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25.06.2018 à 02 H 58 • Mis à jour le 25.06.2018 à 02 H 58
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n°321.De l’éducation islamique à l’idéologie politique au Maroc

Au-delà des différentes critiques émises quant à l’incohérence des manuels d’éducation islamique avec le discours officiel portant sur l’islam, c’est également leur politisation par l’Etat qui mérite d’être pointée du doigt. L’éducation islamique devient par moment l’éducation à une certaine idéologie politique. Les détails

Fin février 2016, à l’issue d’un conseil des ministres, le roi ordonne une réforme des manuels de la matière de l’éducation islamique. Tout en précisant que cette réforme devrait se faire selon les valeurs prônées par l’islam officiel marocain. Cette décision entre dans le cadre d’une série de récentes réformes, dont notamment la création de l’institut Mohammed VI de formation des imams et des mourchidates, destiné tout aussi bien aux Marocains, qu’à des élèves venant de l’étranger, à l’image de la France et de certains pays d’Afrique subsaharienne.


Publiés en 2016, réformés rapidement en 2017 pour ajuster quelques éléments, ces manuels d’éducation islamique méritent aujourd’hui d’être analysés. Leur analyse nous permet, en plus d’avoir un aperçu sur le contenu enseigné à l’école, d’essayer de comprendre l’islam officiel marocain. Selon les autorités, à leur tête la monarchie, l’islam officiel marocain se présente comme modéré, adoptant le juste milieu. Il reste qu’actuellement peu d’études sérieuses ont été consacrées au sujet. Quel islam enseigné à l’école marocaine ? Quels messages véhiculés ?

 

Vers l’édification d’un programme politique

À partir de l’analyse qu’on pourrait faire du contenu, il nous est permis d’avancer que certaines dispositions des manuels d’éducation font clairement office de programme politique présenté à l’élève. Ce programme politique se voit être décliné en quatre domaines que les manuels couvrent : le domaine économique, l’école, la famille et l’autorité politique.


À propos du domaine économique, l’orientation prônée par les manuels d’éducation islamique s’avère être libérale et défendant la propriété privée. On en vient même à mettre en avant l’activité commerciale, rappelant que le prophète Mohammed exerçait la même profession peu avant la Révélation, selon ce que rapportent les différents textes de la Tradition musulmane. Le libre commerce et le libre marché sont de ce fait présentés comme le modèle standard à suivre pour une société musulmane prônée par l’éducation nationale. Un modèle qu’on impregne au passage de valeurs qu’on présente comme musulmanes, tout en rajoutant la description de certaines pratiques comme l’interdition d’al-riba ou encore la zakat (l’aumône légale).


Le deuxième domaine concerné est celui se rapportant à l’école. Pour celle-ci, on pourrait remarquer la récurrence de plusieurs passages faisant appel à la concordance. Au sein des manuels scolaires, on peut par exemple trouver différentes anecdotes rappelant « la conversion de plusieurs scientifiques ayant aperçu que leurs découvertes scientifiques étaient déjà mentionnées dans le texte coranique vieux de 14 siècles  », peut-on notamment lire. Sans mentionner de quelles découvertes scientifiques il s’agit, les rédacteurs des manuels d’éducation islamique souhaitent convaincre l’apprenant que toutes les sciences qu’il pourrait cotoyer durant son parcours (la physique, les sciences de la vie, la philosophie ou les mathématiques) trouvent leur fondement au sein des textes religieux musulmans. De là, le regard critique que pourrait porter l’élève s’il vient à entreprendre des études supérieures scientifiques s’avère être biaisée, si ce n’est totalement compromis.


Par la suite, les mêmes manuels consacrent une grande place à la famille, considérée également par le droit marocain comme le noyau de la société. Au-delà des différentes consignes de respect dû à la famille et aux personnes âgées, plusieurs dispositions singulières tendent à montrer que le rôle de la famille en matière d’éducation religieuse se voit être réduit.


Par le biais de différentes questions et de problématiques que l’élève doit résoudre, celui-ci se voit être porteur d’une mission de correction et d’éducation de ses parents dans le cas où ceux-ci venaient à comettre quelques disgressions quant à leur pratique de la religion. L’élève est convié à être aux aguets et à bien conseiller son père et sa mère, en se fondant sur ce qu’il a pu apprendre à l’école.


Enfin, le dernier et quatrième point couvert par ce « programme politique » présenté par les manuels, concerne l’autorité politique ou, plus précisement, la commanderie des croyants que les manuels scolaires présentent comme le « plus haut poste politique en islam ». Tout un cours y est d’ailleurs consacré, s’intitulant : la commanderie des croyants, ses principes et sa finalité. Au menu de cette leçon, tout le récit politico-religieux présenté par la monarchie pour attester de sa légitimité et renforcer son statut d’institution religieuse à qui on doit obéissance et dévouement, selon les propos mêmes de l’acte d’allégeance repris dans le manuel.

 

L’instrumentalisation du discours religieux

Au final, ces quatre domaines présentés, il est à remarquer qu’aucune divergence sur ces questions n’est tolérée dans les manuels d’éducation islamique. Les dispositions présentées sont loin d’être générales et tendent plutôt à être précises, pour être représentatives d’une sensibilité politique apprise à l’élève à l’école marocaine, et avant même qu’il n’envisage des études supérieures. Il serait également utile de préciser que ces dispositions apprises à l’élève ne sont pas uniquement pour lui. Cet élève est très souvent invité à en faire l’apologie auprès de ses camarades de classe, de ses amis et enfin de sa famille.


Prenant en considération ce que nous avons pu avancer, nous pourrions rajouter que la matière de l’éducation islamique au Maroc ne se contente pas d’administrer un enseignement religieux et musulman basique, à l’image du catéchisme chez l’Eglise catholique qui n’aborde que les questions de la foi et des rituels cultuels. Au Maroc, les manuels scolaires religieux vont bien loin et tendent à se présenter comme porteurs d’une idéologie politique dont le principal confectionneur n’est autre que l’autorité politique et religieuse qui est directement en charge de trois grands secteurs interagissant dans cette matière : l’éducation, la religion et le politique. L’acteur auquel on fait allusion est bien entendu la monarchie marocaine, prenant la forme d’une Commanderie des croyants, qui prend ici le rôle d’idéologue politique et dont la matière de l’éducation islamique est le meilleur outil pour diffuser un contenu légitimant l’ordre établi et définissant, avant même que l’élève n’ait obtenu son baccalauréat, quelle sensibilité politique il aura.


L’idéologie politique présentée par la monarchie tend tout d’abord à préserver les principaux fondements de sa légitimité et de sa pérennité : une orthodoxie et une orthopraxie faisant de l’islam marocain, partagé par les Marocains, un bloc uni, indissociable et ne remettant pas en cause l’ordre établi. S’opposer à ce programme politique, c’est s’opposer à l’islam officiel marocain, et selon les manuels d’éducation islamique, c’est également s’opposer à l’islam tout court.


Cette politisation d’une matière telle que celle de l’éducation islamique n’est pas à prendre à la légère. Mis à part la politisation de l’école nationale, jeu tout aussi dangereux mais dont il n’est pas question ici, il s’agit également d’une instrumentalisation du religieux par la principale autorité politique du pays.


Soufiane Sbiti, journaliste, est également chercheur à l’université de Strasbourg. Il est l’auteur d’une étude sur le contenu des manuels d’éducation islamique.