Banque mondiale : la croissance sans les emplois, anatomie d’un paradoxe marocain
Dans un rapport publié le 28 avril, la Banque mondiale alerte : malgré des investissements record, le modèle marocain génère de la croissance sans créer assez d’emplois, au risque de manquer ses ambitions. Décryptage chiffré
215 000 emplois/an
(moyenne entre 2000 et 2024)
370 000 emplois/an
(manquants sur la période 2020–2024)
Création nette d’emplois
2000–2009 : +160 000
2010–2019 : +72 000
2020–2024 : –60 000
Élasticité emploi / croissance
22 500 emplois par point de PIB (années 2000)
5 800 emplois seulement depuis la pandémie
Taux d’activité
Taux général :
2000 : 53,1 %
2024 : 43,5 %
Évolution : –9,6 points
Taux d’activité féminin
2000 : 28 %
2024 : 19 %
Écart hommes-femmes : 50 points
Structure des entreprises
94 % des entreprises formelles
CA < 10 MDH
Sur 393 000 entreprises
4 900 dépassent 50 MDH
Elles concentrent 78 % des ventes
Fiscalité
90 % de l’IS payé par 3,1 % des entreprises
Dont la moitié payée par 0,1 % des firmes
Productivité
Salariés des grandes entreprises
27 % moins productifs que ceux des petites
Contribution à la croissance (PIB)
2000–2009 :
Capital : 68 %
Travail : 24 %
PTF : 12 %
2010–2024 :
Capital : 85 %
Travail : 11 %
PTF : 3 %
Investissement
≈ 30 % du PIB depuis 2000
Contribution de la productivité :
0,7 point de croissance/an
Discriminations à l’embauche
41 % : les hommes jugés plus motivés
47 % : entreprises sans aucune femme
37 % : hommes jugés plus adaptés aux postes techniques
1/3 : traitement différencié jugé justifié
Impact estimé des réformes
+17 % de PIB en 2035
+22,8 % en 2050
+1,7 million d’emplois en 2035
2,5 millions à l’horizon 2050
+15 % de salaires réels en 2050
Effets secondaires des réformes
–1,8 % de salaires réels à court terme (2035)
+6,2 points de taux d’emploi (participation femmes/jeunes)
Dans la mythologie grecque, le titan Atlas est condamné par Zeus à porter sur ses épaules la voûte céleste pour l'éternité. La chaîne montagneuse qui traverse le Maroc d'est en ouest tient son nom de cette figure de la charge écrasante. C'est elle que la Banque mondiale convoque dans le titre de son nouveau rapport sur le royaume, Construire l'Atlas : Croissance et emploi pour un Maroc prospère, pour signifier à la fois la dimension du défi et le poids des arbitrages qui attendent Rabat.
Dirigé par l'économiste sénior Javier Diaz Cassou, le document de 102 pages publié en avril 2026 fait suite au Nouveau Modèle de développement (NMD) lancé en 2021 par une commission nommée par le roi Mohammed VI, qui assignait au pays trois cibles : doubler le PIB par habitant à l'horizon 2035, porter le taux d'emploi des femmes à 45 %, et formaliser 80 % de l'emploi. Cinq ans plus tard, le constat de Washington est mesuré : le Maroc avance, mais à un rythme et selon une trajectoire qui ne permettront pas d'atteindre ces objectifs.
Le rapport repose sur des données rarement exploitées en profondeur jusqu'ici : la base administrative de l'Observatoire Marocain de la TPME (OMTPME) couvrant les entreprises formelles déclarées au fisc, une évaluation OCDE des régulations de marché, deux enquêtes auprès des entreprises sur l'adoption technologique et les pratiques de recrutement, et les microdonnées non publiques de l'enquête nationale sur l'emploi. Cette granularité permet à l'institution de Washington de désigner précisément les rouages grippés de l'économie marocaine, chiffres à l'appui.
Le déficit d'emplois, défaut d'une croissance pourtant régulière
Le chiffre central du rapport donne la mesure du problème. Entre 2000 et 2024, le Maroc a généré, en moyenne, 215 000 emplois de moins par an que ce qu'il aurait fallu pour stabiliser le taux d'emploi face à la croissance de la population en âge de travailler. Ce déficit s'est aggravé sur la dernière période : il atteint 370 000 emplois manquants par an entre 2020 et 2024.
La croissance, pourtant, a été présente. La Banque mondiale identifie quatre phases distinctes depuis 2000. Les années 2000 ont vu un PIB réel progresser de 4,7 % en moyenne annuelle, un rythme inédit, sans aucune récession, qui a permis de faire chuter la pauvreté multidimensionnelle de 25 % en 2004 à 5,7 % en 2022. Les années 2010 ont été plus ternes. La période 2020-2022 a marqué la seule récession du siècle, sous l'effet conjugué du Covid-19, d'une sécheresse sévère et de la flambée inflationniste mondiale. Depuis 2023, l'économie réaccélère, portée par les investissements liés au Mondial 2030 et les premiers effets des réformes en cours. Mais cette performance ne s'est pas traduite par une convergence significative vers les pays riches : le revenu national brut par habitant marocain représentait 7,7 % de la moyenne des pays à hauts revenus en 2023, soit à peine 0,7 point au-dessus du niveau de 2000.
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