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#Platinum Power
31.01.2019 à 07 H 40 • Mis à jour le 31.01.2019 à 13 H 56
Par

Affaire Platinum Power: le putsch de Brookstone avorté

ENQUÊTE Sortie de crise en perspective pour l’énergéticien privé Platinum Power : un bloc majoritaire d’associés, mené par Luminy Invest et le constructeur TGCC, a scellé une alliance mettant un terme au raid mené par Michael Toporek, dirigeant du fonds new-yorkais Brookstone. Epilogue à un thriller financier à haut risque qui ouvre potentiellement la voie à un partenariat inédit avec Masen

« Méfiez-vous, ce gars est un manipulateur et un beau parleur ! », prévient le lanceur d’alerte anonyme qui tout au long de cette enquête décrit Omar Belmamoun, le jeune PDG de Platinum Power, comme un loup de la finance doublé d’un sacré culot. Confortablement assis sur le divan de son spacieux bureau du quartier d’affaires de Hay Riad à Rabat, celui-ci, méthodique, raconte les péripéties de son parcours qui l’a mené des bancs de l’école HEM à la tête du premier opérateur privé d’énergies renouvelables du pays. Une trajectoire exemplaire pour ce quadra de la classe moyenne, couronnée à l’international par la signature en janvier 2015 à Abidjan, devant le roi Mohammed VI et le président Alassane Ouattara, d’un protocole d’accord pour la réalisation de trois barrages hydroélectriques « made by Morocco ». Une consécration.


Mais la success story dont le Tout-Rabat enviait jusqu’ici autant la réussite que le panache, risquait bien de se terminer en Berezina, emportant l’entreprise et ses projets en écornant dans sa chute la réputation d’une brochette d’investisseurs de renom, mais aussi l’image du pays à l’international. Un maelstrom d’affaires dans l’affaire mettant en lumière de sourdes luttes d’influence, d’argent et de pouvoir.


L’histoire débute au tournant de 2010 par une association prometteuse entre Belmamoun et l’Américain Michael Toporek dont les destins se sont croisés au sein de Brookstone Partners, la firme fondée par ce dernier à New York en 2003. Cet ancien de la Chemical Bank, passé par Dillon Read, est un as de Wall Street où il a fait fortune en conseillant les plus grandes compagnies américaines dans les fusion-acquisition et les montages financiers les plus complexes dans des secteurs aussi diversifiés que l’industrie, le BTP, les médias, la technologie ou le transport et la logistique. Belmamoun convainc son partenaire et ami de longue date, de venir miser quelques billes dans le royaume devenu un eldorado pour les investisseurs dans l’énergie, mais aussi tête de pont pour des marchés à rafler en Afrique de l’Ouest. Au commencement, Platinum Power voit le jour à Rabat en 2012, doté d’un petit capital de départ de près de 300 000 dirhams.


En septembre, une première augmentation de capital est faite par le Français Alterrya suivie un mois plus tard par celle de l’investisseur Patrice Orard, ancien d’Eiffage. Ce petit noyau de précurseurs, allié du véhicule Luminy Invest, est rejoint un an plus tard par le constructeur TGCC, attiré par l’édification des barrages, qui remettra au pot en juin 2014, pour une cagnotte totale d’au moins 50 millions de dirhams. Au même moment, une part de la pièce montée est cédée à MCM Consultancy, dirigée par l’homme d’affaires Sandro Benenati. Le capital de l’entreprise est alors porté à plus de 25 millions de dirhams. Le tour de table est bouclé par la mise de 43 millions de dirhams de PME Croissance (PMEC), qui regroupe sous la bannière du fonds d’investissement public-privé AfricInvest, le fonds de pensions CMR, la Caisse centrale de garantie (CCG), Saham ou encore l’Allemand KfW.


Le tour de table de Platinum Power. LE DESK


Les promesses de la loi 13.09 encadrant les investissements dans le secteur très prometteur des énergies renouvelables auront donc finalement convaincu Toporek de s’aventurer pour la première fois en terre africaine. A travers deux véhicules d’investissement, Brookstone Partners Acquisition XVIII et XXII et Sweetpea Ventures, il acquiert au final près de 43 % de Platinum Power. En dix ans, Toporek injectera pas moins de 15 millions de dollars dans ses affaires marocaines, assure-t-il.


Omar Belmamoun, qui lui sert de poisson-pilote depuis la création à parts égales de Brookstone Partners Morocco (BPM) en 2011, contrôle dès lors la même portion de capital de Platinum Power à travers Luminy Invest, mais sans apport significatif en fonds propres.


Des barrages hydroélectriques à capitaux privés

 « L’idée d’origine avec Brookstone Partners Morocco, un OPCR (organisme de placement en capital-risque, ndlr) qui a acquis le statut Casablanca Finance City (CFC), était d’adopter une approche portefeuille destinée à lever des fonds pour une dizaine de projets de barrages privés », explique Belmamoun, qui estime qu’environ 30 à 40 % des projets identifiés à la base devaient se révéler rentables après étude. « Si l’avantage de l’hydroélectrique pour l’ONEE, en comparaison du solaire, permet pour chaque megawatt produit d’être stocké et donc régulé, l’investissement se révèle très capitalistique et surtout chronophage », poursuit-il. Un pari qui se révèle encourageant mais risqué, d’autres comme Voltalia ou Energie Terre, s’y sont cassés les dents…Qu’à cela ne tienne, Platinum Power relève le défi. Premier obstacle, et non des moindres, la fameuse loi 13.09, manifestement dupliquée d’un modèle importé, plafonne chaque projet à 12 MW, alors qu’ils nécessitent pas moins de 30 MW. Si le démarrage de l’activité se fait en 2012, et que les premières concessions et autorisations provisoires pour la construction et le développement de barrages pour la production de l’électricité hydraulique sur les sites Tillouguit (aval), Tamajout, Bab Ouender, Boutferda, Melloul 1 et Melloul 2, sont octroyées par l’Etat en 2013, la loi ne sera modifiée qu’en février 2018.



En parallèle, l’énergéticien voit plus grand et prospecte en Afrique subsaharienne, grâce notamment aux entrées de Sandro Benenati. Son approche de développement intégrée qui s’appuie sur des modèles de partenariats public-privé pour garantir l’adhésion des gouvernements et des parties prenantes locales dès le lancement des projets, séduit en Côte d’Ivoire, où trois barrages sont envisagés, dont deux de 100 et 110 MW nécessitent un investissement de 750 millions de dollars à l’horizon 2020 et un autre complexe d’une puissance de 400 MW à Makay, au Cameroun, pour plus de 800 millions de dollars, programmé pour 2023.

 

Platinum Power « bloquée » par son PDG ?

 Mais au fil des mois, les études au long cours (juridiques, techniques, d’acceptabilité environnementales, et d’impact social) lancées sur tous ces fronts avec l’appui de grands cabinets internationaux (Tractebel Engineering, Coyne &  Bellier, Linklaters, Allen &  Overy, Natixis etc.), nécessitent encore et toujours davantage d’argent frais. Les délais prévus pour chaque projet s’allongent, ce qui met sous tension le management et les actionnaires à qui il est sans cesse demandé des rallonges budgétaires. A fin 2016, la situation nette de Platinum Power est négative, inférieure à un quart du capital déjà porté à 27 millions de dirhams.


Pour parer au plus urgent, en septembre 2017, Luminy Invest prévoit une avance de 8 millions de dirhams, tandis que TGCC étudie un prêt de 2 millions, alors que du capital est libéré pour oxygéner les filiales en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Michael Toporek, quant à lui, conditionne une avance de 550 000 dollars contre une augmentation du taux d’intérêt de l’ensemble de ses décaissements de 2 à 5 % avec effet rétroactif. Mais déjà, malgré ces consentements mutuels, deux visions s’affrontent sur la manière avec laquelle l’entreprise pourrait sortir de l’ornière. « A ce stade, nous avons zéro endettement bancaire et des actifs à valeur élevée », tempère Belmamoun qui insiste pour dire que « seuls des problèmes de trésorerie » affectent la bonne marche de l’entreprise.


Omar Belmamoun lors de la conclusion d'un accord avec le ministre de l'énergie du Congo-Brazzaville . DR


« Après avoir échoué à lever des fonds pour poursuivre le développement des projets de la société au Maroc, en Côte d’Ivoire et au Cameroun, Omar Belmamoun bloque la recapitalisation de la société nécessaire à l’assainissement de ses comptes et la poursuite du développement des projets et s’accroche à son poste de PDG bien que les actionnaires aient souhaité son départ pour apporter du sang neuf à la tête de ce pionnier des barrages privés au Maroc », lâche une source proche du dossier qui a requit l’anonymat. « En mars 2018, Toporek propose un plan de recapitalisation de Platinum Power par incorporation de compte courant et injection d’argent frais. Celui-ci est accepté par Belmamoun en avril, avant de faire volte-face le mois suivant », renchérit un porte-parole de Michael Toporek. « Faux ! », rétorque Belmamoun, qui affirme que si l’augmentation de capital a bien été entérinée à cette date, « Toporek a retiré son offre lors du Conseil d’administration du 4 juin ». Il en veut même pour preuves matérielles, un procès-verbal, dont Le Desk a obtenu copie, et l’enregistrement audio du Conseil « auquel ont aussi participé le commissaire aux comptes, un huissier de justice et quatre cabinets d’avocats ».


Dans le déroulé des événements, c’est justement au cœur de cette séquence que se noue l’imbroglio du dossier, dont Le Desk a pu reconstituer les faits. Car en réalité, il y existe plusieurs conflits qui s’entrechoquent dans une affaire gigogne…


Le projet Soluna : nœud gordien du conflit

 Fin juillet 2018, Bloomberg relaye un communiqué de Soluna Technologies Ltd, se présentant en tant que leader de cloud computing intégré dans le monde qui possède et contrôle ses propres sources d’énergie renouvelable : « Le Maroc est sur le point d’accueillir l’une des plus grandes opérations énergétiques de blockchain-powering dans le monde », dit le texte qui explique que Soluna, fondée en 2018 et financée par le fonds d’investissement Brookstone Partners, a dévoilé ses plans pour développer une centrale électrique éolienne de 900 MW à Dakhla, dédiée à l’alimentation des technologies blockchain grâce à des installations informatiques qui nécessitent une débauche d’énergie nécessaire à la production informatique (« minage ») de cryptomonnaies.


L’idée d’une ferme éolienne dans cette région réputée pour être une des plus venteuse du monde, n’est pas nouvelle. Depuis 2007, l’Allemand AM Wind s’y emploie et ronge son frein dans l’attente d’une connexion au réseau électrique national de l’ONEE, prévue en 2012, mais qui ne vient pas. Brookstone Partners y voit alors une opportunité pour une option de rachat de 70 % d’AM Wind. Des discussions sont entamées avec Ali Fassi Fihri, le patron de l’ONEE et les autorités locales. Un projet industriel de petite taille (8 MW) est soumis, mais sa localisation sur le site protégé de la péninsule de Dakhla est retoqué. En septembre 2017, en pleine bitcomania mondiale, la filiale Platinum Power Investments, est créée dans la perspective de formaliser ce nouveau projet « off-grid ».


Mais surprise, en mars 2018, Michael Toporek décide de faire cavalier seul : il créé, en sa qualité de « souscripteur », une filiale canadienne de Platinum Power Investments, sans l’aval de son gérant Omar Belmamoun et acquiert dans la foulée AM Wind en juillet 2018 via son fonds Brookstone Partners XXV. Le conflit éclate alors entre les deux hommes, Belmamoun accusant Toporek de « délits de faux et usage de faux » et de « délits d’abus de biens sociaux, de détournements d’actifs et d’abus de confiance ».


« Michael a sniffé du bitcoin ! »

Septembre 2018, Belmamoun adresse à associé américain une « mise en demeure avant action judiciaire » via le cabinet Diouri Law Firm lui reprochant la création de la filiale au Canada sans consentement et de l’acquisition des parts du fonds allemand Altus AG et de celles de la société All In Consulting détenue en partie par Mohamed Amine Amzazi qui n’est autre que l’ancien directeur financier de Platinum Power « qui était comme vous parfaitement au courant de l’option détenue par Platinum Power », peut-on lire dans la lettre dont Le Desk détient copie. « Tous ces agissements viennent en conséquence à votre volonté unilatérale de ne plus financer Platinum Power où la société est à un stade critique de son développement », accuse le courrier. « Michael a sniffé du bitcoin ! », rapporte Belmamoun, paraphrasant un de ses avocats, qui décrit cette OPA jugée hostile sur le projet Soluna comme une sorte d’arbitrage entre deux opportunités, celle de se concentrer désormais sur un investissement aux rendements rapides aux dépens de ceux poussifs et long-termistes dans l’hydro-électrique.


Au nom de Michael Toporek, le cabinet Bassamat &  Laraqui, réplique un mois plus tard, évoquant par courrier, dont Le Desk détient pareillement copie, « des allégations fantaisistes et pour le moins fallacieuses ». L’Américain fait ainsi valoir que la société canadienne a été « autorisée en vertu d’un procès-verbal du Conseil d’administration tenu le 6 février 2018 » et que Omar Belmamoun a été tenu informé « sur l’avancement des formalités de constitution entre le 28 février et le 1er avril 2018 ».


Michael Toporek, co-fondateur de Platinum Power. DR


Sur le droit d’option d’acquisition d’AM Wind dont se prévaut Belmamoun, Toporek estime que « ces allégations relèvent pour le moins de l’humour », « ce droit avait initialement accordé à Broostone Partners dont Belmamoun détient 50 % qui semble l’avoir transmis à Brookstone Partners Morocco », via des « actes de substitution qui n’ont jamais reçu l’agrément du co-contractant à la loi allemande qui régit le droit d’option de sorte que (Belmamoun) n’a aucune qualité pour contester l’acquisition opérée par la société Brookstone Partners XXV ». Il ajoute enfin « qu’en tout état de cause ce droit d’option est expiré depuis le 31 août 2014 ».


Pourtant, le PV du Conseil du 28 septembre 2017 acte bien l’acquisition de l’option AM Wind pour 33 millions de dirhams. « Comment Toporek peut-il clamer que l’option est caduque depuis 2014 ? C’est une preuve irréfutable du détournement d’AM Wind », réplique Belmamoun…


Quant au refus de financement de Platinum Power, Toporek, juge ce grief « curieux », alors que « ses soutiens financiers ont été incessants jusqu’à fin avril 2018 et ont été suspendus en raison du refus du dirigeant d’accepter un audit pouvant permettre de mettre en place un plan de restructuration et les restrictions budgétaires nécessaires en raison d’une situation obérée par une gestion désastreuse, voire douteuse ».


Le dossier Soluna est donc bien le nœud gordien des vicissitudes de Platinum Power, chacun des protagonistes avançant ses arguties juridiques, que l’autre réfute. L’impact sur l’avenir de l’énergéticien est immense, tant la situation semble à ce stade dans l’impasse.


Selon nos informations, Belmamoun a en effet voté la conversion en compte courant en Conseil d’administration d’avril 2018. Il s’envole le soir même à Dubaï, où il rencontre l’homme d’affaires Hussein Al Nowais, qui à travers AMEA Power, était prêt à investir dans sa holding Luminy Invest afin de participer à l’augmentation de capital de Platinum Power. Un échange de courriels informant Toporek de sa démarche attestent ses dires. À son retour des Emirats, il apprend par John Belizaire, CEO de Soluna, que Toporek compte lancer une levée de fonds, le 14 mai, contre son accord, « et avant même le feu vert des autorités marocaines », dit-il. Il ordonne alors le jour même à son équipe de cesser de travailler sur le projet bitcoin…


« Une levée de fonds frauduleuse »

Il faut dire que le cas Soluna est à cet instant même étudié sous toutes ses coutures par l’Agence Marocaine de Développement des Investissements et des Exportations (AMDIE), Bank Al Maghrib, particulièrement tatillonne sur le phénomène des monnaies virtuelles, dont elle a alerté sur les risques, à l’instar de l’Office des changes qui les considèrent en infraction à la législation, ou encore l’AMMC qui y voit un danger pour l’épargne et une incongruité de taille, se posant la question pourquoi Toporek ne s’appuie pas sur son antenne marocaine pour mener cet ambitieux projet. Aussi, le ministère de l’Energie doute de sa faisabilité technique dans les conditions présentées par l’investisseur. Le couperet est tombé de la part de Moulay Hafid Elalamy. Le ministre de l’industrie exige des capacités financières et un tour de table solides, or, Soluna fait figure de start-up, ne faisant valoir que 50 millions de dollars de Brookstone Partners XXV déjà engagés par ailleurs. Serré aux quatre vis, Michael Toporek, refuse de faire machine arrière et sollicite dans la précipitation la banque d’affaires Entoro pour une levée de fonds de 100 millions de dollars dont il expose via le site Soluna.io le potentiel presque magique. Mais il commet un impair de taille, grisé probablement par l’appui de l’ex-ambassadeur américain Dwight L. Bush qui agit désormais en conseil de l’entreprise : dans sa présentation, il mentionne que « Soluna a acquis les droits sur un site de parc éolien de 37 000 acres dans le sud du Maroc, près de la ville de Dakhla » et « obtenu les autorisations nécessaires des autorités gouvernementales régionales et nationales du Maroc ». Une assertion infondée, comme Le Desk a pu s’en assurer auprès des administrations concernées, et qui pousse Belmamoun, sur le conseil de ses avocats, à alerter les autorités compétentes, « aux fins de prémunir Platinum Power et ses intérêts de toute conséquence liée à cette levée de fonds frauduleuse », assène-t-il.


« Michael Toporek a décidé d’arrêter de financer Platinum Power à cause de cela », assure Belmamoun. Sandro Benenati fait alors annuler, par voie de justice, l’Assemblée générale devant entériner l’augmentation de capital. Belmamoun convoque un nouveau Conseil pour le 4 juin 2018 durant lequel il repasse l’offre de conversion du compte courant de Toporek. Celui-ci décide, par mesure de rétorsion, et de manière unilatérale de la retirer, puis exige son remboursement par un tribunal du Delaware fin juin. Le procès est en cours, son jugement est attendu pour fin 2019.


Pris en tenaille, des swinging partners se rebiffent…

 Interrogé par Le Desk, Michael Toporek s’est borné à déclarer qu’« il y a quelques problèmes parmi les investisseurs de Platinum Power, mais nous espérons que ceux-ci seront résolus et que Platinum Power poursuivra son travail de développement de projets énergétiques en Afrique ». Un optimisme qui cache mal la bataille à couteaux tirés qui est engagée depuis des mois. A Casablanca, ses conseillers juridiques épluchent les comptes de l’entreprise, soupçonneux disent-ils d’y découvrir des « malversations », d’autant qu’entre les actionnaires marocains, l’entente cordiale vire à la foire d’empoigne.


Le patron de TGCC prend les devants dès juillet 2018. Dans une lettre aux actionnaires au ton alarmiste, dont Le Desk a pu consulter le contenu, Mohamed Bouzoubaâ déclare « qu’en raison de la dégradation sur un plan tant financier que de la gouvernance de la situation de Platinum Power », celui-ci décide « deux mesures fortes »  : injecter 2,8 millions de dirhams « à titre purement exceptionnel » et « exclusivement » affectée au paiement des salaires en retard, et la démission de TGCC de son poste d’administrateur.


Avec Patrice Orard, ancien d'Eiffage et investisseur de la première heure dans Luminy Invest. DR


Fin octobre 2018, alors que la situation s’enlise, Brahim El Jai, dirigeant d’AfricInvest Morocco démissionne lui aussi avec fracas de son mandat de membre du Conseil d’administration de Platinum Power pour le compte du fonds PME Croissance. Il affirme dans son courrier aux actionnaires, dont Le Desk a pu consulter le contenu, « qu’il n’est plus en mesure d’assurer avec diligence et professionnalisme ce mandat ». Il avance pour cela trois raisons : « une absence d’information » d’une procédure d’alerte déclenchée par le commissaire aux comptes pour « cessation de paiement », notifiée le 31 juillet 2018 et dont il n’aurait pris connaissance que lors de la réunion du Conseil d’administration du 17 octobre, « un manquement à l’obligation d’information » sur les comptes de l’entreprise, et notamment « un rapport de gestion trompeur et erroné », et enfin une prise de bec avec Omar Belmamoun dont il n’a pas digéré la véhémence des propos…


En réponse, Belmamoun fait valoir le PV de Conseil d’administration d’août 2017 actant la perte du capital, contredisant de fait les allégations d’El Jai qui prétend n’avoir pas été mis au courant de la situation du capital…


Un audit de PwC aux maigres attendus

Sur sa lancée, El Jai introduit alors une demande d’audit conformément au pacte d’actionnaires scellé en juin 2015. Selon nos informations, celui-ci, confié au cabinet PwC est toujours en cours de parachèvement, Le Desk a cependant pu avoir accès à un aperçu de ses principaux résultats consignés dans un rapport préliminaire. Il y est fait mention « d’anomalies et d’irrégularités potentielles », auxquelles « les dirigeants de Platinum Power n’ont pas encore fourni de précisions ». Des litiges sans dépréciation constatée, des écritures comptables potentiellement irrégulières, un contrat de bail renouvelé grevant la trésorerie, des cotisations de retraite non honorées à date légale, quelques dépenses injustifiées, un licenciement abusif…  Il est notamment reproché au management deux contrats, l’un avec la société publique suisse Groupe E pour 100 000 euros dans le cadre de la joint-venture Sarine Engineering, et l’autre avec Africa Energy Consultancy, une officine de Brookstone à Dubaï qui a facturé près de 6 millions de dirhams à l’entreprise « sans preuve de la cohérence du travail réalisé en contrepartie ». Présenté comme « une source potentielle de détournement et versement illégal de rémunération à l’étranger » par une source proche de Michael Toporek, Le Desk a pu néanmoins vérifier que ces contrats avaient bel et bien été validés par les actionnaires en Conseil d’administration et qu’ils ne violaient pas les dispositions réglementaires de l’Office des changes.


Un dernier point contentieux fait référence à des coûts évalués à plus de 4 millions de dirhams supportés par Platinum Power dans le cadre du projet de barrage de Bab Ouender devant être refacturés à Brookstone Partners Morocco, en sa qualité de promoteur. Là encore, une explication est fournie : « Bab Ouender a été lancé initialement par Platinum Power dans le cadre de la loi 13-09. Une autorisation provisoire avait été obtenue dans ce sens. Toutefois, et suite à un échange avec le Secrétariat chargé de l’Eau qui souhaitait un aménagement de plus grande ampleur, entre autres pour la protection contre les crues au niveau du site identifié par Platinum Power, le projet a été modifié pour développer un projet sous le schéma Partenariat Public Privé », argumente Belmamoun. Cette modification a en effet été validée lors du Conseil du 24 novembre 2015, selon le PV approuvant le contrat signé avec Tractebel consulté par Le Desk.


Selon le Conseil d’administration du 28 septembre 2017, également consulté par Le Desk, tout l’effort de développement qui a suivi a continué d’être supporté par Platinum Power dans le cadre d’un montage qui a été présenté au Comité stratégique de l’entreprise prévoyant un prêt entre Platinum Power et Brookstone Partners XVIII, « senior credit agreement » qui inclue les cautions tripartites Brookstone XVIII, dont les dépenses relatives au conseil en structuration juridique du projet confié au cabinet Jeantet. Platinum Power devait ainsi développer le projet jusqu’au bouclage financier et Brookstone Partners Morocco étant son promoteur. Au bouclage financier, Platinum Power devait être remboursée et rémunérée pour l’effort de développement qu’elle aurait engagé jusqu’à ce moment là, tout en gardant la faculté de construire une centrale hydroélectrique dans le cadre de l’autorisation 13-09 qu’elle détient toujours. Centrale qui serait alimentée par l’aménagement de Bab Ouender aujourd’hui en stand-by…


Sur un autre front, celui de Brookstone Partners Morocco, Toporek charge la barque en mettant en doute la gestion de Belmamoun et fait ordonner le 5 septembre 2018 par le Tribunal de commerce de Casablanca que lui soient remis tous les documents de gestion de l’entreprise de 2015 à 2017, avec une astreinte de 10 000 dirhams par jour. Le 11 octobre, un pli confié à un huissier de justice contenant la liasse demandée lui est transmise. Un mois plus tard, c’est à Belmamoun de demander via le cabinet Saul Ewing Arnstein &  Lehr, une inspection de FincoPrime dans laquelle Brookstone Partners Morocco a investi 3,7 millions de dollars. Un juge de New York a fini par lui rendre raison le 30 janvier 2019…

 

Des prédateurs chinois invités dans la danse… 

 Michael Toporek a-t-il depuis New York monté en épingle la raréfaction des ressources de Platinum Power pour déloger Omar Belmamoun de la présidence comme il a tenté de le faire lors de ce fameux Conseil houleux du 17 octobre 2018 ? Son porte-parole à Casablanca réfute cette thèse, mais acquiesce à la volonté de le révoquer avec le soutien de TGCC et d’AfricInvest « pour donner une chance de survie à l’entreprise ». Contactés par Le Desk, ni Mohamed Bouzoubaâ, ni Brahim El Jai n’ont souhaité répondre à nos questions étant « liés par des clauses de confidentialité dans le cadre de nos accords d’actionnaires avec le groupe majoritaire », justifie ce dernier.


« La société est aujourd’hui en cessation de paiement et le PDG est incapable d’apporter une solution pour recapitaliser la société pour d’une part se conformer à la législation en vigueur et d’autres part lui donner l’assise financière pour finaliser le développement de ses projets. Les conseils d’administration et les AG se seraient suivis en vain étant donné l’absence de dialogue entre Brookstone Partners et le PDG. Ce dernier refusant de laisser les actionnaires recapitaliser la société », maintient une source interne. Selon les données financières disponibles, à fin juin 2017, la situation nette de l’entreprise était négative de près de 13 millions de dirhams. Or, des bailleurs de fonds se sont bien manifestés depuis cette date. Outre la BMCE Bank qui accompagne déjà l’entreprise, et le Dubaiote AMEA Power qui envisageait de renflouer Platinum Power via Luminy Invest, voire d’acquérir 49 % des projets ivoiriens et camerounais, mais a été dissuadé par Toporek pour « manque d’informations », un term-sheet signé avec le nigérian AFC en mai 2018 pour un investissement de 15 millions de dollars, a lui aussi été refusé par Toporek durant les Conseil d’administration du 4 juin et 17 octobre 2018.


En revanche, l’Américain aurait favorisé des offres chinoises dès 2017, non pas dans une logique de recapitalisation, mais aux fins d’acquérir des parts substantielles dans les projets aguichants de Côte d’Ivoire et du Cameroun où l’Empire du Milieu bénéficie déjà d’un substantiel pré-carré. Ainsi, l’entreprise d’Etat China Gezhouba Group Company Ltd (CGGC), très présente en Afrique, a introduit une offre de « partenariat stratégique » adossée à l’Exim-Bank et à la Banque du développement de Chine (CDB), tandis que le fonds souverain chinois CNIC, via sa filiale hongkongaise Larven Holdings Corp. Ltd avait lui manifesté sa volonté de détenir 65 % du capital des projets ivoiriens et camerounais. Pour ce dernier cas, cette fois-ci, c’est Omar Belmamoun qui oppose son véto. Et pour cause, « Masen refuserait d’investir dans Platinum Power si nous perdons la majorité sur les projets », dit-il…


Un super-deal avec Masen en perspective ?

 Le 26 janvier 2018, le roi Mohammed VI avait présidé au Palais de Casablanca un « point d’étape » de la stratégie énergétique du royaume. La réunion avait été marquée par une présentation de l’avancement des projets par Mustapha Bakkoury, patron de l’Agence marocaine de l’énergie durable (Masen), « à fin 2017, ainsi que les différents projets programmés pour la période 2018-2020 devant permettre la concrétisation de l’objectif escompté de porter les capacités de production renouvelable à 42 % à l’horizon 2020, étape intermédiaire pour atteindre le niveau fixé par le Roi, à 52 % en 2030 », selon un communiqué du Cabinet royal.


Mustapha Bakkoury, patron de MASEN et président de la Région Casablanca-Settat. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK


Masen est chargée depuis 2016 du pilotage de tous les projets renouvelables du royaume et présente l’avantage d’être un levier financier plus ample que l’ONEE. D’ailleurs, le comité réuni par Mohammed VI indique clairement que l’institution a pris la tutelle du PEI et que la recherche active de financements alternatifs est enclenchée. Dans ce contexte, Mustapha Bakkoury avait observé avec attention l’évolution de Platinum Power, au même titre que d’autres énergéticien privés qui ont jeté leur dévolu sur l’hydro-électricité. Le Maroc n’est pas à proprement parler un pays à très fort potentiel dans ce domaine, mais le développement d’une expertise marocaine est sans aucun doute à encourager. N’a-t-il pas dit à Omar Belmamoun venu lui exposer ses ambitions qu’il pouvait à terme « se positionner sur son chemin critique » ? Le grand défi pour l’hydroélectricité issue des barrages marocains est que son KW/h sort plus cher que celui de l’ONEE et qu’il est à ce titre complexe d’en assurer des débouchés. Ceci-dit, l’innovation tant technique que financière peut réduire les risques induits par le coût du génie civil. C’est dans ce cadre de réflexion et surtout de perspective en Afrique de l’Ouest que le potentiel est à chercher. Le 17 août 2017, Masen attestait déjà de son intérêt pour entrer dans le capital de Platinum Power. Un projet de protocole d’accord a été échafaudé dans ce sens, mais était demeuré à l’étude « tant que les actionnaires ne revenaient pas avec un plan consensuel définissant une stratégie limpide et sans accroc », assure une source autorisée au sein de l’Agence.


Selon nos informations, une réunion de la dernière chance a été tenue à Rabat le 30 janvier entre Omar Belmamoun, Sandro Benenati et Mohamed Bouzoubaâ, actant d’un front commun majoritaire, décidé à trouver une issue au thriller financier qu’a connue Platinum Power ces derniers mois et sans préjuger du sort de Michael Toporek. Si cette alliance n’a pas dévoilé sa stratégie, il est question assurément de réinjecter des fonds et de soumettre un plan de relance « consensuel et réaliste ». Restera alors à lever toute ambiguïté sur les divers actifs, y compris sur Soluna, ce qui n’évacue pas la possibilité de nouvelles actions en justice. Aussi, les contours d’un super-deal avec Masen pourrait concerner non Platinum Power directement, comme cela fut envisagé, mais à travers une prise de participation majoritaire dans les projets en Afrique subsaharienne.

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