiment théorisées que plusieurs décennies plus tard : comment créer depuis le Sud sans se définir par rapport à un centre, comment dépasser l’opposition entre art et artisanat, comment traduire plastiquement des cosmologies issues du continent africain ou du monde arabe sans les enfermer dans l’exotisme. Le Maroc fut, de ce point de vue, l’un des terrains les plus féconds de ces expérimentations, et Mohamed Hamidi l’un de ses visages les plus emblématiques.
Un langage entre figuration, symbole et abstraction
Né à Casablanca en 1941, formé à l’École des Beaux-Arts de la ville puis à Paris – à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, à l’École des métiers d’art et à l’Atelier de la Grande Chaumière – Hamidi revient au Maroc au moment où se cristallise ce mouvement. Très vite, il s’impose comme l’une des grandes figures de l’École de Casablanca, tout en développant une écriture qui lui est propre.
Son travail se caractérise par une circulation constante entre figuration et abstraction. Les silhouettes, les corps stylisés, les figures totémiques et les formes organiques y cohabitent avec des champs de couleurs denses, des aplats vibrants, des signes à la fois archaïques et modernes. Hamidi puise dans l’artisanat traditionnel, les zelliges, les moucharabiehs, les tapis ou les tatouages pour en extraire des motifs qu’il transpose dans un registre symbolique. Il y ajoute des résonances venues d’ailleurs : références aux traditions égyptiennes, affinités avec certains codes graphiques japonais, ouverture aux spiritualités africaines.
Cette hybridation ne relève pas du simple collage. Elle s’opère à un niveau plus profond, celui de la structure même de ses œuvres. Les motifs traditionnels sont réinterprétés, simplifiés, recomposés, jusqu’à devenir un langage universel, affranchi des frontières culturelles. Les compositions d’Hamidi semblent parfois proches de l’abstraction géométrique, mais elles restent toujours reliées à une dimension humaine, sensuelle, corporelle. Le corps, même absent, continue d’habiter la toile à travers les rythmes, les tensions et les équilibres.
La couleur comme matière vivante
L’exposition de la Villa Carl Ficke insiste sur la place centrale de la couleur dans l’univers de Hamidi. L’artiste préparait souvent lui-même ses pigments à partir de matières naturelles, cherchant une « entente » subtile entre les teintes. Les bleus profonds rappellent la mer et le ciel de son enfance, les ocres et les bruns renvoient aux terres du sud, les rouges et oranges saturés introduisent une pulsation presque musicale. La couleur n’est pas un simple ornement : elle devient matière vivante, énergie qui structure l’espace du tableau.
Dans plusieurs œuvres, notamment celles des années de maturité, les formes semblent flotter dans des champs chromatiques intenses, comme si la toile capturait un mouvement intérieur. Le spectateur est invité à se laisser porter par ces vibrations, à éprouver physiquement la relation entre les couleurs, plutôt qu’à chercher une narration explicite. Cette dimension sensorielle explique sans doute en partie la réception internationale de son travail, qui dépasse les frontières linguistiques et culturelles.
Enseigner, transmettre, investir l’espace public
L’œuvre de Hamidi ne se limite pas à la peinture de chevalet. Entre 1967 et 1975, il enseigne à l’École des Beaux-Arts de Casablanca, où il contribue à réformer les programmes, à encourager les étudiants à sortir de l’atelier, à expérimenter dans la ville. Ce rôle pédagogique, souvent moins visible que la production personnelle, a pourtant été décisif : toute une génération d’artistes y a été marquée par son exigence conceptuelle et son attention portée aux cultures populaires.
Au milieu des années 2000, il initie à Azemmour une opération artistique collective invitant une vingtaine de peintres à réaliser des fresques dans la médina. Cette expérience prolonge l’esprit de l’École de Casablanca : l’art ne doit pas être confiné aux galeries, il doit investir l’espace public, dialoguer avec les habitants, inscrire des signes contemporains dans le tissu urbain. L’exposition actuelle rappelle ce volet de son parcours à travers des archives, des photographies et des témoignages qui restituent son engagement sur le terrain.
Membre fondateur de l’Association marocaine des arts plastiques, Hamidi expose régulièrement depuis la fin des années 1950, au Maroc comme à l’international. Ses œuvres sont présentées dans des institutions majeures, de la Fondation Pernod-Ricard à Paris au Mathaf de Doha en passant par le Centre Pompidou. Installé entre Casablanca, Azemmour et Grasse, il aura construit, sur plusieurs décennies, une œuvre dense, audacieuse et profondément libre, qui continue d’influencer les artistes marocains contemporains.
Un enjeu muséal et urbain pour Casablanca
Au-delà de l’hommage rendu à un artiste, l’exposition révèle un autre enjeu : la place des musées dans la transformation culturelle de Casablanca. Mehdi Qotbi rappelle que la FNM accorde une attention particulière à la préservation de l’héritage des arts plastiques, tout en cherchant à inciter les publics à fréquenter ces lieux et à y découvrir de nouvelles expériences. Le Musée de la mémoire illustre cette volonté : en réhabilitant une villa chargée d’histoire pour en faire un espace d’art et de réflexion, la FNM participe à redonner à la ville une profondeur symbolique trop longtemps négligée.
Les Casablancais, souligne-t-il, se reconnaissent dans ce musée qui raconte leur ville, ses couches successives, ses fractures et ses élans. L’espoir est de voir d’autres institutions naître à l’avenir, dans le sillage de la dynamique impulsée par le roi Mohammed VI en faveur de la culture et de l’attractivité du Royaume. Dans cette perspective, Casablanca est invitée à investir davantage dans des équipements muséaux capables de jouer un rôle de médiation, de transmission et de réflexion critique sur l’histoire du pays.
Les musées, insiste Qotbi, sont des lieux de mémoire, mais aussi des lieux de projection. Ils permettent de relire le passé, d’interroger les imaginaires et de dessiner d’autres futurs possibles. En donnant à voir le travail de Hamidi dans toute sa complexité, le Musée de la mémoire de Casablanca rappelle que l’histoire de l’art marocain ne se résume ni à une succession de figures célébrées, ni à un simple récit patrimonial : elle est traversée de débats, de controverses, de ruptures, et continue de se réécrire à mesure que de nouvelles lectures émergent.
Un hommage inscrit dans la durée
La conservatrice du Musée de la mémoire, Zineb Diouri, insiste sur l’importance de cette exposition pour la redécouverte de l’œuvre de Hamidi. Elle y voit non seulement un hommage, mais aussi une étape dans un travail plus large de valorisation des pionniers des arts plastiques au Maroc. L’universalité de son langage, nourri de références venues « d’ici et d’ailleurs », fait de lui un artiste particulièrement apte à dialoguer avec les publics contemporains, qu’ils soient familiers ou non de l’histoire de l’art marocain.
À travers cette rétrospective, la FNM réaffirme sa volonté de donner à la création marocaine une place centrale dans la programmation de ses institutions. L’exposition consacrée à Hamidi n’est pas conçue comme un geste unique. Elle s’inscrit dans une série d’initiatives visant à revisiter les œuvres des grandes figures de la modernité nationale, à les mettre en regard des pratiques actuelles et à nourrir un débat critique sur la manière dont l’art marocain est présenté, raconté, archivé.
En sortant de la Villa Carl Ficke, le visiteur emporte avec lui l’écho des couleurs de Hamidi, la trace des symboles qu’il a patiemment recomposés, la sensation d’un monde où les frontières entre héritage et invention se dissolvent. L’exposition rappelle que le peintre fut l’un de ceux qui, depuis Casablanca, ont fait entrer le Maroc dans une modernité artistique pleinement assumée. En ce sens, l’hommage qui lui est rendu dépasse la simple commémoration : il réinscrit son œuvre au cœur d’une histoire toujours en cours, celle d’un pays qui continue de redéfinir sa place dans la cartographie mondiale de l’art.
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