n°1107.Action climatique des entreprises : recul du reporting, mais accélération des investissements
La lutte contre le changement climatique est en train de devenir une priorité pour les entreprises partout dans le monde. Et depuis 2021, le cabinet international de conseil en stratégie Boston Consulting Group (BCG) et CO2 AI, sa solution logicielle basée sur l’intelligence artificielle (IA) destinée à aider les entreprises à mesurer et à réduire leurs émissions de CO2, publient un rapport mondial annuel qui interroge les dirigeants sur les progrès réalisés par leur entreprise en matière de décarbonation.
Intitulée « How Companies Are Tackling the Climate Challenge ‒ and Creating Value » (« Comment les entreprises relèvent le défi climatique et créent de la valeur ») et récemment diffusée, la cinquième édition de ce rapport dévoile une dynamique contrastée.
Menée auprès de 1 924 cadres dirigeants à travers 26 pays et 16 secteurs d'activité, l’étude met en lumière un paradoxe central : alors que la mesure exhaustive des émissions de CO2 semble marquer le pas, les investissements dans la décarbonation et l'adaptation aux risques climatiques, eux, s’intensifient. En clair, si les entreprises s’engagent moins dans la transparence et la fixation d'objectifs, elles reconnaissent davantage la valeur économique de l'action climatique et s'engagent financièrement de manière significative. Le rapport souligne également le rôle croissant des technologies avancées, notamment l'intelligence artificielle, comme catalyseur de cette transition.
Un recul préoccupant dans la mesure et le reporting
L'une des révélations les plus frappantes du rapport est la diminution du nombre d'entreprises mesurant de manière exhaustive leurs émissions de gaz à effet de serre. En 2025, seules 7 % des grandes entreprises déclarent l'ensemble de leurs émissions, contre 9 % en 2024 et 10 % en 2023. En Afrique, seulement 6 % des grandes entreprises mesurent de manière exhaustive leurs émissions, un chiffre légèrement inférieur à la moyenne mondiale, mais équivalent à la moyenne européenne.
« L'absence de réglementations locales contraignantes en Afrique est l'un des éléments qui expliquent ce faible chiffre, mais aussi le fait que la principale préoccupation de plusieurs entreprises africaines concerne l'adaptation, car l'impact du changement climatique est plus fortement ressenti sur le continent », commente Hamid Maher, Managing Director et Senior Partner, Head of BCG Casablanca et BCG X Africa, et co-auteur du rapport. « Toutefois, des législations locales sur les émissions ont déjà été mises en place dans plusieurs pays d'Afrique, et les entreprises doivent désormais s'y conformer », précise-t-il.
Les entreprises japonaises (10 %), britanniques (8 %) et chinoises (7 %) se distinguent en revanche comme les meilleures élèves en la matière. De même, la fixation d'objectifs de réduction des émissions a reculé de trois points en un an, à 13 % en moyenne, après un pic à 19 % en 2023. En Afrique, ce taux se limite même à 10 %.
L'évaluation des risques climatiques reste également limitée sur le plan mondial, avec seulement 12 % des entreprises prenant en compte des risques physiques et de transition. Mais à ce chapitre, les entreprises africaines, avec 14 %, sont au-dessus de la moyenne, se classant deuxièmes au niveau régional après l'Asie-Pacifique (16 %). Cette avance s'explique par une forte conscience locale des risques climatiques, le continent étant particulièrement impacté par le changement climatique (inondations, sécheresses, températures extrêmes…). Les entreprises africaines adoptent ainsi une approche plus proactive pour identifier et mesurer ces risques.
Des investissements en hausse et des bénéfices tangibles
Malgré les lacunes en matière de reporting, la dynamique d'investissement dans l'action climatique ne faiblit pas. Le rapport indique que 70 % des entreprises interrogées prévoient de maintenir ou d'augmenter leurs investissements dans l'atténuation et l'adaptation au changement climatique au cours des 5 prochaines années. Cette augmentation est estimée à 16 % en moyenne, représentant environ 69 millions de dollars par entreprise. L'Europe se positionne en tête avec une hausse moyenne de 19 %, tandis que l'Afrique mène en matière d'investissement dans l'adaptation et la résilience, avec des entreprises prévoyant d'augmenter leurs investissements de 18 %. Les entreprises de la région subissent de plein fouet les risques climatiques et mettent donc davantage l'accent sur les mesures de préparation, telles que la gestion de la rareté de l'eau et la protection des bâtiments contre les intempéries.
Ces investissements ne sont pas sans retour. 82 % des entreprises déclarent avoir tiré des bénéfices économiques de leurs actions de décarbonation. Pour 6 % d'entre elles, ces gains dépassent 10 % de leur chiffre d'affaires annuel, soit une valeur nette de 221 millions de dollars par entreprise. Ces bénéfices proviennent principalement de la croissance des revenus liée aux produits durables et des économies opérationnelles générées par l'efficacité et l'optimisation des ressources.
Là aussi, l'Afrique est en tête pour la capture de bénéfices significatifs de la décarbonation (11 % des entreprises contre une moyenne de 6 % dans l'enquête) et de l'adaptation (7 % des entreprises contre une moyenne de 4 % dans l'enquête).
L'évaluation des risques climatiques révèle également des retours sur investissement significatifs. L'exposition financière moyenne projetée d'ici 2030 pour les entreprises analysant les risques physiques et de transition s'élève à 790 millions de dollars. Près de la moitié de ces entreprises indiquent que leurs efforts d'adaptation génèrent un retour sur investissement supérieur à 10 %, prouvant qu'une préparation proactive crée une valeur réelle et mesurable.
Le rôle clé de la technologie et de l'IA
Les entreprises leaders se distinguent par leur utilisation stratégique des technologies avancées pour soutenir leurs initiatives climatiques. L'intelligence artificielle (IA) est particulièrement mise en avant. Près d'une entreprise sur deux (49 %) utilise des solutions d'IA générative ou prédictive pour améliorer la précision des analyses, affiner les prévisions et optimiser les processus.
« L’intelligence artificielle n’est plus une promesse, mais un levier concret pour accompagner les entreprises dans leur décarbonation. Les entreprises qui l’utilisent avancent plus vite et transforment leurs investissements en résultats mesurables. C’est un signal fort pour accélérer la transition tout en générant de la valeur », souligne Charlotte Degot, PDG et fondatrice de CO2 AI.
Les leaders de la décarbonation ont un recours encore plus marqué à l'IA, avec une utilisation supérieure de 10 points par rapport à la moyenne, et en tirent des bénéfices tangibles (suivi carbone, modélisation des risques, réduction des coûts opérationnels…). C'est encore plus le cas pour les entreprises africaines, comme le souligne Hamid Maher : « L'utilisation de l'IA peut être perçue comme un raccourci technologique pour les entreprises africaines afin d'atteindre leurs objectifs en matière de décarbonisation. Mais c'est également vrai pour plusieurs autres innovations ».
Le rapport identifie quatre leviers communs aux organisations générant le plus de valeur financière grâce à l'action climatique : une mesure exhaustive des émissions et des risques, la quantification de l'impact via une tarification interne du carbone et la modélisation des risques, l'adoption de plans de transition et d'adaptation, et l'utilisation de solutions numériques avancées.
L'IA générative (GenAI) est citée comme un outil essentiel pour la conception de matériaux verts, l'élaboration de plans de neutralité carbone et la création de concepts à faible émission de carbone. L'IA prédictive est utilisée pour prévoir les rendements des cultures, la demande énergétique et les alertes de déforestation. Les agents IA, les objets connectés (IoT), l'observation de la Terre, les drones et l'informatique avancée sont également des technologies clés pour l'adaptation et la résilience.
OCP Group : un exemple de leadership dans l'action climatique
Parmi les entreprises qui se distinguent par leur engagement et leurs investissements ambitieux, le rapport cite le groupe OCP. Le leader mondial de la nutrition végétale et de la production d’engrais a adopté un plan de durabilité très ambitieux, avec un investissement de 30 milliards de dollars dans des initiatives vertes. L'entreprise vise la neutralité carbone d'ici 2040 et prévoit de basculer vers 100 % d'électricité verte et 100 % d'eau non conventionnelle pour ses usages dès cette année.
Pour atteindre ces objectifs, le groupe se concentre sur la création de valeur en développant plusieurs entreprises vertes le long de sa chaîne de valeur, indique le rapport. Parmi celles-ci, OCP Green Energy et OCP Green Water sont mentionnées comme des références dans leurs domaines respectifs de production d'énergie verte et d’eaux non conventionnelles. Le groupe OCP a également lancé une coentreprise d'ammoniac vert, Hydrojeel, pour produire 3 millions de tonnes d'ammoniac vert à l'horizon 2032.
Pour les auteurs du rapport, ces exemples illustrent une approche axée sur la valeur, où la création d'entreprises dédiées accélère non seulement le plan d'atténuation, mais aussi le plan d'adaptation d'OCP Group.
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