En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
31.01.2017 à 20 H 30 • Mis à jour le 31.01.2017 à 21 H 01
Par

n°93.La diplomatie « décomplexée » de Mohammed VI en Afrique

Le roi a triomphé de ses adversaires après une longue lutte dans les arcanes politiques africaines. S’il a réussi à faire regagner au Maroc sa place dans le cénacle panafricain, il lui restera maintenant à convaincre de sa cause nombre de pays encore corsetés par une idéologie tiers-mondiste. Un chemin encore jonché d’embûches.

C’est en monarque conquérant que Mohammed VI entouré de ses conseillers et ministres s’est installé dans le fauteuil du Maroc au dernier jour du 28ème Sommet de l’Union africaine à Addis Abeba.


Invité à la tribune par le Guinéen Alpha Condé, fraîchement élu à la présidence de l’organisation panafricaine, le roi y a, par un discours volontariste, livré la synthèse de sa nouvelle politique africaine. Récemment sortie de son pré-carré historique en Afrique de l’Ouest, celle-ci se caractérise avant tout par une offensive économique inédite sur le continent : « 949 accords conclus (lors de) 46 visites royales dans 25 pays africains », sans compter les différentes actions d’aide au développement et de coopération sécuritaire (bourses d’études, régularisation des sans-papiers, projection de forces de maintien de la paix…). Un palmarès qui fait dire au roi que le Maroc est « un pays émergent ».

 

Le « modèle marocain » mis en avant

Développement humain à la traine, société à plusieurs vitesses, dirigisme ? Peu importe, l’action politique de Mohammed VI est légitimée par de grandes réalisations qui font aujourd’hui du Maroc un modèle de prestige pour l’Afrique.

 

« Certains avancent que, par cet engagement, le Maroc viserait à acquérir le leadership en Afrique. Je leur réponds que c’est à l’Afrique que le royaume cherche à donner le leadership », a lancé Mohammed VI en réponse aux Cassandre qui voient dans le soft power marocain un signe d’expansionnisme agressif.


Mohammed VI a du guerroyer des mois durant pour que son pays puisse « retrouver sa place naturelle auprès de sa famille », selon la formule consacrée par la communication officielle du royaume. Jusqu’au dernier moment son incontestable victoire face aux autres poids lourds du continent n’était pas totalement acquise, la rivalité avec l’Algérie autour de la question du Sahara occidental paraissant parfois presque insurmontable.


« Nous n’ignorons pas que nous ne faisons pas l’unanimité au sein de cette noble assemblée », a reconnu le roi. La veille de son discours, dix pays parmi les plus rétifs à voir le Maroc de retour après 33 ans d’absence, complotaient encore en coulisses pour lui gâcher sa fête. Conciliant malgré tout, Mohammed VI a promis que son action servira davantage à « fédérer » et non à diviser, répondant ainsi à ses détracteurs dont la Sud-africaine Dlamini-Zuma, opposante déterminée à un retour sans conditions du royaume.


Des idéologies marxisantes encore dominantes

Et pour démontrer que le panafricanisme n’était plus l’apanage des idéologies marxisantes encore dominantes chez de nombreux chefs d’Etat, le roi a indiqué que « l’Afrique est aujourd’hui dirigée par une génération de leaders décomplexés (…) qui agissent avec détermination, fermeté et conviction, sans se soucier d’être notés ou évalués par l’Occident ». Une doctrine qu’il partage particulièrement avec son nouvel allié en Afrique de l’Est, le président rwandais Paul Kagamé, alors qu’au Maghreb, l’UMA moribonde est devenu le symbole des divisions et de l’échec.


Tout comme Kigali, Rabat prône son modèle politique singulier qui a traversé les printemps arabes sans dégâts, une avancée démocratique à petits pas qui ne se défait pas de ses pratiques sécuritaires, une réconciliation nationale tout en nuances, un volontarisme économique contrôlé, le tout à l’abri de ce qui est compris comme une immixtion dans ses affaires intérieures lorsque le royaume est pris en défaut sur des questions liées aux droits de l’Homme.


Autoritarisme, popularité, stabilité, volontarisme économique, les points de convergence entre le régime de Mohammed VI et ceux de certains nouveaux leaders africains sont abondants. S’y ajoute aussi une méfiance commune envers les grandes puissances occidentales, France et Etats-Unis en tête. « N’est-il pas l’heure de faire cesser ce tropisme ? N’est-il pas l’heure de nous tourner vers notre continent ? De considérer ses richesses culturelles, son potentiel humain ? », s’est questionné le roi.


Mohammed VI et ses nouveaux alliés s’affichent comme des réformateurs réalistes alors qu’ils entretiennent, à leurs niveaux respectifs, des rapports compliqués avec l’Occident, esquivant les questions dérangeantes sur les droits de l’Homme, la corruption, la liberté d’expression, le développement inégalitaire, ou le maintien de la logique des premiers cercles.


Un Occident perçu comme hostile et injuste

C’est contre cette ingérence « donneuse de leçons » que Mohammed VI compte bâtir « une solidarité commune (…) et apaisée » avec ses pairs africains davantage axée sur le développement économique et social que sur les bons points exigés par la communauté des pays avancés en matière de gouvernance politique ou de droits universels. Pas une fois le roi n’a fait usage de la terminologie démocratique.


« Depuis plusieurs années, le taux de croissance de certains pays du Nord ne dépasse pas celui de certains pays africains  la faillite de leurs sondages révèle combien ils ont perdu toute capacité de comprendre les aspirations de leurs peuples ! ». Or, a tonné le monarque, ces pays « s’arrogent le droit de nous dicter leur modèle de croissance ! », révélant encore une fois son obsession de la dépendance stratégique vis-à-vis d’un monde perçu comme hostile et injuste, lui qui a pourtant réussi à construire à l’international un capital politique sous le slogan de la lutte contre l’extrémisme, profitant d’un climat psychologique et géopolitique pour le moins propice. Un gage qui s’est révélé insuffisant et qui l’a encouragé à s’ouvrir vers de nouveaux horizons en Afrique, mais aussi au Moyen-Orient, avec la Russie de Poutine et jusqu’en Chine.


Le triomphe du roi à Addis Abeba a cependant occulté pour un temps des questions cruciales qui demeurent posées. Officiellement, et selon les termes de Dlamini-Zuma, prononcés lors de son discours d’adieux à l’UA –  auquel n’a pas assisté Mohammed VI-, celle-ci a lourdement insisté sur la préservation d’un héritage qui sera défendu bec et ongles par les adversaires traditionnels du Maroc que sont l’Algérie, l’Afrique du Sud et leurs suiveurs toujours arc-boutés sur un idéal panafricain puisé dans la thématique de la lutte anticoloniale.


Pragmatique, le Maroc a accepté sans l’exprimer ouvertement – aucune référence à la « RASD » n’a été faite par le roi lors de son discours -, d’être présent aux côtés des séparatistes « en attendant la finalisation des formalités juridiques et protocolaires, au terme desquelles le royaume siègera de nouveau au sein de l’organisation ». Si Rabat a toujours claironné sa détermination à bouter hors de l’UA, la « république sahraouie » qui lui conteste sa souveraineté sur le Sahara occidental, ce 28ème sommet de l’UA a montré combien la résistance à son dessein demeure forte et organisée.


L’afro-optimisme comme antidote

Avec l’ANC au pouvoir en Afrique du Sud, dont l’influence économique est toujours puissante en Afrique australe, l’axe Pretoria-Alger donnera toujours du fil à retordre à la diplomatie marocaine qui mise quant à elle sur le renouvellement des élites africaines, leur affranchissement du carcan idéologique tiers-mondiste et leur intérêt affiché pour un modèle de développement technocratique plus en phase avec le nouvel ordre mondial.


Cet afro-optimisme compte sur sa capacité de séduction et son reniement d’un diktat drapé de valeurs prônées par un Occident perçu comme délétère. « Ces agissements relèvent plutôt de l’opportunisme économique : la considération et la bienveillance accordées à un pays ne doivent plus dépendre de ses ressources naturelles et du profit qu’on en espère ! », a martelé dans ce sens le monarque.


De sa doctrine nationaliste à la fois autoritaire et bienveillante, Mohammed VI a calqué sa vision africaniste. En installant un rapport de force plus équilibré autant avec l’ancienne puissance coloniale française, ses alliés occidentaux, que vis-à-vis de ses compétiteurs régionaux, au premier rang desquels l’Algérie voisine, il a fait du patriotisme décomplexé un moyen d’engagement politique et économique, mais surtout un ferment ressuscité d’union nationale, avec pour maître-mot, le développement économique dans un environnement politique stable et sécurisé. De la même manière, il compte effacer les vieilles rengaines de la Guerre froide qui ont fracturé le continent et par lesquelles par exemple, l’Afrique du Sud des héritiers de Mandela continue à décrypter les enjeux actuels du continent.


Mal désoviétisée, une partie de l’Afrique qui au nom d’un imaginaire perdu, soutient le Polisario sur des convictions bipolaires d’Après-Guerre et se refuse encore à céder à la realpolitik proposée par Mohammed VI et ses alliés. C’est là tout l’enjeu des diplomates du roi qui auront désormais la difficile et délicate mission de prêcher sa bonne parole de l’intérieur des instances panafricaines.