En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
13.11.2016 à 18 H 02 • Mis à jour le 13.11.2016 à 18 H 02
Par

n°75.Un talk show de la BBC annulé au Maroc à cause de la présence d’Orhan Pamuk ?

Une édition de « Global Questions », émission phare de la BBC présentée par la journaliste Zeinab Badawi, a été censurée au Maroc. Consacrée à l’islam politique, elle devait être tournée à Casablanca à la veille des élections législatives. Un véto du PJD face au Nobel turc de la littérature opposé à Erdogan ?

Zeinab Badawi, 56 ans, est une célèbre journaliste anglo-soudanaise. A son actif plusieurs émissions radio-télévisées dont Hard Talk à la BBC. Elle est considérée comme l’une des journalistes les plus expérimentées et les plus polyvalentes de sa génération.


Ce n’est pas un hasard si elle a été nommée personnalité internationale de la télévision en 2009 par l’Association for International Broadcasting. Deux ans plus tard, elle recevait un doctorat honorifique en lettres de la prestigieuse école d’études orientales et africaines (SOAS) de Londres. Depuis 2004, cette diplômée d’Oxford est entre autres administratrice du British Council et de la National Portrait Gallery. Elle est également présidente et fondatrice de l’Africa Medical Partnership Fund (AfriMed).


La journaliste Zeinab Badawi lors d'un panel du Nobel Week Dialogue. KUSH COMMUNICATION


Cela n’a pas dissuadé les autorités d’interdire la diffusion depuis le Maroc de son émission phare Global Questions, qui chaque semaine fédère à l’antenne de la BBC près de 80 millions de téléspectateurs à travers le monde. L’émission de débat a pour habitude de rassembler en plateau d’éminentes personnalités politiques et de la société civile.


Prévue à Casablanca début septembre et annoncée depuis août, celle-ci n’a pas reçu l’autorisation des autorités. Pourtant, Global Questions avait déjà posé ses caméras dans le royaume. En 2013, Zeinab Badawi organisait à Marrakech son talk show qui avait eu tout le soutien de Rabat, son tournage coïncidait avec la tenue du meeting annuel de la Banque africaine de développement (BAD).



Dédiés à l’émergence de l’Afrique, ses différents panels avaient accueillis des personnalités locales bien en cour, comme l’ambassadrice itinérante du roi Mohammed VI, Assia Bensalah Alaoui ou l’artiste Mahi Binebine. La vision de l’Afrique telle que présentée par l’émission allait aussi mettre en lumière les grands enjeux de gouvernance auxquels font face certains pays, considérés par ailleurs comme des champions de la croissance et du développement.


Une série documentaire soutenue par l’OCP

« D’éminents Africains, qui sont en première ligne contre la corruption » avaient été invités dont notamment le Rwandais Donald Kaberuka, successeur du Marocain Omar Kabbaj à la présidence de la BAD et ancien ministre des Finances de Paul Kagame –  avec qui les rapports sont devenus conflictuels –  . Au menu des discussions : dictature, corruption et violations des droits de l’homme.


En février 2015, Badawi réalise et édite un mini documentaire sur l’histoire africaine, présentant une série de six films documentaires télévisés mis en boîte par sa société de production Kush Communications en partenariat avec l’Unesco. Un projet financé par l’Office chérifien des phosphates (OCP) et dont l’acte de naissance à Paris avait vu la présence de Mostafa Terrab, PDG de l’OCP, Zhor Alaoui, déléguée permanente du Maroc à l’Unesco et Zeinab Badawi, productrice de la série.


Dans ces conditions, pour la journaliste, organiser un spécial Global Questions au Maroc à la veille des élections législatives d’octobre « afin de palper l’opinion publique sur la question de savoir si la religion devrait ou pas être séparée de la politique », selon les termes de son annonce, n’était, à priori, qu’une formalité.





D’ailleurs dans sa présentation, Badawi insistait sur la singularité du pays qui devait accueillir l’événement : « contrairement aux bouleversements violents dans certains Etats arabes, le Maroc continue de jouir de la stabilité, en partie aidé par la fidélité séculaire à la famille royale de la dynastie alaouite », peut-on encore lire sur le site de la BBC.


Mustapha El Khalfi refuse toute explication

L’émission a été jugée « non adaptée et non équilibrée », selon les explications officieuses fournies à la chaîne britannique par une source ministérielle citée par L’Economiste. Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication sortant a quant à lui botté en touche invoquant son « droit de réserve » sur la question, ayant été lui-même invité aux débats.


S’interroger sur la compatibilité ou non de l’Islam avec la politique au Maroc est au-delà, n’était visiblement pas approprié aux yeux des autorités dans le contexte tendu de la période électorale, d’autant que Global Questions comptait regrouper un panel de personnalités politiques, civiles et religieuses qui devaient être confrontées à un public de toute la région pour discuter en direct, via les réseaux sociaux. Parmi les invités de marque, était convié le prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk.


La liberté de ton d'Orhan Pamuk, Nobel de littérature en 2008, qui avait déjà critiqué le président Erdogan avant le coup d'État manqué de juillet et dont les prises de position ne plaisent ni aux dirigeants ni aux islamistes estime que désormais la liberté de pensée n'existe plus n’existe plus. Il qualifie le pouvoir d’Ankara, modèle assumé du PJD d’Abdelilah Benkirane, comme un régime de terreur. AFP


Le sujet, sensible, notamment en période électorale, d’autant plus qu’il devait faire appel à l’interaction des internautes, a-t-il été considéré comme non approprié par le ministère de l’Intérieur, qui a par ailleurs montré durant cette séquence toute sa fébrilité ? Pas évident, l’autorisation devait émaner du seul ministère de la Communication, assure une source autorisée, affirmant que, dans les circonstances, le débat était davantage défavorable au PJD et non à la monarchie. D’ailleurs, selon cette même source, il y a d’abord eu des tergiversations autour de la date de la tenue de cette émission. Fin octobre, celle-ci avait été reportée à décembre, mais elle s’est vue opposer une fin de non recevoir de la part du ministère, désormais aux abonnés absents depuis le début des tractations autour de la formation du prochain gouvernement.


La présence du géant de la littérature turque, star du panel, connu pour ses positions hostiles envers le régime d’Erdogan, aurait-il poussé le gouvernement Benkirane à faire capoter le projet ? La question mérite d’être posée, d’autant que certaines sources médiatiques, connues pour leurs positions anti-PJD, ont définitivement avancé cette explication. Contacté par Le Desk, El Khalfi est demeuré injoignable.


« Le rôle des journalistes est d’apporter une voix pour les citoyens aux médias et de mettre en vedette les communautés ainsi que d’amener les dirigeants à rendre des comptes au nom de la communauté. Comme le dit Amartya Sen, il ne peut y avoir de famine dans un pays où il y a liberté d’expression. Ce n’est pas seulement la sécurité qui importe, mais la liberté d’expression est vitale pour nos communautés. La presse est un élément inséparable d’une société démocratique. Que la société soit démocratique ou non, elle peut être définie par l’indépendance de la presse et des médias » a déclaré récemment Badawi à la presse internationale.


C’était à Kigali, où la journaliste avait organisé une table-ronde de Global Questions sous le thème « Développement contre démocratie en Afrique » en marge du World Economic Forum Africa en mai 2016. Paul Kagame, dont on connaît les positions tranchées sur la question, avait laissé faire, lui que Reporters sans frontières (RSF) classe pourtant parmi les « prédateurs de la presse ».



Au final, l’émission a été déportée en Tunisie où elle sera enregistrée le 4 décembre, puis diffusée simultanément sur BBC TV et BBC Radio.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite