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24.09.2018 à 01 H 47 • Mis à jour le 24.09.2018 à 11 H 01
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n°354.CGEM: le système Mezouar miné par le clientélisme et l’indécision

Ce lundi se tient à Casablanca le premier grand examen de la présidence de Salaheddine Mezouar à la tête du patronat. Après quatre mois de trêve estivale, l’homme politique qui a hérité du fauteuil de Meriem Bensalah-Chaqroun en mai dernier, subit déjà le feu roulant des critiques. Il est accusé d’avoir engagé la CGEM dans une voie risquée pour contenter affidés et obligés qui lui ont assuré un sacre par défaut

L’intermède d’une saison estivale depuis sa victoire par défaut à la tête du patronat, Salaheddine Mezouar, gonflé à bloc par tant de « promesses intenables », se retrouve livré à lui-même à la barre d’un navire sans cap. C’est le constat entendu majoritairement dans les rangs de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) à la veille de son conseil d’administration qui se tient ce 24 septembre, suivi de sa première Université d’été, les 28 et 29 septembre à l’ISCAE de Casablanca.


Les critiques qui fusent au-delà des murs de la CGEM fustigent « un président hors-sol » qui « joue son va-tout » pour « contenter ceux qui lui ont permis d’être élu le 22 mai » à l’issue d’un scrutin inédit à candidats multiples, dont l’issue avait été « réglée comme du papier à musique, en dépit du visage livide que Mezouar affichait lors du dépouillement des bulletins de vote », témoigne un de ses proches lieutenants qui reconnaît mezzo voce que « les choses sérieuses commencent à peine ».

 

« Indécis, isolé, sans attache avec le RNI, ni avec le Palais comme certains ont pu le penser et surtout agir en conséquence, avec pour seul entourage une petite cohorte d’obligés, déconnectés de la superstructure de la CGEM, c’est tout le système de bric et de broc qu’il tente d’installer qui exaspère », résume en une phrase lourde de sens une source cardinale au sein de la maison patronale. Un avis partagé par tant de membres de la vénérable institution interrogés par Le Desk qu’il est difficile de croire que ce grand mécontentement n’est que l’expression d’une poignée de refuzniks.


D’autres, moins téméraires, ont revendiqué une position de « salarié » pour esquiver toute question sur ce qu’ils reconnaissent pourtant du bout des lèvres comme un « tumulte » au sein de la CGEM. « Une situation que nous n’avions pas connue depuis bien longtemps », lâche l’un d’eux avant de prier que son nom ne soit pas cité dans l’article.


Une ambiance délétère qui a gagné tous les étages… 

Il faut dire cependant que quatre mois après le sacre de Mezouar, « dont la candidature inattendue a été pourtant à l’origine sollicitée à regrets par des anciens de la boîte qui s’en mordent les doigts aujourd’hui », les langues se délient sur « l’ambiance délétère » qui a gagné tous les étages de la confédération.


Il y a bien sûr ce déballage médiatique « qui lui pendait au nez », sur ses petits arrangements avec les statuts du syndicat des patrons décortiqués par TelQuel. Sur ce point, nos interlocuteurs sont partagés. Les uns qualifiant ces informations de « boule puante balancée à la veille du Conseil pour tuer dans l’œuf toute résolution permettant à certains partisans privilégiés de Mezouar de se retrouver au bureau », lâche un de ses proches, tandis qu’un autre, connu pour son équidistance entre les clans qui s’écharpent pour la mainmise sur le legs de Meriem Bensalah-Chaqroun, évoque « une initiative de sauvegarde de ce qui peut encore être préservé de son héritage ».

 

Cité au cœur des révélations sur la violation des statuts éventée par TelQuel, un personnage-clé, Abdelilah Hifdi, président du groupe parlementaire de la CGEM a eu cette phrase sibylline à propos de la volonté affichée par Mezouar d’inclure notamment Mustapha Mellouk et Nabila Fredji à son sanctuaire en dépit du règlement : « A date, il est impossible qu’il y ait d’autres membres dans le bureau, que ceux prévus dans les statuts. L’article 26 est clair. Que Mustapha Mellouk envisage d’intégrer le bureau dans le cadre d’une modification des statuts lors d’une AGE, pourquoi pas. Pour cela, il faut d’abord une vision globale pour réformer les statuts qui émanerait du comité des statuts qui sera mis sur pied lors du prochain Conseil d’administration », a-t-il lancé énigmatique.


L’homme n’est pas né de la dernière pluie. A 65 ans, issu du milieu de l’ultra- gauche estudiantine de Grenoble que Mezouar a d’ailleurs fréquentée assidument dans les mêmes années 70, Hifdi a bourlingué dans les méandres de l’administration durant les années Hassan II, chapeauté en cela par l’omnipotent Driss Basri dont il a, dit-on, rédigé la thèse de doctorat. Il est réputé pour ne pas piper mot à la presse. La sortie de ce « chien fou » qui nourrit des ambitions folles au point d’avoir caressé celle d’hériter du fauteuil de président pour succéder à Meriem Bensalah-Chaqroun, avant d’être rabroué, « constitue une menace pour l’équipe Mezouar, inexpérimentée en manigances politiques », explique une source au fait du marigot interne à la CGEM. Intelligent, perspicace, populiste à souhait, celui qui s’est donné une réputation digne de Hoffa au sein du secteur du transport dont il a été le représentant tutélaire et qui a fait de la formation professionnelle son cheval de bataille intéressé, détient une position incontournable au sein du patronat d’autant que son bagou et son expertise du champ politique lui ont permis une entrée remarquable au sein de la Chambre des conseillers, où il préside le groupe des élus du syndicat des entreprises. Un statut qu’il cultive avec un certain sens du calcul, à l’instar de ses récentes prestations à la télévision.


Hifdi est un « personnage retors », capable d’ouvrir la boite de Pandore de la CGEM pour « assouvir ses ambitions réfrénées », relate une de ses connaissances qui a eu à subir à répétition ses coups de canif. « Le pouvoir de nuisance de cet Iznogoud lambertiste est sans pareil », assure la même source qui relate comment, le verbe haut, il a décoché ses premières flèches contre Mezouar lors du premier Conseil d’administration tenu sous sa présidence, déclamant devant une assistance médusée que la pléiade de présidents de commissions « ne foutent rien aux trois quart ».

 

Lors de la première visite de Mezouar au parlement début juillet 2018, à l’occasion d’une journée d’étude organisée par la CGEM autour du thème de la création d’entreprises par voie électronique, en présence de Hakim Benchamach, Mohamed Aujjar et Moulay Hafid Elalamy, Hifdi a monopolisé la parole avec maîtrise et emphase. « Mezouar a compris ce jour-là que Hifdi lui ferait de l’ombre », commente un proche du président qui le voit désormais comme « un danger ». N’a-t-il pas dit à qui veut l’entendre, assuré de sa position de président de groupe parlementaire, que « Mezouar ne fera rien sans moi »  ?

 

Un portrait à charge qui « mérite bien des nuances », assure un ponte de la CGEM qui n’hésite pas à parler de sa personne comme d’une « écharde pour les patrons-bourgeois », alors que le vieux routier de la politique et des affaires, « bosseur et qui connaît ses dossiers sur le bout des doigts (…) demeure tout de même le plus clairvoyant de tous dans une boutique où Mezouar, qui n’a ni coffre, ni capacité de travail, organise un vide abyssal autour de lui par manque de perspicacité ».

 

C’est dans ce contexte en ébullition au sein d’un patronat qui n’a pas encore véritablement trouvé ses marques que « le plastiquage des instances de la CGEM » est en train d’être organisé sous la férule d’ambitieux. Au nom des écarts du président, ceux-ci veulent se positionner « vaille que vaille », prétendent les anti-Mezouar.

 

Si Hifdi n’a pas répondu aux sollicitations du Desk, comme d’autres frileux, craintifs de voir leur parole s’afficher à la veille du Conseil d’administration, celui qui est affublé du rôle de « casseur de l’ombre » aura pour nombre d’observateurs, atteint son objectif : qu’aucune nomination au bureau de la CGEM ne se fasse sans une mise à plat de tout ce qui fait l’organisation septuagénaire. « Depuis que tout le monde sait que le président fait tout pour placer ses adeptes au bureau et qu’il a mis en place un espèce de capharnaüm pour réseauter au maximum après sa traversée du désert qui aura duré deux ans, aucune résolution ne sera prise dans ce sens lors du conseil », estime un administrateur qui rappelle que Hifdi, « rédacteur des statuts sous Bensalah », cherche « à préserver ses acquis sans sortir du bois et affronter de face Mezouar ».

 

Voilà donc le but de ce coup de semonce sur les statuts, parce qu’après tout ce que l’on reproche au fond à Mezouar c’est de « vouloir transformer une corporation en appareil politique », assure-t-on. Et dans ce sens, Hifdi veut en finir avec le millefeuille constitué par le Conseil d’administration qui se réunit tous les deux mois et le Conseil national des entreprises, tous les quatre mois.


Une lutte de pouvoir dommageable aux allures de psychodrame

C’est donc au cœur de ce jeu d’influence aux allures de petits meurtres entre amis qu’il faut tirer les fils de ce qui se trame dans l’arrière-cour du club des chefs d’entreprises. Cela avec les cooptations à la tête des commissions perçues comme autant de retours d’ascenseur et de « faits de favoritisme » qui ont fait jaser dès juillet et ont fini par instaurer un équilibre instable « à force de vouloir noyer toutes les structures, jouant les contrepoids entre les commissions et les membres cooptés pour s’assurer la maîtrise du Conseil d’administration par l’achat des âmes », le psychodrame qui se noue à la CGEM confine à une lutte de pouvoir dommageable, alors que Mezouar est critiqué pour « son silence inquiétant sur les grands sujets qui font l’actualité dont celui relatif au boycott des marques pour lequel la représentation du patronat a été lamentablement mutique ».

 

A cela, Bachir Rachdi, PDG d’Involys, qui préside la commission sur le climat des affaires, connu pour son franc parler, se veut pourtant tempérant : « Toutes ces questions seront certainement débattues lors du Conseil d’administration », dit-il, soulignant cependant « le nécessaire respect des textes » . Celui-ci insiste-t-il à répéter, inclut irrémédiablement que « le processus institutionnel doit être respecté », tout en faisant le distinguo entre ce cadre « qui ne doit souffrir d’aucune entorse » et les velléités de la présidence qui pourraient, en raison de la proximité des personnes choisies de manière discrétionnaire « générer des conflits d’intérêts sur le terrain et peser sur le fonctionnement des institutions ».


« La contradiction avec les statuts est une chose, les risques de dérives ou d’écarts de personnes désignées, qui à priori sont censées créer de la valeur, peuvent faire ainsi l’objet d’objections », explique-t-il, ajoutant à son appréciation qu’il ne fait pas « dans la figuration », d’autant que l’éthique et la gouvernance ont été valorisés comme un des axes prioritaires de la CGEM . « Nous avons tant de chantiers actés qui nécessitent une mise en œuvre qui feront l’objet de notre Université d’été », assure-il, serein. Rachdi défend ainsi l’idée d’une « transformation pour instaurer une dynamique de confiance » au sein du patronat susceptible de « libérer les énergies et faire émerger de nouveaux acteurs (…) afin de donner de la consistance à un nouveau modèle de développement ».


A l’écouter, l’intérêt général associé à des garde-fous devraient indubitablement améliorer « la cadence des actions sur le temps et huiler l’interaction avec les pouvoirs publics ». Mais de « cette vision idyllique » pour d’autres témoins, le plus inquiétant dans ce petit monde reclus décrit à l’image du Château de Kafka qu’est devenu la CGEM, est ce paravent qu’a vite tendu Salaheddine Mezouar entre lui et les présidents de commissions avec la mise en place d’un chapelet de pôles confiés à des super-délégués.


Mezouar, « flegmatique et glandeur » dans sa tour d’ivoire

« Flegmatique et glandeur, il s’est allégé de toute responsabilité, suscitant ainsi une vague de démotivation perceptible », commente sèchement un de ses détracteurs qui cite à la volée le cas de Mohamed Hdid de la Commission fiscalité et régime de change qui doit désormais s’en référer à Ahmed Rahhou pour traiter de ces questions dont il a pourtant la maîtrise historique. « Nous sommes des militants, des bénévoles censés porter des sujets d’importance auprès les pouvoirs publics et nous sommes maintenant cantonnés à des rôles d’assistants aux vice-présidents de la CGEM. Mezouar a vidé l’importance et la noblesse des présidents de commissions », s’insurge l’un d’eux.


La bronca anti-Mezouar est ainsi illustrée par son escapade au forum Chine-Afrique (FOCAC) où il s’est retrouvé « à multiplier les salamalecs sans lendemain alors qu’il ne connaît personne en Chine ». Un coup dur pour un ex-ministre des Affaires étrangères qui a été boudé par l’ambassade du Maroc à Pékin. Ce sont aussi les problèmes d’argent de la CGEM qui inquiètent. Selon des sources internes, la puissante confédération est à la peine pour régler les factures de ses fournisseurs. « Un problème dont on ne parle pas encore, mais qui sera au cœur des tensions en 2019, une année non électorale qui verra à n’en pas douter un déficit de contributions », alerte un cadre de l’organisation qui s’interroge : « Mezouar aura-t-il le courage de radier les récalcitrants ? ». Ceci sans compter les départs annoncés comme autant de défections… « Fayçal Mekouar ne finira pas son mandat à la vice-présidence », prophétisent les Cassandre, « parce-que Mezouar le considère comme rien ».


Dans les couloirs de la CGEM, on s’inquiète depuis l’été, mais sans donner de la voix, de cette « organisation bricolée à plus fin » qui aura du mal à mobiliser sur un autre front capital et qualifié d’ingérable, celui des 33 fédérations et 13 régions qui abritent tout le potentiel de son opposition.


« Demain, ce seront les élections au sein des fédérations et des régions et le ton va monter à propos notamment de l’autonomie financière vis-à-vis de la centrale », prédisait justement un historique de la CGEM. « Une des multiples promesses de campagne de Mezouar qui seront à l’ordre du jour, lui qui a garanti tant de choses dans ce sens pour ratisser large », ajoute la même source qui parle d’un autre « épineux problème à terme ».

 

Surfer sur les acquis, contenter un aréopage d’opportunistes quitte à gripper la mécanique, surgissant uniquement sur des technicalités qui ne suffisent pas aux grands débats de fond, Salaheddine Mezouar est perçu, non pas comme un leader réformateur et avant-gardiste, mais comme un politique qui fait face à des réalités qui le dépassent, sans pouvoir les affronter.