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#Panama Papers
25.02.2016 à 19 H 58 • Mis à jour le 25.07.2016 à 06 H 30
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À Marrakech, la saisie exécutée du palais des Balkany

Enquête Inculpés en France de nombreux chefs d'accusation - corruption, fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale -, les époux Balkany sont rattrapés par la justice marocaine. Celle-ci a saisi, sur ordonnance des juges français en juin dernier, leur propriété de Marrakech, selon des documents exclusifs obtenus par Le Desk.
La villa Dar Gyucy, propriété luxueuse nichée au coeur de la palmeraie de Marrakech à l'abri des regards.

Une saisie conservatoire totale

Les 1600 m² habitables de la villa Dar Gyucy, splendide demeure située sur un terrain de deux hectares aux alentours de la route de Fès – dans la Palmeraie de Marrakech -, et ses dix-huit pièces sont désormais sous le coup d’une saisie conservatoire totale, afin d’empêcher que la villa ne soit vendue. La procédure de saisie permettrait également la confiscation de la propriété en cas de condamnation devant le tribunal correctionnel en France.


Parmi les pièces administratives relatives aux titres fonciers que Le Desk a pu consulter, on trouve une demande de saisie conservatoire des biens marocains appartenant à Patrick Balkany, son épouse Isabelle Smadja-Balkany et Jean-Pierre Aubry, conseiller du maire à Levallois, prête-nom économique utilisé pour l’acquisition de la villa Dar Gyucy.

Isabelle Balkany, Patrick Balkany et son bras droit Jean-Pierre Aubry, prête-nom économique utilisé pour l'acquisition de la villa à Marrakech. MONTAGE LE DESK

Dans une réquisition plus récente, datée du 24 juin 2015, adressée au directeur de la conservation foncière de Sidi Youssef Ben Ali par le Chef de la première brigade économique et financière au sein du service préfectoral de la police judiciaire à Marrakech, il est demandé de procéder à la saisie conservatoire des propriétés Menzeh Ennakhil 4 et 5, comprenant les deux hectares de terrain et les biens immobiliers construits dessus. La réquisition fait suite aux recommandations du juge d’Instruction près la cour d’appel de Marrakech en date de la veille.


La réquisition de la brigade économique et financière qui ordonne la saisie conservatoire de la villa.


Sur le certificat de propriété, obtenu par Le Desk auprès de la Conservation foncière, on peut lire qu’il a été procédé à la saisie conservatoire de la propriété en date du 26 juin 2015.


Certificat de propriété des terrains et de la villa.


Signal favorable en faveur de la reprise de la coopération judiciaire entre la France et le Maroc, la saisie de la villa constitue une étape considérable dans une affaire trouble et complexe qui implique plusieurs personnages et inquiète l’un des plus proches lieutenants de Nicolas Sarkozy, lui aussi coutumier de séjours à Marrakech.



Le Cheikh Mohamed Bin Issa Al-Jaber, l'ancienne ministre de l'économie Christine Lagarde et Patrick Balkany à l'occasion de la signature d'un contrat pour l'érection de tours jumelles à Levallois, conclu entre la SEMARELP et MBI Partners, la société du Cheikh austro-saoudien.

Levallois-Marrakech, escales offshore

Selon les actes notariés signés en janvier 2010 à l’étude de Maître El Jazouli, la vente de la villa s’est effectuée en deux fois : tout d’abord, le premier titre foncier, comprenant un hectare, la villa et une maison de gardien, puis le second, comprenant un hectare supplémentaire. Les deux titres fonciers ont depuis été joints à la demande de la SCI Dar Gyucy. Au total, les ventes atteignent plus de 2 millions et 750 000 euros. La villa, vendue par le pharmacien Mohamed Bennouna, aurait en fait coûté plus de 5 millions d’euros – la moitié de la somme réglée au noir-, selon les informations obtenues par Libération. C’est à la SCI Dar Gyucy, constituée le 20 juillet 2009, qu’est vendue la propriété.


INFOGRAPHIE VIDEO : L’usine à gaz du montage financier


Ici débute véritablement un montage financier ingénieux, destiné à mettre les véritables propriétaires à l’abri des juridictions fiscales. La SCI Dar Gyucy, créée à l’occasion de la vente, est elle-même détenue à 99 % par une coquille offshore basée au Panama, Haydrige Investments Group Corp et à 1 % par Diana Brush, employée de la fiduciaire suisse Gestrust SA. La fiduciaire est dirigée par Marc Angst, également président de Haydrige, et d’Himola, structure panaméenne qui la finance. Mais les investigations des spécialistes de Tracfin, la cellule de lutte contre la fraude fiscale du Ministère des finances français, ont permis de démontrer que l’ayant droit économique des comptes bancaires – basés à Singapour –  d’Himola n’est autre que… Jean-Marc Aubry, l’ancien directeur de la SEMARELP – la toute-puissante société d’urbanisme de Levallois, dont la dette constitue la moitié de celle de la commune – et lieutenant fidèle du maire Patrick Balkany.

Maître Arnaud Claude, associé de Nicolas Sarkozy, et Jean Pierre Aubry, bras droit de Patrick Balkany, soupçonnés d'avoir mis en oeuvre le montage fiscal.
Ce montage financier, mis au jour grâce à l’ouverture par le parquet de Paris le 6 décembre 2013 d’une plainte pour blanchiment de fraude fiscale implique également des proches de Balkany et de l’entourage de Sarkozy, l’ami indéfectible du maire de Levallois.


Ainsi, la conseillère consulaire Les Républicains (ex- UMP) de Marrakech, Geneviève Euloge, également gérante de la société Invest I Europe Maghreb, s’est notamment chargée de formalités relatives à la dénomination de la SCI Dar Gyucy et a accepté d’héberger provisoirement la structure dans ses locaux, selon les documents révélés par l’enquête de Mediapart.


Les investigations menées par la justice française ont également permis de révéler l’implication de l’avocat Arnaud Claude, associé de Nicolas Sarkozy au cabinet parisien Claude &  Sarkozy. Les enquêteurs ont dégoté chez le notaire marrakchi, Maître El Jazouli, un courrier en date du 15 juillet 2009 concernant les virements financiers nécessaires pour conclure la vente. La cellule Tracfin a pour sa part dévoilé un bordereau de virement de 200 000 dollars, envoyé depuis la société-écran suisse vers un compte à Singapour, sur lequel il est inscrit : « partie des honoraires de Maître Claude ».


La fiducaire suisse Gestrust a par ailleurs confirmé aux juges que l’avocat parisien était présent dans ses locaux aux côtés de Jean-Pierre Aubry lors de l’ouverture de la société-écran panaméenne.


C’est à Marrakech qu’on le retrouve quelques mois plus tard pour « savoir si les papiers avancent pour la constitution de la société », d’après les déclarations de Geneviève Euloge. L’avocat parisien a depuis été mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale.Ainsi, le tortueux montage financier conduit à Jean-Pierre Aubry, qui a cependant toujours nié être le propriétaire de la villa. De nombreux indices, pour certains assez coquasses, semblent révéler l’identité des véritables propriétaires.

Alexandre Balkany, fils de Patrick et Isabelle. ABACA
Jean-François Copé (LR, ex-UMP) en compagnie de Ziad Takieddine, intermédiaire dans nombre de contrats d'armement entre la France et des pays arabes.
Le bon du transitaire casablancais : 1000 kgs de meubles livrés à la villa Dar Gyucy depuis la boutique parisienne d'une proche d'Isabelle Balkany

Un Cluedo dominé par les juges

Le nom de la villa tout d’abord : Dar Gyucy résonne étrangement avec Gyulia et Lucie, les prénoms des petits-enfants du couple Balkany.


Le financement ensuite : le compte bancaire de la SCI Dar Gyucy a été alimenté en 2011, 2012 et 2013 par Julien Balkany, demi-frère de Patrick  Alexandre Balkany, le fils des époux de Levallois, y a versé 45 000 euros entre 2012 et 2013.


Les dépenses par carte bancaire d’Isabelle Balkany sont également révélatrices : , 33266 euros de frais d’ameublement et de décoration entre décembre 2008 et janvier 2010, dont 15000 euros à Marrakech et 18266 euros en ligne. Les enquêteurs ont découvert en outre un avis de virement de 41000 euros, annoté « Isabelle », réglé depuis un compte à Singapour depuis une société-écran genevoise et destiné à Marie Cécile B., vendeuse de mobilier de jardin à Marrakech.


De plus, lors des fréquents déplacements des Balkany à Marrakech, on ne trouve trace d’aucune dépense hôtelière.


Enfin, mille kilos de meubles achetés dans une boutique parisienne tenue par une proche d’Isabelle Balkany ont été livrés en 2013 à la villa, comme le démontre le bon du transitaire casablancais publié par Mediapart.


La cellule de lutte contre l’évasion fiscale Tracfin fait ainsi état « d’achats de mobilier, de décoration et de dépenses alimentaires pouvant laisser supposer que M. et Mme Balkany disposent de la jouissance véritable et effective de la villa ».


Entendu le 23 octobre 2014 au sujet de l’affaire Ziad Takieddine – du nom d’un intermédiaire chargé de négocier les ventes d’armes entre le régime Sarkozy et ses clients -, Didier Schuller, ancien conseiller général RPR de Clichy-la-Garenne et directeur de l’Office des HLM des Hauts-de-Seine a remis aux juges français des documents qui prouvent selon lui que les Balkany sont les véritables propriétaires de la villa.


Mais la perquisition menée en juin 2015 à la villa par les juges français « avec l’aide des autorités locales », selon Mediapart, a permis de découvrir des objets qui laissent peu de place au doute : un peignoir cousu aux initiales PB, des caisses de vin annotées Patrick Balkany, un cahier à spirale de la ville de Levallois et toute une collection d’ouvrages dédicacés au maire de Levallois et à son épouse…


Une conversation téléphonique entre Isabelle Balkany et l’une de ses amies, enregistrée par les enquêteurs, met le couple de Levallois dans l’embarras, selon les informations rapportées par Libération :

• « Viens au moins une semaine à Marrakech, j’ai les enfants. Tu me dis quand tu arrives et y’a pas de soucis ».

• « Ok chérie, mais ça commence à devenir un peu honteux, quand même, de venir systématiquement »

• « Honteux de quoi ? Arrête…  »

• « De venir chez toi ! »


Face à ce faisceau d’indices pour le moins grossiers, les Balkany observent le silence le plus total : « Cette maison ne nous appartient ni à moi ni à mon mari », a déclaré Isabelle Balkany devant les juges.


Nicolas Sarkozy, Patrick Balkany et Omar Bongo, ancien président du Gabon. Le maire de Levallois aurait joué les Jacques Foccart pour Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2012.

Le juge français Renaud Van Ruymbeke, spécialiste des scandales financiers. JACQUES DEMARTHON /AFP
Cheikh Mohamed Bin Issa Al-Jaber, soupçonné d'avoir financé la villa en échange d'un contrat juteux à Levallois. HELMUT FOHRINGER /APA
Georges Forrest, le puissant magnat belge. Il aurait commissionné Patrick Balkany à hauteur de cinq millions d'euros lors d'une affaire en Namibie.

Corruption à Levallois, contrats africains : les sources du financement

Outre les inculpations pour fraude fiscale, blanchiment de fraude fiscale, et fausse déclaration de patrimoine, Patrick Balkany est également mis en examen pour corruption passive et blanchiment de corruption.


Selon le juge Renaud Van Ruymbeke, saisi du dossier Balkany avec sa consœur Patricia Simon, la villa Dar Gyucy a probablement été financée « par une société d’un promoteur en charge d’un très gros projet immobilier à Levallois ». La justice française soupçonne le multi-milliardaire saoudien Cheikh Mohamed Bin Issa Al-Jaber d’avoir financé la villa par le truchement d’un compte offshore établi à Singapour.


L’homme d’affaires, ancienne troisième fortune du Royaume wahhabite, a été mis en examen pour corruption active le 31 octobre 2014, alors que Patrick Balkany s’était vu notifié sa mise en examen pour corruption passive dix jours plus tôt, le 21 octobre. Le milliardaire saoudien aurait versé des pots-de-vin aux Balkany en échange de délais supplémentaires pour le remboursement d’une dette contractée envers la municipalité de Levallois.


Les journalistes de Complément d’Enquête ont notamment dévoilé un document prouvant  que c’est Misr Gulf Oil Processing Co, une structure appartenant au Cheikh, qui a réglé les frais de notaire dus à Maître El Jazouli. Selon des informations de Tracfin, le service anti-corruption du ministère des Finances français, « le compte de l’étude de Maître El Jazouli a reçu le 10 juin 2009 un virement de 193 141 euros d’Ajwa for food Indutry Co., structure économique dirigée par M.Mohamed Al-Jaber ».


Mais c’est bien l’intégralité du financement de la villa que questionnent les juges français.


La justice s’intéresse notamment à un virement de cinq millions d’euros réglé par Georges Forrest, un puissant magnat belge, spécialiste des contrats africains, vers un compte à Singapour. Forrest affirme avoir commissionné Balkany dans le cadre d’un contrat juteux en Namibie pour lequel le député-maire de Levallois aurait joué les négociateurs avec l’État. Contrat avorté quelques mois plus tard, qui met donc le doute sur le motif du versement des cinq millions d’euros.


L'entrée de la villa. On distingue les traces encore fraîches des plaques qui indiquaient le nom de la propriété et qui ont été retirées. LE DESK

Discrétion de mise à la Palmeraie

Aux alentours de la route de Fès, le propriétaire Mohamed Bennouna possède plusieurs propriétés, que l’on reconnaît, selon un voisin, à leurs portes aux motifs singuliers. Le pharmacien marrakchi a reconnu lors des auditions que ce sont bien les Balkany qui sont venus visiter les lieux en 2009.


Sur la photographie de la majestueuse porte de la villa, prise par Le Desk, on remarque que les plaques et les amphores indiquant le nom de la masure des Balkany ont été enlevées. Selon un voisin, le dernier photographe passé par la villa a du détruire sa pellicule. L’homme qui nous ouvre, identifié comme le mari de la cuisinière par le même voisin, nie catégoriquement le fait que Dar Gyucy soit la villa des Balkany et nous demande de partir.


Pain béni pour le journalisme d’investigation, l’affaire de la villa Dar Gyucy semble symptomatique de certaines dérives des barons politiques des Hauts-de-Seine. Si les Balkany sont également inquiétés pour leurs propriétés non déclarés aux Antilles, Marrakech n’est pas un simple lieu de villégiature parmi d’autres. Pour une certaine droite française qui bénéficie d’amitiés au plus haut niveau, la capitale touristique du Royaume constitue un lieu de rendez-vous habituel, protégée jusque-là des investigations des juges français. La saisie conservatoire totale prononcée par les autorités marocaines sonne peut-être le glas d’acquisitions immobilières juteuses aux relents de néocolonialisme.

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Réalisation :
Badr Yagami Motion design
Mohamed Drissi K. Direction artistique
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