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22.01.2018 à 00 H 35 • Mis à jour le 22.01.2018 à 00 H 39

Oxfam dresse un tableau noir des inégalités au Maroc

Le Maroc possède le niveau d’inégalités le plus élevé d’Afrique du Nord. Trois milliardaires marocains les plus riches détiennent à eux seuls 4,5 milliards de dollars, soit 44 milliards de dirhams. Leur richesse est telle que la croissance de leur fortune en une année représente autant que la consommation de 375 000 Marocains parmi les plus pauvres sur la même période. Les détails du rapport Maroc d'Oxfam publié à la veille du Forum de Davos



Dans son nouveau rapport « Partager la richesse avec celles et ceux qui la créent » publié à l’occasion du forum économique de Davos, Oxfam montre que la crise des inégalités n’a jamais été aussi aiguë, le fossé entre riches et pauvres ne cessant de s’agrandir.


Au Maroc aussi, la majorité de la population subit cette crise des inégalités, en dépit des avancées réalisées ces 25 dernières années, notamment grâce à l’initiative nationale du développement humain (INDH). Les inégalités peuvent prendre des formes très diverses –  écarts de salaires et de patrimoines, exclusion du marché de l’emploi, différences entre femmes et hommes, marginalisation de certains territoires, disparités dans l’accès à l’éducation et aux soins -mais leurs conséquences se rejoignent : l’accroissement de la pauvreté, la précarisation et la marginalisation, dont les femmes sont les premières à souffrir.


Récemment, plusieurs voix ont appelé à la lutte contre la pauvreté et contre les inégalités socio-économiques y compris au sein du Parlement qui a consacré une séance à ce sujet.


Les Marocains semblent également partager ces préoccupations : D’après une étude réalisée par Oxfam, près de la moitié estime que les revenus sont répartis de manière inégale ou très inégale, et 60 % pensent qu’ils devraient être distribués plus équitablement.

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Des inégalités bien ancrées

 Il existe une série d’indicateurs statistiques utiles pour rendre compte du degré d’inégalités dans un pays. Parmi eux, l’indice de Gini permet, avec certaines limites, de visualiser l’évolution des inégalités au cours des dernières années.


La comparaison avec les pays voisins (Graphique n°1) montre que le Maroc possède le niveau d’inégalités le plus élevé d’Afrique du Nord, même si celui-ci se réduit depuis une dizaine d’années.


Graphique n° 1 : Evolution des indices de Gini du Maroc et des pays voisins


Ainsi, en pratique, les 10 % les plus riches ont un niveau de vie en moyenne 12 fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres, un écart qui n’a guère reculé depuis les années 1990. (Graphique n°2).


Graphique n°2 : Evolution du niveau de vie (consommation) des 10% les plus riches et des 10% les plus pauvres

 

L’ensemble de ces données met en évidence un écart notable de consommation entre les plus riches et les plus pauvres qui traduit probablement un écart de richesses encore plus important. Le Maroc s’est pourtant engagé en faveur de l’Objectif de développement durable n° 10 qui vise à réduire les inégalités. Cet objectif ne pourra être rempli que si le Maroc dispose de données fiables, détaillées et régulièrement actualisées sur les niveaux de revenus et de richesses de sa population. Les données ainsi collectées doivent permettre de fixer des objectifs de réduction des inégalités à la hauteur de l’enjeu.


Derrière les grandes fortunes, de nombreux Marocains pauvres et vulnérables

La situation globale des Marocains s’est améliorée au cours de ces dernières années. Entre 2001 et 2014, le taux de pauvreté a été réduit par trois (de 15,3 % à 4,8 %), la dépense annuelle moyenne est passée d’environ 10 000 dirhams à plus de 15 000 dirhams par personne et le niveau de vie des plus modestes a progressé un peu plus vite que celui du reste de la population.


Aziz Akhannouch, président du groupe pétrolier Akwa, ministre de l'agriculture et président du RNI est, selon Forbes, la plus grande fortune du Maroc après le roi Mohammed VI. Ici en meeting partisan avec un agriculteur. RNI


Néanmoins, l’augmentation des richesses semble bénéficier principalement à un petit nombre de personnes très fortunées. Trois milliardaires Marocains les plus riches détiennent à eux seuls 4,5 milliards de dollars, soit 44 milliards de dirhams. Leur richesse est telle que la croissance de leur fortune en une année représente autant que la consommation de 375 000 Marocains parmi les plus pauvres sur la même période.


Cette accumulation de richesses pour un petit nombre contraste avec le reste des habitants. Un Marocain sur deux a un niveau de vie inférieur à 11 589 DH par an, soit 966 DH par mois. C’est beaucoup moins dans les zones rurales où la moitié des habitants vivent avec moins de 8 678 DH par an (contre 14 270 DH en ville). Au total, plus de 1,6 million de personnes restent pauvres, c’est-à-dire dans l’incapacité de se nourrir suffisamment et de se procurer les biens de base  et 4,2 millions de personnes restent vulnérables, c’est-à-dire susceptibles de basculer dans la pauvreté à tout moment.

 

De fortes disparités entre les territoires

Les moyennes nationales occultent d’importantes fractures spatiales : la pauvreté reste très prégnante en milieu rural, avec près de 10 % de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté (2014) tandis qu’elle est devenue beaucoup plus rare en milieu urbain (1,6 % en 2014). La vulnérabilité est aussi davantage prononcée en milieu rural mais les villes pâtissent d’un plus fort taux d’inégalités et de chômage (35 % de taux d’activité contre 55 % en zones rurales). L’accès aux services publics de base, un maillon essentiel de la lutte contre la pauvreté et les inégalités, n’est pas garanti pour tous : dans les villes, 90 % des ménages sont raccordés au réseau d’eau potable et au réseau public d’assainissement, alors que le taux de raccordement dans les campagnes n’est que de 40 % pour l’eau potable et 3 % pour l’assainissement.


Les situations diffèrent d’une région à l’autre : les régions de Drâa-Tafilalet et de Beni Mellal-Khenifra comptent beaucoup plus de personnes pauvres (respectivement 14,6 et 9,3 %) que Tanger-Tetouan-Al Hoceima et Settat-Casablanca (respectivement 2,2 et 2 %).

 

Les jeunes et les femmes largement exclus de l’emploi

Les inégalités de revenus et de richesses sont nourries et renforcées par un accès très inégal à l’emploi. Le Maroc a un taux d’activité faible (47 %) qui s’explique principalement par l’absence des femmes du marché du travail. Seules 22 % d’entre elles occupent un emploi, contre 65 % des hommes.  L’emploi des femmes est fortement freiné par le poids des normes sociales : plus de trois quarts des femmes en dehors du marché du travail sont des femmes au foyer et seulement 13 % sont en études, tandis que la moitié des hommes en dehors du marché du travail sont en études.


Le Maroc fait ainsi partie des pays du monde avec la plus faible participation des femmes à la vie active même si elles sont de plus en plus diplômées.


En dehors des discriminations qu’elles subissent à l’entrée et dans le monde du travail, les femmes sont victimes d’autres types d’inégalités : dans la sphère privée, elles assurent la quasi-totalité des tâches ménagères non-rémunérées, et peuvent rarement prendre des décisions de manière indépendante. Par ailleurs, des discriminations basées sur le genre sont encore en vigueur pour ce qui est des héritages, divorces et biens matrimoniaux, ainsi que pour la sécurité sociale.


L’emploi des jeunes constitue un autre enjeu de taille. Les jeunes, surtout lorsqu’ils sont urbains et diplômés du supérieur, sont particulièrement touchés par le chômage (près de trois quarts des jeunes diplômés du supérieur sont au chômage).


Santé, couverture sociale et éducation sont au cœur des inégalités

Au total, 1,7 million de Marocains soit 28 % des 15-24 ans, ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation (NEET), et 80 % sont des femmes. Les jeunes qui parviennent à obtenir un travail occupent des emplois précaires à 80 % informels. Ceci est problématique car 8 travailleurs et travailleuses sur 10 sont par conséquent dépourvus de couverture médicale et sociale, ainsi que de droits syndicaux.


Près de 22 % des travailleuses et travailleurs ne perçoivent même pas de salaire (aides familiales et apprentis dans le secteur agricole).L’accès à une couverture médicale a progressé mais reste malgré tout très faible (36 % de la population) et très corrélé au niveau de vie.


Malgré une amélioration d’ensemble, les Marocains n’ont pas les mêmes chances d’accéder à des soins près de chez eux : le Maroc ne compte que 6,2 médecins pour 10 000 habitants, contre 12 en Algérie et en Tunisie et 37,1 en Espagne.


Lire aussi notre Datadesk : Infographie : la carte des déserts médicaux du royaume


L’éducation représente un immense défi pour le Maroc : près d’un tiers de la population est encore analphabète, et encore davantage pour les femmes en milieu rural (60 %). Ces dernières années, la scolarisation des filles s’est généralisée et atteint près de 90 %. Les filles sont désormais autant scolarisées que les garçons en primaire et en passe de le devenir dans les niveaux supérieurs. Néanmoins, les filles ont un fort taux d’abandon (10 % dans le secondaire). Les inégalités scolaires ont par la suite des conséquences concrètes : selon le HCP, « les inégalités des chances contribuent à hauteur de 26,4 % à l’inégalité des revenus salariaux » et la source majeure de l’inégalité des chances est le système d’éducation et de formation. 31,3 % de l’inégalité totale est due à la différence entre les niveaux scolaires des chefs de ménages.


En moyenne, un Marocain est scolarisé pendant 4,4 ans, soit deux ans de moins que la moyenne des pays arabes (6,3 ans) et plus de trois ans de moins que la moyenne mondiale (7,7 ans). Ces failles du système éducatif alimentent la reproduction des inégalités et de la pauvreté. Selon un sondage réalisé en 2014, près de la moitié des Marocains pensent que l’éducation est le problème majeur du pays et 70 % des personnes interrogées ont identifié l’éducation comme l’un des trois axes de développement prioritaire.



Les insuffisances des systèmes de santé et d’éducation au Maroc expliquent son faible Indice de Développement Humain (IDH). Le Maroc occupe la 123ème place sur 188 pays, le plaçant dans la catégorie des pays à « développement humain moyen », derrière la Tunisie (97ème) et l’Algérie (83ème), classées dans la catégorie « développement humain élevé ». Fait intéressant, la prise en compte des inégalités via l’Indice de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI) fait baisser l’IDH marocain de 30 %.

 

Un déficit en matière de gouvernance

Les faiblesses au niveau de l’évaluation, de la réédition des comptes, et du droit à l’information empêchent la société civile de s’impliquer dans certaines politiques publiques. D’une manière générale, on estime que le déficit de transparence, de redevabilité et de contrôle a un coût économique qui représente au 1,5 % à 2 % du PIB marocain et qu’il demeure à l’origine d’une défiance persistante.


La société marocaine est traversée par des inégalités dans de nombreux domaines. Celles-ci accroissent à leur tour la pauvreté et la vulnérabilité de la population. Le HCP a reconnu le cercle vertueux qui lie réduction de la pauvreté et des inégalités. Selon le HCP, « l’impact de la réduction de l’inégalité sur la baisse de la pauvreté est plus efficace que celui de la croissance. En 2007, une réduction de 1 % de l’inégalité, donnerait lieu à une baisse de la pauvreté de 5,9 %, alors que cette baisse ne serait que de 2,9 % suite à une croissance, neutre à l’inégalité, de 1 % ».


Pour Abdeljalil Laroussi, porte-parole d´Oxfam au Maroc « Le constat des inégalités au Maroc est éloquent et appelle à des mesures ambitieuses. Il appartient désormais au gouvernement et aux différentes institutions du pays de s’attaquer à la racine au fléau des inégalités en instaurant un système économique qui bénéficie à toutes et tous, et non à quelques privilégiés ».

 

Il appartient désormais au gouvernement et aux différentes institutions concernées du pays de s’attaquer au fléau des inégalités en instaurant un système économique qui bénéficie à toutes et tous, et non à quelques privilégiés, en commençant par mesurer les écarts de richesses dans le pays. La façon dont l’économie est structurée n’est pas une fatalité et des solutions existent : garantir un partage des richesses plus équitable au sein des entreprises et le respect des droits des travailleurs, faciliter l’accès au travail décent pour les femmes et les jeunes, recourir à une fiscalité juste et progressive pour imposer davantage ceux qui en ont les moyens, lutter contre l’évasion fiscale pour financer des services publics de qualité comme l’éducation et la santé, lutter contre les disparités salariales, les cumuls des indemnités et améliorer la gouvernance locale, régionale et nationale à travers la reddition des comptes, la transparence, l’accès à l´information et la participation de la société civile.


Oxfam au Maroc considère comme prioritaire la lutte contre les inégalités socio-économiques et de genre, comme en témoignent ses programmes et projets, et se joint à la société civile marocaine afin d’appeler le gouvernement et les institutions concernées à :


–  Collecter régulièrement et de manière rigoureuse les données nécessaires à la connaissance des niveaux de revenus et de richesses. Ces données doivent être accessibles à la société civile et permettre de fixer des objectifs de réduction des inégalités à la hauteur de l’enjeu, mettre fin à l’économie de rente, de privilèges et de clientélisme et encourager la bonne gouvernance en matière de politique économique et sociale au niveau local, régional et national en améliorant la redevabilité, la transparence et la lutte contre l´impunité.


–  Assurer une réelle mise en œuvre du programme gouvernemental en matière de développement du modèle économique, de promotion de l’emploi et du développement durable ainsi que de renforcement du développement humain.


–  Renforcer la cohésion sociale et spatiale, à travers des mesures concrètes dans les domaines de l’éducation, de la formation, de la santé, et du travail.


–  Instaurer une justice fiscale de sorte que les plus fortunés paient leur juste part d’impôt en augmentant leur taux d’imposition, en renforçant les mesures de lutte contre l’évasion fiscale et en accroissant les dépenses dans les services publics. Oxfam estime qu’un impôt mondial de 1,5 % sur la fortune des milliardaires pourrait permettre de scolariser tous les enfants.