S'abonner
Se connecter
logo du site ledesk
En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu
Des supporters sénégalais tentant d'envahir le terrain lors de la finale de la CAN 2025.
27.01.2026 à 02 H 16 • Mis à jour le 27.01.2026 à 13 H 52 • Temps de lecture : 6 minutes
Par

n°1154.Finale de la CAN 2025 : quelles sanctions disciplinaires la CAF peut-elle juridiquement prononcer contre le Sénégal ?

Les incidents survenus lors de la finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal ouvrent un contentieux disciplinaire sensible pour la CAF. Le retrait des joueurs sénégalais et les troubles en tribunes interrogent l’application du droit sportif et les sanctions juridiquement encourues

La finale de la Coupe d’Afrique des nations 2025, disputée le 18 janvier 2026 au stade Prince Moulay Abdallah à Rabat, a fait basculer l’histoire de la compétition dans un terrain miné : celui du droit disciplinaire sportif. Si le Sénégal s’est imposé 1-0 après prolongations face au Maroc, les incidents intervenus dans les arrêts de jeu du temps réglementaire posent des questions juridiques lourdes auxquelles la Confédération africaine de football (CAF) devra répondre.


Au cœur du dossier : le retrait collectif et volontaire des joueurs sénégalais de la pelouse après l’octroi, par l’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo, d’un penalty au Maroc à la suite d’une consultation de la VAR. Une interruption de plus de 16 minutes, une tentative d’envahissement du terrain par des supporters sénégalais, des agressions violentes de stadiers, avant un retour au jeu sous l’impulsion du joueur sénégalais Sadio Mané. Autant d’éléments qui déplacent l’analyse du simple fait de jeu vers la qualification d’infractions disciplinaires majeures.


Le retrait des joueurs : une infraction juridiquement « consommée »

L’élément le plus lourd du dossier ne réside ni dans la contestation de la décision arbitrale ni dans la durée de l’interruption, mais dans la nature même du geste posé par les joueurs sénégalais : quitter volontairement le terrain sans autorisation de l’arbitre.


Le Code disciplinaire de la CAF est sans ambiguïté. L’article 148.1 qualifie d’abandon toute situation dans laquelle une équipe refuse de jouer ou de poursuivre un match qu’elle a commencé. La sanction minimale prévue est un forfait, assorti d’une amende d’au moins 20 000 dollars, sans préjudice de sanctions plus sévères. Comme le résume Me Mourad El Ajouti, président du Club des avocats au Maroc, « l’abandon est une infraction absolue : elle est consommée dès l’instant où les joueurs quittent la pelouse  ».


Cette lecture est renforcée par l’article 6 du Code disciplinaire, qui consacre l’arbitre comme seul juge du déroulement et de la sécurité du match. En droit sportif, aucune décision arbitrale – même contestée ou erronée – ne peut justifier un retrait unilatéral. Le principe est central : la contestation se fait après le match, jamais par l’arrêt du jeu.


Point décisif de l’analyse : le retour ultérieur des joueurs sénégalais sur la pelouse ne fait pas disparaître l’infraction. Le « contrat de compétition », tel que défini par l’article 84 des règlements de la CAN, est rompu au moment même où l’équipe interrompt le jeu par sa seule volonté. Le temps passé hors du terrain, qu’il soit de cinq ou de seize minutes, est juridiquement indifférent.


Un arsenal de sanctions potentiellement radical

Les règlements de la CAN ouvrent un éventail de sanctions dont la portée dépasse largement le simple cadre symbolique.


L’article 82 prévoit qu’une équipe qui refuse de jouer ou quitte le terrain sans autorisation est considérée comme perdante et définitivement éliminée de la compétition. L’article 84 précise que le match est perdu sur le score de 3-0, sauf si l’adversaire menait déjà par un score plus favorable au moment de l’arrêt.


Transposée à une finale, cette mécanique pourrait théoriquement conduire à un retrait du titre, au motif que la rencontre a été faussée par une infraction disciplinaire consommée en cours de match. À cela s’ajoutent les sanctions financières, avec une amende plancher de 20 000 dollars, susceptible d’être alourdie en fonction de la gravité des faits.


Plus sensible encore, l’article 80 des règlements autorise la CAF à suspendre l’association nationale fautive pour les deux éditions suivantes de la CAN. Une sanction rare, mais juridiquement envisageable, notamment si la commission disciplinaire estime que l’abandon a porté atteinte à l’intégrité de la compétition.


L’envahissement de terrain : la responsabilité objective de la fédération sénégalaise

Le second volet du dossier concerne les violences et tentatives d’envahissement de terrain imputées à des supporters sénégalais. Ici, le droit disciplinaire sportif est implacable. L’article 83.1 du Code disciplinaire consacre le principe de responsabilité objective : la fédération est responsable du comportement de ses supporters, indépendamment de toute faute organisationnelle prouvée.


Les obligations de sécurité prévues par les articles 151.2 et 153 sont lourdes, et leur violation expose à des sanctions allant jusqu’à 300 000 dollars d’amende, voire à des mesures sportives aggravées. Les informations faisant état de blessés parmi les stadiers et de dégradations matérielles constituent des circonstances aggravantes susceptibles d’alourdir considérablement la sanction.


La jurisprudence : l’« ordre public sportif » comme ligne rouge

Deux précédents structurent l’analyse. L’affaire Roberto Rojas en 1989, lors du Brésil–Chili, a posé un principe fondateur : le retrait unilatéral équivaut à un abandon définitif, quelles que soient les circonstances invoquées. Plus près du contexte africain, la décision du Tribunal arbitral du sport (TAS) dans l’affaire Wydad–Espérance (finale de la Ligue des champions de la CAF 2019) a consacré la notion d’« ordre public sportif ».


Le TAS y a clairement établi qu’aucune équipe ne peut se faire justice elle-même en refusant de reprendre le jeu pour contester une décision arbitrale, même en présence de dysfonctionnements graves. Pour Me El Ajouti, cette jurisprudence est directement transposable à la finale de la CAN 2025.


Une finale altérée par le chaos ambiant

La commission disciplinaire de la CAF, dont l’examen du dossier a été reporté au 28 janvier à la demande de la Fédération sénégalaise, devra arbitrer entre le droit pur et la gestion politique d’une finale continentale.


Le Sénégal devrait plaider l’absence d’arrêt définitif du match par l’arbitre, le retour effectif des joueurs sur la pelouse, la présence continue de Sadio Mané sur le terrain, ou encore des préoccupations liées à la sécurité. Des arguments fragiles avancés pour tenter d’atténuer la sanction, sans pour autant effacer l’infraction.


De son côté, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) a déclaré saisir la CAF et la FIFA, estimant que ces événements ont altéré le déroulement normal de la rencontre. Me El Ajouti rappelle toutefois que l’intervention de la FIFA reste subsidiaire : la CAF demeure souveraine dans l’application de son droit disciplinaire.


La décision attendue fera date. Soit la CAF affirme l’intangibilité de ses règles, au risque d’une sanction aux conséquences sportives historiques, soit elle privilégie une approche pragmatique, limitée à des sanctions financières et disciplinaires ciblées. Dans tous les cas, la finale du 18 janvier 2026 restera comme un cas d’école rappelant que, en droit sportif, la passion ne suspend jamais la règle.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.