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Rumeurs, hoax et assertions médiatiques passés au crible

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Déclarations
01.11.2017 à 01 H 54 • Mis à jour le 01.11.2017 à 01 H 59
Par

Quand le ministère de la Culture se défausse sur Neila Tazi et l’UNESCO

À l'origine
La musique gnaoua est une tradition orale qu'il faut préserver pour assurer sa transmission fidèle d'une génération à l'autre, a insisté mardi 31 octobre, la productrice et directrice du Festival Gnaoua musiques du monde, Neila Tazi.

« La musique gnaoua est une tradition orale qu’il devient de plus en plus urgent de protéger, parce que nombre de grands Maalems nous ont quitté emportant avec eux une part de cette tradition », a dit Neila Tazi, également présidente déléguée de l’association Yerma Gnaoua pour la préservation et la promotion de l'art des Gnaoua, dans une déclaration à la MAP, alors qu’elle était questionnée sur son  cri de cœur posté vendredi sur son compte Facebook.

Neila Tazi a rappelé le long et difficile chemin parcouru depuis la création du Festival Gnaoua et musiques du monde en 1998 et la persévérance dont il a fallu faire preuve pour l'institutionnaliser, estimant que quelque soit son succès populaire et médiatique, un festival annuel de quatre jours ne suffit pas à assurer la protection de la tradition orale des Gnaoua dans sa dimension originelle.

Elle a expliqué les motivations de la création de l’association Yerma Gnaoua pour la préservation et la promotion de l'art gnaoua, tout en mettant l'accent sur la nécessité de s'inscrire dans une vision durable pour sauvegarder ce patrimoine national, marocain et africain.

Elle a, dans ce sens, rappelé l’urgence d’inscrire la musique gnaoua sur la liste du patrimoine oral et immatériel de l'humanité de l’UNESCO, estimant que la préservation de cet art est une « nécessité » et « devient une responsabilité collective », tout en déplorant le manque d'engagement et de mobilisation des hauts responsables et hauts fonctionnaires chargés d'appuyer le dossier.

Pour Neila Tazi, une attention particulière doit être accordée aux artistes gnaoua qui transmettent un héritage culturel ancré dans l’Afrique subsaharienne.
Les détails
La prise de parole de Neila Tazi a suscité une vague d’émotion et de soutien dans la presse, les réseaux sociaux et plus largement dans l’opinion publique, qui il faut le dire, pensait que le Festival d’Essaouira qui a fêté cette année ces vingt ans, mais qui pour chaque édition a du lutter pour sa survie malgré l’aura qu’il a indéniablement acquis au Maroc, mais aussi à l’international. Exemple parmi de nombreux autres, il était encore une fois considéré il y a quelques semaines par la presse internationale comme l’un des festivals les plus fascinants d’Afrique.

La médiatisation des difficultés que l’art gnaoua endure a finalement forcé le ministère de la Culture à s’expliquer en des termes florantins :

« Le ministère de la Culture et de la Communication a confirmé avoir parachevé toutes les procédures et les mesures légales au niveau national concernant la demande d'inscription de l'art Gnaoua sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, faisant savoir que le dossier est en cours d'examen par une commission spécialisée relevant de l'Organisation onusienne », a ainsi rapporté l’agence MAP.

Dans sa « mise au point » sur les raisons du report de la demande d'inscription de l'art Gnaoua sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, évoquées par l'association Yerma Gnaoua, le ministère a indiqué que depuis 2014, un dossier complet sur la candidature des « rituels et traditions Gnaoua » a été élaboré dans la perspective de son inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Ce dossier avait été transmis aux services de l'UNESCO avant fin mars 2015, indique la même source.

Abscons et volontairement imprécis, ce communiqué est plus une tentative de déminage qu’une franche et claire explication.
Les faits réels
La réalité que tente de masquer le ministère de la Culture est alarmante à plus d’un titre. Son enfumage ne résiste pas aux faits qu'il tente maladroitement d'occulter.

Face aux requêtes incessantes, écrites et orales, de l’association Yerman Gnaoua depuis au moins cinq ans pour que la Culture prenne à bras le corps le dossier des Gnaoua, le ministère nous apprend aujourd’hui qu’il a été « transmis à l’UNESCO avant fin mars 2015 », mais omet de dire l’essentiel qu’il est nécessaire de préciser : ce dépôt a été fait sur la liste représentative et non sur celle de sauvegarde d’urgence.

Pourtant, la différence est de taille entre les deux procédures. Celle engagée par le ministère ne revêt pas le caractère d’engagement que doit adopter un Etat désireux de sauver un patrimoine en péril. Ce canal est usité pour tout type de requêtes dont le cheminement peut se perdre dans les méandres des instances décisionnaires de l’UNESCO. Tous les pays du monde y inscrivent pêle-mêle des projets les laissant évoluer sur la durée.

Selon un expert sollicité par Le Desk, il s’agit souvent d’une voie d’oubli de laquelle n’aboutit une reconnaissance de l’UNESCO que de manière épisodique, l’organisation onusienne étant noyée de sollicitations diverses aux intérêts disparates.

C’est aussi et surtout la voie qu’empruntent des cas qui ne sont pas l’objet de menace d’extinction ou d’oubli. Or, pour l’art gnaoua, la disparition à petit feu de la tradition orale est source d'inquiétude. L’existence du Festival d’Essaouira ne peut seul être considéré à cet effet comme une garantie de pérennisation.

Pourquoi alors le ministère a-t-il choisi la solution de facilité en 2015 sans en aviser les artistes concernés, ni l’association qui les représente ? Les promoteurs du Festival avaient dès 2010 réalisé une anthologie de la musique gnaoua pour souligner cette urgence. Trois ministres se sont succédés depuis sans lever le petit doigt, alors qu’auprès de l’UNESCO, un Etat doit batailler, argumenter et se mobiliser pour obtenir gain de cause. Ce manque d’intérêt s’est d’ailleurs traduit par une baisse substantielle de la subvention accordée à cet événement populaire devenu planétaire. Les 250 000 dirhams alloués ont ainsi fondu à 100 000 dirhams. Une misère comparée à ce que ce même département gouvernemental peut décaisser pour soutenir le catalogue d’une galerie d’art ou l’édition d’un CD musical quelconque.

Cette indifférence peut s’expliquer comme l’a souligné finement l’écrivain et chroniqueur Réda Dalil dans un récent billet de blog où il fustige le mépris ambiant à cette « culture de gueux ».

Aujourd’hui, alors que la polémique a révélé au grand jour cette attitude incompréhensible du ministère de la Culture dans un contexte politique où la reddition des comptes est claironnée par les plus hautes autorités de l’Etat, il paraît évident que la démarche prise à la va-vite en 2015, sans concertation, sans cohérence et à minima, était celle d’une direction du patrimoine dirigée par Abdallah Alaoui, qui a orchestré une sorte d’enterrement de première classe. Car quand le ministère veut, il se décarcasse, comme pour la danse des guerriers Taskiouine qui a reçu le soutien pour son inscription sur la liste du patrimoine oral et immatériel de l'humanité de l’UNESCO. Une voie royale que les maîtres gnaoua ne méritent pas ?

Il est en effet plus difficile aujourd’hui de convaincre l’UNESCO de sortir le dossier de cette impasse volontaire pour le remettre sur les rails de la procédure d’urgence, que d’avoir eu à l’origine pris la peine d’expliquer consciencieusement à ses décideurs en quoi cet art est éligible à tous les critères impératifs qu’ils exigent.
Le verdict
Ce qui ressort de cette affaire symptomatique de la gouvernance du secteur de la culture est le sentiment d’un double gâchis. Celui de n’avoir pas pris conscience de l’intérêt de cet art ne serait-ce que pour le rayonnement du Maroc auquel il contribue alors que le pays déploie par ailleurs des efforts titanesques pour affirmer son identité africaine, et celui aussi mesquin que maladroit de la part du ministère de Mohamed Laâraj qui n’assume pas aujourd’hui d’avoir emprunté la mauvaise voie hypothéquant ainsi sa reconnaissance méritée. Pire, il tente, à l’image de cette Administration embourbée dans les faux pas, l’inertie et le mensonge à Al Hoceima et ailleurs, de refiler la patate chaude à l’UNESCO et de concocter une « mise au point » trompeuse qui voudrait faire passer Neila Tazi pour une bourgeoise excitée qui travestit la vérité.