La scène se déroule de nuit, dans un quartier huppé de Marrakech. Une unité d'élite de la police marocaine encercle silencieusement une villa cossue, dont les lumières filtrent encore à travers les murs de pisé. À l'intérieur, un septuagénaire vit paisiblement sous le nom de Yair Bibert, citoyen d'on ne sait trop quel pays, homme d'affaires discret aux poches profondes. Quand les policiers enfoncent la porte, quelques jours plus tôt en ce mois d'avril, c'est une tout autre identité qui émerge sous le vernis : celle d'Avi Golan, 70 ans, ressortissant israélien, visé par une notice rouge d'Interpol et considéré par les enquêteurs comme l'un des fraudeurs transfrontaliers les plus insaisissables de sa génération.
Le caméléon aux identités cloisonnées
Ceux qui suivent Avi Golan de loin depuis des années le décrivent comme un virtuose du travestissement. La presse israélienne lui a accolé deux surnoms qui résument son art : « l'homme aux mille visages » et « le fantôme ». Les deux expressions disent la même chose : cet homme n'existe jamais deux fois sous les mêmes traits.
Son catalogue d'incarnations est vertigineux, et il obéit à une économie précise. Une identité sert à vivre : à Marrakech, c'est sous le nom de Yair Bibert qu'il loue la villa, paie les factures, croise ses voisins dans le quartier. C'est son nom de couverture résidentiel, celui qui doit tenir dans la durée et résister à la vie courante. Les autres identités sont toutes opérationnelles, jetables, adaptées à chaque cible, conçues pour durer le temps d'une escroquerie. Il y a 6 ans, en Amérique du Sud, il se présentait comme Alberto Safra ou Jacky Safra, fils du milliardaire brésilien Joseph Safra, l'un des banquiers les plus puissants d'Amérique latine, décédé en 2020 et dont la fortune familiale est estimée en dizaines de milliards. Sous ce nom d'emprunt, il aurait escroqué des citoyens au Brésil, en Équateur et en Argentine. Dans d'autres mises en scène, il se prétendait millionnaire australien parti en quête des descendants des « anoussim », ces Juifs d'Espagne convertis de force à la fin du Moyen Âge dont certains ont gardé, cinq siècles plus tard, la mémoire d'origines cachées. Ailleurs encore, il s'annonçait comme un proche de la milliardaire israélienne Shari Arison. Depuis le Maroc, c'est sous les noms de Shalom Ohayon ou d'Aharon Zada qu'il approchait ses cibles à distance, jamais sous celui de Bibert, qu'il réservait à son quotidien marrakchi.
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