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10.12.2019 à 08 H 51 • Mis à jour le 10.12.2019 à 08 H 51
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n°544.La «fusée Akhannouch» vire à Apollo 13

En réclamant aux Marocains de faire la « rééducation » des voix corrosives accusées d’outrage aux institutions, Aziz Akhannouch, président du RNI et homme d’affaires fortuné, veut imposer une forme de police de la pensée aux relents ultra-nationalistes. En réaction, des appels à la reprise du boycott de son business se multiplient sur les réseaux sociaux au moment où il se dépense sans compter pour les législatives de 2021…au point de se consumer ?

En meeting à Milan le 7 décembre pour faire la promotion de son parti auprès des Marocains résidant en Europe, Aziz Akhannouch, président du Rassemblement national des indépendants (RNI) et par ailleurs ministre de l’agriculture et de la pêche a, comme à son habitude, tenu un discours à l’adresse de ses partisans aux relents ultra-nationalistes.


Après avoir salué le « patriotisme », et l’ « attachement aux valeurs de la nation », des travailleurs marocains résidents en Italie, évoquant leur retour au pays « pour le servir », Akhannouch s’est lancé dans une diatribe contre les voix dissonantes au régime, faisant manifestement référence, mais sans le citer nommément, au cas du youtubeur Mohamed Sekkaki, alias « Moul Kaskita », récemment poursuivi notamment pour délit « d’injures publiques et outrage aux institutions constitutionnelles ».


« Pour être clair (…) il n’y pas lieu à la surenchère, il n’y a que Dieu, la patrie et le roi. Et celui qui croit pouvoir venir insulter les institutions n’a pas sa place au pays…Celui qui veut notre pays, le Maroc, doit respecter notre devise Dieu, la patrie, le roi, nos institutions et la démocratie. Ce n’est pas par l’insulte que nous irons de l’avant…Et… excusez-moi, ce n’est pas seulement à la justice de faire son travail parce-que quelqu’un a insulté ou autre chose…, les Marocains aussi doivent accomplir leur travail. Les Marocains qui manquent d’éducation, nous devons les rééduquer…Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! Nous sommes unis derrière Sa Majesté ! », a déclaré le patron du RNI, suivi d’une salve d’applaudissements.



La sortie d’Akhannouch n’a pas immédiatement donné lieu à la polémique qui enfle depuis que l’extrait vidéo de son intervention est massivement diffusé sur les réseaux sociaux. Les premiers articles qui y font référence ont d’abord édulcoré voire travesti ses propos, y ajoutant que « ces comportements ne sont plus tolérés par les Marocains » qu’ils « ne contribuent pas au développement du pays » ou que « la justice accomplit sa mission dans pareil cas, mais il faut aussi que les citoyens s’acquittent de leur devoir, car ceux qui manquent d’éducation doivent être rééduqués ».


Certains médias qui lui sont traditionnellement acquis ont même ajouté que « le chef du RNI appelle à s’opposer à ceux qu’ils qualifient de nihilistes et d’obscurantistes, ainsi qu’à ceux qui cherchent à détruire ce qui a été construit ». Une manière sans doute d’amortir le choc à venir.


Ce qui n’a évidemment pas manqué. En quarante-huit heures, le discours filmé, a infusé sur la Toile se transformant en bad buzz très dommageable pour Akhannouch qui, avec le RNI, fait feu de tout bois pour se placer en principal compétiteur du PJD dans la perspective des prochaines législatives de 2021.


Dernière action de communication politique, cette Une de Jeune Afrique qui titre sur « la fusée Akhannouch » qui à bord de son jet privé sillonne le Maroc et le monde en « milliardaire pressé ». Mais en une déclamation, mal énoncée, passablement méprisante, et voulant surfer sur le cas d’un youtoubeur-dissident pour, une fois encore, se montrer plus royaliste que le roi, la « fusée » est sortie de sa trajectoire à l’image d’Apollo 13.


Le retour sur terre sera cependant encore bien plus difficile. La levée de boucliers est telle, venant autant d’anonymes que de ses opposants politiques, que déjà sur Facebook des appels à la reprise du boycott qui avait, entre autres marques, frappé l’an passé Afriquia, son réseau de stations d’essence, se multiplient. Ils s’étendent aussi à tout son business. Cette fois-ci, la dimension politique de cette mobilisation est nettement plus affirmée.


Et pour cause, sans en être probablement conscient (et c’est peut-être le plus grave), en quelques mots, Aziz Akhannouch a noirci presque toutes les cases caractérisant comme l’énonçait Umberto Eco en 1995, la forme insidieuse de l’absolutisme fascisant : culte de la tradition teintée de fausse modernité, culte du leader glorifié, refus de l’esprit critique, culte de l’unité du peuple, appui sur les classes moyennes, obsession du complot, élitisme de masse, droits des peuples contre celui des individus, exaltation de la lutte contre un ennemi diabolisé, recours à un néo-langage idéologique et patriotique…


Le fait même qu’il appelle les Marocains à se substituer eux-mêmes à la justice, rappelle au fond un des aspects fondateurs du totalitarisme qui pour criminaliser (avec une bonne dose de mépris de classe), des réactions populaires spontanées, y dénonce le germe de la subversion que le « bon peuple » doit lui même éradiquer sans attendre que la règle de droit ne s’applique. L’autodiscipline, le dressage, la dénonciation et la repentance arrachée aux refuzniks en sont les moyens pour ceux qui s’interrogent « comment » une telle doctrine s’applique.


C’est donc une véritable police de la pensée qu’appelle de ses vœux Aziz Akhannouch présentée comme solution à une supposée menace pour « les valeurs et les intérêts de la société » que seule incarne pour lui la devise inscrite au fronton des institutions. C’est aussi une forme d’intimidation qui vise à défendre une sorte de consensus indicible que l’on retrouve dans les procédés rhétoriques et les ressorts de dramatisation et de disqualification prônés par les régimes totalitaires lorsqu’ils évoquent « la rééducation des masses ».


Lire aussi : Aziz Akhannouch est-il politiquement fini ?