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09.08.2019 à 19 H 03 • Mis à jour le 09.08.2019 à 19 H 03
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n°503.Italie: Matteo Salvini passe en force, la coalition au pouvoir éclate

Après 14 mois d’alliance chaotique entre la Ligue et le Mouvement Cinq Étoiles, le parti d'extrême droite a déposé, vendredi 9 août, une motion de censure contre l'exécutif. Son ancien partenaire l'accuse de vouloir empêcher la tenue d'un vote en septembre, qui devait réduire d'un tiers le nombre de parlementaires

Palerme (Italie), correspondance.– De la communication politique du ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, on connaissait les selfies par milliers avec ses sympathisants, les photos pour partager son repas du midi (composé de produits du terroir italien, bien sûr), les vidéos Facebook pour présenter un programme électoral ou réagir à une polémique de gouvernement, les déplacements incessants du nord au sud du pays, auprès de ces Italiens qui l’appellent désormais, tout simplement, « Matteo ». Il faudra désormais y ajouter une règle essentielle : ne jamais sous-estimer, en Italie, le rôle stratégique des stations balnéaires en été.


Alors que le pays s’enfonce dans la torpeur estivale, Matteo Salvini, lui, a entamé ce mercredi 7 août un « beach tour » sur les plus belles plages d’Italie. Et c’est de là qu’il a lancé la bombe politique tant attendue depuis quatorze mois, mais que beaucoup pensaient désamorcée le temps de la trêve estivale. Il n’en fut rien. La crise de gouvernement est désormais officielle.


En déposant une motion de censure au Sénat contre le gouvernement Conte ce vendredi 9 août peu avant midi, la Ligue a joué le dernier acte d’une pièce augurée dès les premières semaines de juin 2018, peu après la nomination du gouvernement de coalition entre la Ligue et le Mouvement Cinq Étoiles (M5S). La présidente du Sénat a convoqué les chefs de groupe dès lundi après-midi afin de fixer la date du vote de la motion, alors que le Parlement est censé être en congés jusqu’au 10 septembre.


C’est finalement le vote sur la ligne de TGV entre Lyon et Turin, le dernier de l’année parlementaire, qui aura sonné le glas de l’entente cordiale entre les deux partis. En dépit de l’annonce du président du Conseil Giuseppe Conte – issu du Mouvement Cinq Étoiles – qui avait annoncé que le projet se ferait bel et bien, le M5S avait déposé une motion non contraignante pour demander au Parlement de bloquer le projet.


Peine perdue, la motion a été rejetée mercredi 7 août après un vote en faveur de la ligne de TGV de la part des partis d’opposition… et de la Ligue. Un revers cuisant pour le Mouvement Cinq Étoiles, dont l’opposition au projet est l’une des rares constantes politiques depuis son accession au gouvernement.


Le M5S avait aussi donné, en début de semaine, un énième gage de sa fidélité à son allié de gouvernement, quelques mois après le vote du maintien de l’immunité parlementairede Matteo Salvini en pleine tourmente avec la justice italienne. Le lundi 5 août, le Sénat avait approuvé à 160 voix pour et 57 contre le décret sécuritaire et antimigrants voulu par le ministère de l’intérieur, aussi appelé « décret sécurité bis », après le vote d’un premier texte l’hiver dernier.


Et en dépit de quelques dissidents qui ont jeté le doute sur l’issue du vote jusqu’au dernier moment, le M5S a rassemblé ses troupes pour soutenir le texte adopté grâce – entre autres – à 101 voix du M5S et 56 des élus de la Ligue. Cela n’aura donc pas suffi. « C’est un gouvernement fini, une majorité en miettes qui soumet le pays à une ultime humiliation, celle de jouer à savoir qui doit assumer la responsabilité de la crise de gouvernement », a déploré l’éditorialiste Claudio Tito dans les colonnes du quotidien Repubblica.


Pis, Matteo Salvini a ouvert les hostilités quelques heures à peine après un entretien avec Giuseppe Conte au palais Chigi et la clôture des travaux parlementaires… qui coïncidait avec le début de son « beach tour ».


À Sabaudia, cité balnéaire de la province de Latina, au sud de Rome, depuis une estrade installée au pied d’une tour construite par Mussolini – détail qu’il ne manquera pas de faire remarquer en plaisantant avec ses sympathisants –, teint hâlé mais chemise et cravate encore de rigueur, Matteo Salvini donne le ton : « Quelque chose s’est cassé au sein du gouvernement ces derniers mois […]. Je ne suis pas fait pour les demi-mesures, c’est un de mes défauts. Se donner à 100 % pour les Italiens, oui. Mais se contenter d’occuper un siège, très peu pour moi. »


Le lendemain, après une série de rencontres dans les palais romains, le ministre de l’intérieur monte d’un cran dans un communiqué et demande des élections anticipées : « Allons tout de suite au Parlement pour prendre acte que nous n’avons plus de majorité, comme l’a montré de manière évidente le vote sur le TGV, et rendons rapidement la parole aux électeurs ! »


Acculé, ouvertement abandonné par son vice-premier ministre, le président du Conseil – qui fêtait ce jour-là son anniversaire – a tenté jeudi 8 août un dernier tour de vis lors de sa conférence de presse, en vain. « Ce n’est pas du ressort du ministre de l’intérieur de convoquer le Parlement, ce n’est pas à lui de dicter les étapes de la crise politique », a-t-il appuyé, en demandant au ministre de l’intérieur de s’expliquer devant les électeurs de la coalition. Dans un commentaire aux airs de chant du cygne, il a conclu, cinglant : « Ce gouvernement en réalité a toujours parlé peu et travaillé beaucoup. Ce gouvernement n’était pas à la plage. »


Pourtant, Salvini ne cesse d’arpenter les stations balnéaires, là où se trouvent les Italiens, ces « gens » si chers au leader de la Ligue. L’été avait déjà commencé avec des interviews télévisées en maillot de bain, où le ministre, entre deux selfies avec des badauds dénudés, commentait la vie politique italienne, jouant la carte du dirigeant qui ne s’arrête jamais.


Le risque de finir « coincé comme Renzi »

Samedi 3 août à Milano Marittima, sur la côte adriatique, Matteo Salvini a continué de défier les règles du protocole en se retrouvant torse nu derrière les platines du bar de plage Papeete, alors que partait en son honneur l’hymne national, sur lequel n’ont pas hésité à se déhancher des gogo-danseuses en maillot de bain. Si les images, partagées à l’envi sur les réseaux sociaux, ont indigné les détracteurs du ministre de l’intérieur, certains y ont vu un homme proche des Italiens.


Ce qui pourrait sembler anecdotique ne doit pourtant rien au hasard, Matteo Salvini ayant lancé son « beach tour  » aux allures de campagne électorale en expliquant : «  Plus ils me critiqueront parce que je suis avec les gens, plus j’irai.  » C’est donc en bord de mer, lors d’un meeting à Pescara, toujours sur la côte adriatique, qu’il a lancé : « Je ne supporte plus les non », allusion claire au vote sur le TGV. « Nous sommes prêts à mettre nos sièges en jeu, nous, on veut aller de l’avant et on demande aux Italiens de nous donner la force de prendre en main ce pays et de le sauver », avant de confirmer à des journalistes un peu plus tard, en marge du meeting, qu’il se présenterait au poste de premier ministre.


Salvini se sait porté par une dynamique réelle. Aux législatives de mars 2018, la Ligue était arrivée en deuxième position, à 17,3 %, contre 32,7 % pour le M5S. Aux européennes du 26 mai, c’était quasiment l’inverse : la Ligue a recueilli 34,3 % des suffrages et le M5S 17,1 % (il faut toutefois se méfier des comparaisons hâtives entre les deux scrutins, comme nous l’avions expliqué ici).


Pour comprendre l’accélération soudaine de Salvini, il faut aussi regarder en avant. Le 9 septembre prochain, la Chambre des députés est censée se prononcer sur un texte de loi très attendu, déjà approuvé au Sénat le 11 juillet avec 180 voix pour : la suppression de plus d’un tiers des sièges de parlementaires italiens dont le nombre passerait de 945 à 600. À la clé, près de 500 millions d’euros d’économies.


Du côté du Mouvement Cinq Étoiles, le lien entre la décision soudaine de la Ligue de défier le gouvernement et le vote final du texte de loi ne fait aucun doute. «  Donc faites-moi comprendre : tout ce “chahut” parce que le 9 septembre il y a la réduction du nombre de parlementaires et les partis ont un peu peur ? Bien sûr que ces sièges font perdre la tête à tout le monde. […] Et s’il y a une force politique qui ne s’accroche pas à ces sièges comme des moules, c’est bien nous ! », a aussitôt réagi le sous-secrétaire d’État au ministère de l’intérieur Carlo Sibilia après l’annonce de Matteo Salvini de demander des élections anticipées.


Le ministre de l’économie, Luigi Di Maio, a enfoncé le clou : «  Les chambres doivent rouvrir ? Eh bien, que la Ligue vote la réduction du nombre de parlementaires ! » Matteo Salvini lui a adressé une fin de non-recevoir, arguant qu’en cas de vote sur la réduction du nombre de parlementaires, il ne serait ensuite plus possible de faire voter les Italiens d’ici au printemps.


Le ministre de l’intérieur le sait : soit les Italiens sont convoqués aux urnes cet été pour un vote qui pourrait, selon les différents scénarios institutionnels possibles, être organisé entre le 13 et le 27 octobre, soit il faudra attendre jusqu’au printemps prochain, comme le souligne le quotidien national Il Sole 24 Ore.


«  Si la réforme est approuvée le 9 septembre – et Salvini ne veut pas prendre la responsabilité de faire échouer une réforme si populaire sauf si, entretemps, il y a une crise formelle –, il faudra attendre les trois mois prévus par la Constitution pour donner le temps aux ayants droit, soit 500 000 électeurs ou cinq conseils régionaux ou un cinquième des parlementaires d’une chambre, d’activer la procédure et de recueillir les signatures  », détaille la journaliste politique Emilia Patta, avant d’énumérer les procédures institutionnelles qui permettraient la tenue d’élections, au plus tôt, pour le début du mois d’avril.


Le risque pour Matteo Salvini, souligne-t-elle, c’est de se retrouver, au fil des mois, «  coincé comme [l’ancien président du Conseil Matteo] Renzi », qui avait démissionné de ses fonctions de premier ministre en décembre 2016 après le rejet de la réforme constitutionnelle pour laquelle il avait demandé aux Italiens de se prononcer par référendum.


Le risque est d’autant plus grand que la rentrée parlementaire promet des désaccords profonds entre les deux (ex)-alliés de gouvernement avec le vote du budget. Avant fin septembre, le gouvernement doit rendre son plan de finances, qui doit ensuite être présenté à la Commission européenne, à Bruxelles, d’ici à la mi-octobre. Ce sera ensuite au Parlement d’approuver le budget avant la fin de l’année.


Dopé par ses résultats aux européennes, le parti d’extrême droite préfère donc jouer son va-tout dès à présent, alors que le ministre de l’intérieur s’est offert avec son tour des plages italiennes une tribune idéale pour une campagne électorale estivale. Il a intitulé son « beach tour » « Estate italiana », littéralement « Été italien », qui est aussi le titre de l’hymne de la Coupe du monde de football d’Italie en 1990, dont les paroles disaient : « Nuits magiques, en suivant un but, sous le ciel de l’été italien, et dans tes yeux l’envie de gagner, un été, une aventure en plus… »


Par Cécile Debarge