Grand angle
Enquêtes, reportages, récits et portfolios

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
27.12.2021 à 04 H 14 • Mis à jour le 27.12.2021 à 10 H 36
Par

Ben Barka, « espion opportuniste » à la solde de Prague

DOCUMENT. Mehdi Ben Barka « n'était pas seulement un simple informateur secret mais un espion de premier plan », résume Jan Koura, chercheur de l’université Charles de Prague et auteur d’une méticuleuse étude sur la « collaboration » du plus célèbre opposant de Hassan II avec le StB, le service secret tchécoslovaque. Une recherche qui dévoile un versant méconnu et souvent peu reluisant de la grande figure de l’anti-impérialisme

« La disparition mystérieuse de Mehdi Ben Barka, le 29 octobre 1965 a été au centre des médias et de la culture populaire au cours des dernières décennies et lui a donné une sorte de culte, faisant de lui un symbole implacable de défense des intérêts des nations du tiers monde », écrit d’emblée Jan Koura dans une méticuleuse étude parue dans la revue Intelligence and National Security en novembre 2020 et demeurée quelque peu confidentielle avant que The Observer, l’édition dominicale du quotidien britannique The Guardian en fasse un large écho ce week-end.


Le travail de Koura, chercheur de l’université Charles de Prague, qui se fonde sur des documents tchèques récemment déclassifiés, offrent « une perspective différente sur la dernière année de la vie de Ben Barka ». Ils révèlent des détails sur sa coopération avec les services secrets tchécoslovaques, qui a duré de 1961 à sa mystérieuse disparition en 1965 et dont l’existence avait été éventée dès 2007 par le journaliste tchèque Petr Zídek qui avait pu consulter plus de 1 500 pages de dossiers que le StB avait conservés sur le célèbre opposant marocain. « Mis à part les cinq pages de son livre Československo a Blízký východ, qui décrit brièvement les relations de Ben Barka avec le StB, Zídek n’a pas approfondi le sujet de manière professionnelle. De plus, malgré le fait que ses découvertes aient été rapportées dans les médias français et tchèques, elles n’ont pas gagné en attrait car les dossiers sont restés confidentiels et les autres chercheurs n’ont pas pu vérifier les allégations de Zídek », souligne Koura dont l’étude s’appuie en profondeur sur des documents des archives des services de sécurité, des archives du ministère des Affaires étrangères et des archives nationales tchèques, ainsi que du dossier de Ben Barka, qui est désormais déclassifié à l’usage de tout universitaire.


En pleine Guerre froide, ces documents qui ont en quelque sorte fuités de la chape de plomb imposée par l’omerta soviétique renseignent sur les grands enjeux sécuritaires de l’époque alors que Moscou et ses alliés avaient fait du Tiers Monde depuis le milieu des années 50, un véritable « champ de bataille » contre le camp occidental. L’enrôlement des mouvements de libération, explique l’auteur de l’étude, avait été priorisé dans les objectifs du KGB et des services secrets des Pays de l’Est.


Le cas de Ben Barka illustre la manière avec laquelle le StB tchécoslovaque, en accord avec le KGB, était très actif dans le Tiers-Monde, une zone qui a servi de région stratégique pour l’Union soviétique et ses alliés dans les années 1960. « L’accent a été mis sur le continent africain en particulier, la décolonisation ayant vu la formation de dizaines de nouveaux États, ce qui a offert au bloc de l’Est une occasion unique d’infiltrer des territoires qui étaient jusqu’alors le domaine exclusif de l’Occident », explique Koura.


A cette époque, le Maroc, indépendant depuis 1956, était était considéré comme un État pro-occidental en raison de ses liens avec la France et de la présence de bases militaires américaines sur son sol. Cependant, au début des années 60 ses emplettes militaires à l’Union soviétique (dont des avions MiG) et la convocation par le roi Mohammed V de la réunion de Casablanca en 1961 comprenant des pays africains ayant des liens étroits avec le bloc de l’Est n’ont pas échappé à l’attention du StB, qui en dépit de la mort inattendue de Mohammed V, espérait, à l’instar du KGB, que son successeur, Hassan II, perpétuerait son héritage.


Mehdi Ben Barka, leader du néo-Istiqlal, vient d'annoncer la constitution de l'Union Nationale Des Forces Populaires lors d'une conférence de presse le 9 Septembre 1959 à Casablanca,. AFP / PRESSE-AFRICORIENT (Photo by DSK and - / PRESSE-AFRICORIENT / AFP)


Premiers contacts en 1960

« En 1960, le chef espion de l’ambassade de Tchécoslovaquie, résident à Paris a signalé au siège de l’agence qu’il avait contacté le chef de l’opposition marocaine, Mehdi Ben Barka, alors en exil en France », relate Koura. Ses supérieurs à Prague lui ont rapidement demandé de poursuivre ses relations avec lui. « La coopération potentielle avec Ben Barka offrait aux services de renseignements tchécoslovaques une occasion unique d’obtenir des informations précieuses sur les développements politiques au Maroc ainsi que des aperçus sur les mouvements anticoloniaux dans le Tiers-Monde, étant donné que Ben Barka n’a pas limité ses activités au Maroc mais a également servi sur le Comité exécutif de l’Organisation de solidarité des peuples afro-asiatiques (AAPSO) », poursuit Koura.


Le chercheur a décortiqué en détail la coopération de Ben Barka avec le StB. « Les documents donnent de nouvelles perspectives sur des aspects jusque-là inconnus de la vie de l’homme politique marocain et permettent également une évaluation des activités, des méthodes et des objectifs du renseignement tchécoslovaque dans le tiers-monde au cours de la première moitié des années 1960 », écrit-il.


Koura analyse ainsi l’histoire de Ben Barka selon deux trajectoires principales. La première dédiée aux circonstances et au déroulement de la coopération du StB avec Ben Barka, « qui s’est engagé à fournir aux renseignements tchécoslovaques des informations précieuses sur l’Afrique et le Moyen-Orient, et qui a été enrôlé par l’agence pour influencer les développements politiques au Maroc ». Il examine aussi dans quelle mesure Ben Barka partageait ces intérêts et s’il a utilisé ou non sa relation nouvellement forgée avec les services de renseignement tchécoslovaques pour faire avancer son propres objectifs personnels ou politiques. Le deuxième niveau d’analyse examine comment le StB a coordonné le recrutement et l’affectation de Ben Barka avec le KGB soviétique.


Exilé en France en 1959 alors qu’il risquait d’être emprisonné au Maroc en raison de sa politique d’opposition, c’est à Paris qu’il a rencontré le diplomate tchécoslovaque Zdeňek Mičke pour la toute première fois en mars 1960, relate Koura. Mičke, chef espion de l’ambassade de Tchécoslovaquie qui travaillait sous couverture en tant que diplomate, a été présenté à Ben Barka par le journaliste français Philippe Bernier et le chargé d’affaires marocain Abdessamad Kenfaoui, poursuit l’auteur de l’étude.


Mičke (nom de code MOTL) l’a invité à un banquet organisé à l’ambassade de Tchécoslovaquie et « Ben Barka lui a laissé une grande impression » qui défendait l’idée que le Maroc n’avait nul choix que de « s’engager sur la voie du socialisme ». MOTL a donc recommandé que le siège à Prague invite Ben Barka en Tchécoslovaquie afin de l’examiner pour une éventuelle coopération, malgré des réticences de la diplomatie tchèque qui venait de nouer ses relations avec Rabat et qui avaient ainsi requis de ne pas poursuivre les contacts.


Jan Koura rapporte que c’est sur l’insistance de Ben Barka que les contacts ont repris, la figure de la gauche marocaine « a parlé ouvertement de ses sympathies socialistes ». « Il a également exprimé un grand intérêt pour une visite en Tchécoslovaquie avec l’intention de rencontrer de hauts représentants du KSČ afin de discuter du processus de décolonisation en Afrique ». « MOTL a rapidement reconnu qu’il s’agissait d’une occasion unique de travailler avec l’un des politiciens les plus influents en Afrique du Nord qui a même été présenté dans les cercles d’exilés marocains comme un potentiel futur Premier ministre ».


La visite de Ben Barka en Tchécoslovaquie à l’été 1960 n’a cependant pas eu lieu. Une annulation à mettre probablement, selon l’auteur de l’étude, en rapport avec la visite en septembre, du ministre des Finances, Mohamed Douiri, venu à Prague négocier un accord commercial entre les deux États.


Les contacts entre Ben Barka et son agent traitant sont devenus « sporadiques » jusqu’à l’accession au trône de Hassan II. Le StB demande alors dès la mi-mars d’intensifier les rapports avec l’opposant, d’ores et déjà affublé du nom de code « Cheikh », dont les informations « extrêmement précieuses », constituaient déjà des compléments à ceux obtenus auprès d’autres informateurs en France, dont Albert-Paul Lentin, journaliste à Libération.


Mehdi Ben Barka à Casablanca en 1959. Archives /AFP


Pour Yata, Ben Barka, un homme « à risque »

Par ailleurs, pour en savoir plus sur les intentions de Ben Barka, alias « Sheikh », les services de renseignement tchécoslovaques vont glaner des informations auprès le secrétaire général du Parti communiste marocain (PCM), Ali Yata, qui se trouvait alors, à l’été 1960, en villégiature dans une station thermale de la ville de Karlovy Vary. Yata dira de Ben Barka avait des « tendances à risque » et était incapable « d’évaluer sérieusement la situation ». L’une des raisons qu’il a citées, selon Jan Koura, était « le plan passé de Ben Barka d’organiser un coup d’État armé au Maroc et le fait qu’il a même rassemblé des troupes de guérilla dans les montagnes, ce à quoi le parti communiste était expressément et avec véhémence opposé ». Cependant, selon Yata, son parti était « disposé à coopérer avec Ben Barka afin de former un front d’opposition uni au Maroc ». Yata a également averti le StB que si Ben Barka se rendait en Tchécoslovaquie, il demanderait très probablement des fournitures d’armes, poursuit Koura dans son étude.


« Le journaliste Albert-Paul Lentin, qui connaissait personnellement Ben Barka, n’a pas non plus dressé un portrait très flatteur de l’homme », rapporte Koura. Selon lui, Ben Barka manquait souvent de « la volonté de faire preuve de patience face à la situation au Maroc », ce qui, selon lui, conduirait à « certains compromis » qui le rendaient sensible à l’opportunisme.


Selon les documents consultés par Jan Koura, Ben Barka a incité Prague et les États socialistes de changer d’attitude envers Rabat, « car Hassan rapprochait le pays de la France et des États-Unis ». Il a parlé très ouvertement de ses plans « pour un soulèvement contre le roi, demandant un soutien financier pour son parti », arguant que Hassan II « allait couper l’UNFP de ses financements ».


Pendant tout le printemps 1961, Ben Barka a fait des efforts répétés pour convaincre MOTL de sa loyauté envers les États socialistes, expliquant qu’il devait « parler de manière plus neutre en public afin de ne pas compromettre sa position ». Le point de vue de son agent traitant était que le recrutement de Ben Barka « était faisable » s’il était mis en œuvre de manière politique, faisant ainsi de Ben Barka un « communiste secret qui jouerait un rôle de premier plan dans la République du Maroc libérée ».


Mehdi Ben Barka, principal opposant de Hassan II. Archives

 

De l’argent pour des tuyaux crevés

 C’est ainsi que la visite de Ben Barka à Prague a commencé à s’organiser. « Avant son départ pour la Tchécoslovaquie, prévu dans la seconde quinzaine de septembre, Ben Barka a montré à MOTL une enveloppe contenant une trentaine de coupures de rapports cyclostylés qui seraient issus de l’agence de renseignement française SDECE (Service de documentation extérieure et de contre- espionnage, ancêtre de la DGSE ,ndlr). Ils portaient exclusivement sur le Maroc et avaient été remises à Ben Barka par un de ses contacts en échange d’argent », révèle Jan Koura. A une autre occasion Ben Barka « a montré à MOTL une enveloppe remplie d’autres coupures de rapports du SDECE et qu’il était également en possession de documents du ministère français des Affaires étrangères qui pouvaient l’intéresser ». « MOTL n’a pas hésité et a demandé d’emprunter les coupures et documents afin de les photocopier à l’ambassade et a payé 1000 francs à Ben Barka à leur retour ». L’agent tchèque a alors « bien fait comprendre à Ben Barka que des fonds suffisants étaient à sa disposition pour une coopération mutuellement bénéfique ».


La première visite de Ben Barka en Tchécoslovaquie a eu lieu entre le 12 et le 20 septembre 1961, sous couverture d’une invitation de plusieurs organisations syndicales. Durant son séjour, son agent a parlé ouvertement à Ben Barka « de toutes les questions relatives au travail de renseignement ». « Ainsi, Ben Barka devait savoir que son voyage à Prague était organisé et payé par les services secrets », note Koura.


Ben Barka a finalement assuré à son agent traitant qu’il obtenait les documents du SDECE de Roger Paret, professeur à la Sorbonne et correspondant de France Observateur, qui avait lui-même un contact travaillant pour les Français. Ben Barka a fourni de plus amples détails à MOTL à son retour à Paris. « Il passa un accord avec Paret qui stipulait qu’il enverrait à Ben Barka les rapports sur l’Afrique dans un délai de 3 jours au prix de 1 500 francs par mois ». Si ce marchandage a été acté, en octobre, MOTL a exprimé son mécontentement, affirmant que « les matériaux n’étaient pas aussi précieux » que prévu à l’origine, bien qu’il ait quand même payé à Ben Barka le montant convenu pour ses services, révèle Koura à partir des documents obtenus.


En réalité, ce que « vendait » Ben Barka aux Tchèques n’étaient pas des documents secrets français, mais une simple « combinaison de reportages de journaux et de radio qui n’avaient aucune valeur réelle » et n’avaient « absolument aucun lien » avec des rapports du SDECE. Après des recherches, le StB a vite appris que les documents étaient « accessibles au public » et avaient été compilés par le journaliste Philippe Bernier. « Lorsque Ben Barka a été confronté à cela, il a tout avoué. Bien qu’il n’ait donné aucune autre explication, il a promis d’obtenir du matériel supplémentaire précieux, bien qu’il n’ait jamais tenu sa promesse », rapporte Jan Koura qui tranche : « Le principal motif de Ben Barka pour tromper le StB au sujet des faux rapports devait être l’enrichissement personnel ».

 

En dépit de cela, le service de renseignement tchécoslovaque a voulu continuer à travailler avec Ben Barka et lui a offert un voyage rémunéré en Guinée en novembre en échange de renseignements sur la position du gouvernement de Conakry qui avait amorcé un rapprochement avec les États-Unis.


Ben Barka a accepté l’offre et a rencontré Ismail Touré, le frère du leader guinéen, afin d’obtenir des informations sur les activités américaines dans le pays, poursuit Koura dans son étude, sauf que « le rapport de Ben Barka sur son voyage en Guinée n’a pas été conservé, bien que de brefs rapports compilés par les services de renseignement à ce sujet suggèrent que le voyage a été un succès, car l’homme politique marocain a réussi à obtenir des informations précieuses, prouvant qu’il était prêt à ‘effectuer des tâches encore plus sérieuses pour nous’ ».


Après une première analyse de sa « collaboration » avec Ben Barka établie vers la fin de novembre 1961, louait son « intelligence », mais mentionnait l’épisode du SDECE ainsi : « Soit la source trompait Sheikh, soit Sheikh nous trompait ». Néanmoins, l’analyse a recommandé que Ben Barka continue d’être « amorcé et mis à rude épreuve par le service ».


Mehdi Ben Barka. Archives


Ben Barka, agent trouble

 En préparation à son retour au Maroc pour y renouer avec l’action politique, Hassan II ayant envisagé de négocier avec son opposition sous la pression des Etats-Unis et de la France, Ben Barka en avisait les services tchécoslovaques au printemps 1962. Le StB avait cependant appris fin février que le leader de l’opposition de gauche avait pris attache avec le syndicaliste américain Irving Brown à L’Eléphant Blanc, un bar parisien et que ce dernier lui avait remis un chèque libellé en dollars américains. Ben Barka expliquera en 1964 aux espions tchécoslovaques que c’était plutôt le syndicaliste Mahjoub Benseddik qui entretenait des liens avec Brown, avouant sur le tard que Washington poussait à la roue pour une participation de l’UNFP au gouvernement…


Si quelques réunions secrètes tenues via un agent à Casablanca ont maintenu les liens entre le StB et Ben Barka, leur collaboration ne reprendra de plus belle qu’à l’occasion de sa deuxième visite à Prague le 25 février 1963.


« Les entretiens menés avec Sheikh, dont la plupart ont eu lieu dans l’une des maisons sûres du StB à Prague, ont été dirigés par deux agents de renseignement expérimentés », relate le chercheur Jan Koura.


« Ben Barka a accepté de continuer à coopérer avec le service sur une base politique, s’engageant à accomplir les tâches qui lui étaient confiées et à aider la Tchécoslovaquie dans sa ‘politique d’influence dans les pays africains et leurs dirigeants’ », rapporte la même source. « En contrepartie, Ben Barka devait recevoir une récompense financière de 1 500 livres sterling par an, à condition qu’il reste en contact régulier (au moins une fois par mois) avec les services de renseignement et qu’il termine ses missions ».


« Depuis sa visite en février, le StB avait a désigné Ben Barka comme collaborateur officiel dans la deuxième catégorie la plus élevée en tant que contact clandestin », assure ainsi Koura qui explique qu’« il n’était pas classé comme agent, ce qui exigeait le plein respect des ordres donnés par les commandants (…) » , une exigence difficile à mettre en œuvre, « en raison de ses voyages constants et de son implication dans le mouvement anticolonial ». Cependant, « compte tenu de la nature de leur coopération, qui ne se limitait pas au simple échange d’informations mais s’étendait à l’accomplissement de missions de renseignement, Ben Barka était très proche d’être au niveau d’un agent », explique l’auteur de l’étude.


Une autre gratification a été offerte à Ben Barka durant son séjour dans la capitale tchèque pour sa « collaboration » : le StB lui a proposé de vendre des rotatives à l’UNFP à un prix réduit pour l’imprimerie du parti au Maroc. Une offre qui a été recalée par le gouvernement « par crainte de perturber les relations diplomatiques et surtout commerciales avec le régime marocain en exprimant leur soutien à l’opposition ». A cette époque, note Jan Koura, le Maroc était le deuxième partenaire commercial de la Tchécoslovaquie dans l’ensemble du monde arabe après l’Egypte…


Hassan II et Ben Bella. Archives


Avant de quitter la Tchécoslovaquie, relate encore Koura, Ben Barka a reçu une nouvelle mission : « Il devait profiter de ses contacts en Irak et visiter le pays afin d’obtenir plus d’informations sur le coup d’État du Baas qui avait eu lieu début février 1963. Ben Barka a reçu 250 livres sterling pour le voyage et a reçu l’ordre de retourner en Tchécoslovaquie sans retard injustifié et de faire rapport à l’agence avec ses conclusions ».


Ben Barka a rendu compte de la situation en Irak à l’agence lors d’une escale à Prague début juillet 1963, note Koura. « Ben Barka n’a passé que deux jours à Prague et interrogé sur la situation au Maroc, il s’est enquis de la possibilité d’obtenir des fonds en échange d’une influence dans l’armée marocaine, bien que des officiers du StB a rejeté ses demandes ».

 

La dernière visite de Ben Barka en Tchécoslovaquie en 1963 a eu lieu fin novembre et début décembre. « Le principal opposant de Hassan II a voyagé avec un passeport algérien à un moment critique au Maroc, alors qu’un procès était en cours contre des membres de l’opposition pour leur implication dans la prétendue tentative de coup d’État de juillet contre le roi Hassan », relève encore Koura, qui souligne le contexte des condamnations à mort de plusieurs chefs de l’UNFP suite au complot et le fait que Ben Barka était en séjour à Prague alors que le conflit frontalier (Guerre des sables) entre le Maroc et l’Algérie battait son plein, celui-ci se rangeait du côté du régime d’Ahmed Ben Bella.


De ses tribulations suivantes, Ben Barka, alias Sheikh, s’est rendu rendu au Ghana et en Guinée où il a rencontré les présidents Nkrumah et Touré, puis en Syrie pour assister à un congrès du parti Baas afin d’exhorter les dirigeants du parti à ne pas mener de politique contre les pays du bloc de l’Est, ce qui devait être articulé dans la résolution finale du congrès. Il a également rencontré le président égyptien Nasser « afin de lui donner des informations dans le cadre d’une mesure active tchécoslovaque non précisée », précise Koura.


En Algérie, Ben Barka a facilité les contacts avec les tchécoslovaques « ce qui était l’une de ses missions ». A cet égard, « il a demandé l’assistance de la Tchécoslovaquie pour le groupe d’opposition marocain, basé en Algérie, sous forme de fournitures d’armes légères, de formation pour des groupes de sabotage et d’aide financière, mais le StB a refusé sa demande, de même qu’il avait plusieurs fois fait avant. Ben Barka a également demandé si le Maroc avait demandé des fournitures d’armes à la Tchécoslovaquie lors du déclenchement de la Guerre des sables avec l’Algérie et a proposé de transmettre l’information au président Ben Bella », révèle Jan Koura des documents à sa disposition.


Au début de 1964, les services secrets tchécoslovaques perdent contact avec Ben Barka, qui craignait pour sa sécurité expliquant que Rabat le pistait avec l’aide de la police française à Genève dans l’objectif de l’enlever et le traduire en justice au Maroc. A l’époque, après un bref séjour en Italie sous un faux nom, il hésitait de maintenir le contact avec Alger et envisageait dès lors de délocaliser ses activités en Egypte, où il serait sous la protection du président Nasser.


Malgré le fait qu’il n’ait été en contact avec les renseignements tchécoslovaques qu’en mars, il a reçu, selon les recherches de Koura, via l’ambassade tchécoslovaque à Alger « l’équivalent du montant total convenu pour ses services – 5 000 francs français – que Ben Barka a volontiers accepté » car il s’était « trouvé confronté à une situation financière difficile ».


Des documents déclassifiés par les services tchécoslovaques, Koura relève que Ali Yata a confirmé que la position de Ben Barka au Maroc et en Algérie s’était détériorée car il était continuellement recours à des « méthodes audacieuses ». Selon Yata, « Ben Barka était resté en contact avec des officiers marocains de rang inférieur et avait commencé à s’organiser pour renverser le roi, tout à fait contre la volonté des dirigeants de l’UNFP ». Yata a conclu que Ben Barka avait « succombé à la panique et à la peur totales », qui l’avaient poussé à se cacher en Italie. Il l’a ainsi décrit comme un « grand opportuniste » qui « aurait du mal à sortir de sa situation et tenterait évidemment de sauver sa position par son implication dans la Tricontinentale ».


« Le fait que la faveur de Ben Barka auprès du président algérien Ben Bella avait commencé à décliner est attesté non seulement par les rapports d’autres informateurs tchécoslovaques, mais aussi par le fait qu’il a décidé de déplacer toute sa famille d’Alger au Caire, demandant au StB 300 livres égyptiennes pour meubler son nouvel appartement », relate Jan Koura.


.À son arrivée au Caire, le StB avait préparé une mission inhabituelle pour Ben Barka. En mai 1964, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev devait se rendre en Égypte pour la cérémonie de pose de la première pierre du barrage d’Assouan, cofinancé par l’Union soviétique. « L’ambassadeur tchécoslovaque au Caire a demandé à Ben Barka de se renseigner sur les pourparlers égypto-soviétiques qui avaient été programmés pour l’occasion. Il a déclaré que le rapport serait ensuite remis à la délégation soviétique afin qu’elle puisse fournir une réponse opérationnelle lors des négociations avec les représentants égyptiens ». L’officiel avait ouvertement dit à Ben Barka qu’il « travaillerait pour des amis soviétiques ».


« Au cours de la visite de Khrouchtchev, l’ambassadeur tchèque au Caire a rencontré Ben Barka au total six fois et les informations qui ont été transmises ont été jugées très précieuses, même par le KGB lui-même, et devaient contribuer à influencer les pourparlers égypto-soviétiques », note Koura dans son étude.


« En récompense de ses services, les services de renseignement ont payé la femme de Ben Barka pour qu’elle se fasse soigner au spa à Karlovy Vary, où elle serait accompagnée de son mari et de leurs quatre enfants », poursuit-il.


Hassan II et Ben Barka. Archives


Dans le collimateur du général Oufkir

Les fréquents voyages de Ben Barka en Tchécoslovaquie ont attiré l’attention de Rabat ainsi que des diplomates occidentaux opérant au Maroc. « A l’automne 1964, la rumeur se répandait à Rabat que Ben Barka s’était rendu à Prague pour négocier la formation de groupes de sabotage dans le cadre d’un complot visant à renverser Hassan II » relève Koura, qui indique que le général Mohamed Oukfir, avait eu vent de ces informations et avait commencé à s’intéresser de plus près aux relations de Ben Barka avec les Tchèques.


« Lors de sa visite à Prague fin janvier 1965, Ben Barka demande au StB de fournir à un groupe de membres de l’UNFP en Algérie des radios pour communiquer avec le Maroc. Sa demande ayant été refusée, il a demandé à participer à un cours de renseignement afin de transmettre les connaissances acquises à ce groupe de Marocains en Algérie, où un programme de formation pour les membres exilés de l’UNFP devait être mis en place au printemps », rapporte encore Koura.


« Ben Barka a ainsi suivi une formation d’une semaine sur les techniques subversives, de communication, de cryptage, de communication radio, de surveillance et des mesures anti-surveillance », note la même source.


Malgré le fait qu’au Maroc s’organisait déjà la filature assidue de l’opposant, « le service de renseignement tchécoslovaque n’a pas voulu manquer l’occasion d’utiliser Ben Barka pour intervenir dans les affaires internes du Maroc si l’UNFP rejoignait effectivement le gouvernement, ce qui, selon les informations provenant du réseau de ses agents, semblait hautement probable », assure Jan Koura.


Alors que Ben Barka était encore en formation à Prague, l’agence a proposé un arrangement auquel elle s’était longtemps opposée – en soutenant financièrement l’UNFP via l’Algérie. « Il proposait que Ben Barka obtienne une commission sur les expéditions tchécoslovaques de fournitures scolaires et de bureau vers l’Algérie, effectuées par la société de commerce extérieur Pragoexport, et qu’il puisse ensuite utiliser l’argent pour financer « son organisation » en Algérie ».


Ben Barka a également été catégoriquement informé qu’il se verrait octroyer ces fonds « sur la base de l’intervention des services de renseignement ». Celui-ci alors promis de « discuter de l’arrangement avec le ministre algérien de l’Éducation ». Plusieurs semaines plus tard, il a fait rapport, expliquant au StB qu’il se rendait compte à quel point il serait inapproprié de servir d’intermédiaire dans l’ensemble de l’accord commercial. Cependant, le plan proposé par l’agence n’aurait probablement jamais abouti de toute façon, compte-tenu de la chute du régime de Ben Bella.


Au printemps et à l’été 1965, les services de renseignement tchécoslovaques ont commencé à obtenir des informations selon lesquelles le roi Hassan II envisageait d’inviter l’UNFP à rejoindre le gouvernement, révèle Koura : « Vers la fin de septembre 1965, Ben Barka s’est rendu à Prague en escale pendant plusieurs jours avant son vol pour La Havane où le comité préparatoire s’est réuni pour la Conférence tricontinentale. Il a rapporté qu’à la fin avril, Hassan II avait envoyé son émissaire pour relayer la demande du roi pour qu’il retourne au Maroc et rejoigne le gouvernement. Ben Barka a affirmé qu’il était prêt à rentrer dans son pays d’origine car le roi lui avait promis l’immunité, mais il a fini par refuser l’offre sur la recommandation des chefs de parti de l’UNFP et a décidé de rester à l’étranger ».


Le dernier voyage de Ben Barka à Prague a eu lieu entre le 1er et le 3 octobre 1965. « Il a livré plus d’informations sur la situation au Maroc et s’est plaint que si le roi lui avait offert un poste au sein du gouvernement marocain, il prenait simultanément diverses mesures contre lui. Le roi avait, par exemple, personnellement demandé à l’ambassadeur de Cuba au Maroc d’interdire à Ben Barka d’entrer à Cuba et de l’empêcher de participer au comité préparatoire de la Conférence tricontinentale », assure Koura.


Selon Ben Barka, « l’entrée de l’UNFP dans le gouvernement marocain a été entravée en raison de plusieurs facteurs. Le premier fut la chute d’Ahmed Ben Bella en Algérie, qui ne pouvait ainsi plus soutenir l’UNFP. La seconde était la pression que les milieux militaires et sécuritaires marocains exerçaient sur le général Oukfir, qui, selon Ben Barka, était aidé par les Américains pour prendre le contrôle de l’armée et dissuadait Hassan II de laisser l’UNFP entrer dans le gouvernement, affirmant ils n’avaient pas changé leurs manières violentes et poursuivaient toujours leur complot pour l’éliminer ».


Toujours selon Ben Barka, « si l’UNFP faisait effectivement partie du gouvernement, le parti devrait être protégé des tactiques d’infiltration et un réseau de renseignement devrait être établi. À cette fin, Ben Barka a demandé de l’aide pour former 6 à 12 membres juniors de l’UNFP afin de les doter de l’expertise nécessaire pour surveiller la sécurité intérieure du parti et remplir des missions de renseignement et de contre-espionnage », lit-on du travail de recherche de Jan Koura.


Ben Barka et Hassan II. Archives


Le StB contre le renversement de la monarchie

Ainsi, Ben Barka a suggéré de légitimer la formation des membres de l’UNFP en Tchécoslovaquie en ce qu’ils seraient formellement inscrits comme étudiants au Caire. « Le ministre de l’Intérieur tchécoslovaque a été invité à approuver le programme de formation au motif qu’il faciliterait l’entrée de l’UNFP au gouvernement, ce qui, à son tour, neutraliserait les politiques pro-occidentales du Maroc. À cet égard, les intentions des services de renseignement étaient conformes à leur plan de longue date de perturber les relations entre le Maroc et l’Occident et d’entraver les tendances pro-occidentales dans l’opposition marocaine », relève Koura.


Cependant, assure le chercheur, « les plans du StB n’incluaient pas la possibilité d’utiliser l’opposition pour aider à organiser un coup d’État violent et un soulèvement contre le régime monarchiste ». Au contraire, sa principale priorité était de respecter la politique étrangère tchécoslovaque, qui imposait de maintenir de bonnes relations commerciales avec le Maroc, car le pays était « un fournisseur de certaines matières premières précieuses et une bonne source de devises étrangères ».


Lors du séjour de Ben Barka en octobre, une conférence de presse a également eu lieu sur la prochaine conférence tricontinentale, qu’il avait demandé aux services de renseignement d’organiser lors de sa visite de septembre. La conférence de presse a eu lieu le 2 octobre après son retour de La Havane, mais l’événement n’a pas été largement couvert par la presse tchécoslovaque. « Le journal le plus lu, Rudé Právo, n’a publié qu’un court texte de présentation sur l’apparition de Ben Barka, ce qui est assez surprenant car le journal couvrait intensément les histoires anticoloniales », note Jan Koura.


Juste avant de quitter Prague, Ben Barka s’est confié aux services de renseignement auxquels il a dit craindre « des violences physiques ou un assassinat » et a demandé à être doté d’une arme de poing pour se protéger. Le StB lui a promis de lui en fournir une lors de sa prochaine visite à Prague, qui était prévue pour la mi-novembre. Cependant, ce voyage n’a jamais eu lieu.


Au sujet des relations entre le StB, le KGB et Ben Barka, l’auteur de l’étude explique, selon les documents disponibles, que l’opposant marocain a finalement préféré coopérer avec le StB plutôt qu’avec le KGB, Ben Barka craignait probablement que l’Union soviétique n’influence trop la politique marocaine à l’avenir. De telles perceptions étaient fréquentes parmi les politiciens du Tiers-monde qui craignaient une domination soviétique excessive.


Le dossier secret que le StB a conservé sur Ben Barka révèle que le KGB n’a pas interféré de manière intensive dans son instruction et que la plupart des missions provenaient des services de renseignement tchécoslovaques. Le StB transmettait aux Soviétiques des informations importantes obtenues par l’agent Sheikh. Cependant, le KGB n’a envoyé des missions pour Ben Barka que trois fois au cours de sa coopération avec le StB. « Par exemple, en février 1964, le KGB a demandé si Ben Barka pouvait obtenir plus de détails sur les relations de l’armée avec le roi Hassan II, les liens entre les baasistes et l’opposition marocaine et la situation en Algérie », relève le chercheur.


Un officiel soviétique avait indiqué qu’il considérait Ben Barka comme « un preneur de risques, incapable de tenir ses promesses, un carriériste qui n’épouse pas de vraies valeurs progressistes mais se contente de les vanter lorsque l’occasion se présente ».


Par ailleurs, des documents montrent que Ben Barka a reçu « dix mille dollars de la Chine », après avoir perdu son poste à l’UNFP, avait parié toute sa carrière sur la présidence de la Conférence tricontinentale, et Pékin était prêt à l’aider ».


Le document de conclusion qui résume la collaboration de Ben Barka avec les renseignements tchécoslovaques ne fait aucune mention des circonstances de sa disparition. Sur une note similaire, aucun des documents au siège du StB ne donne une image claire de qui était vraiment derrière toute l’affaire, malgré le fait que la plupart des sources du réseau de l’agence ont épinglé le général Oukfir comme la partie responsable, résume Jan Koura.


Selon les documents disponibles, l’enlèvement de Ben Barka n’a eu aucun impact sur les relations entre le Maroc et la Tchécoslovaquie. À la mi-1966, le gouvernement marocain a commencé à exprimer un intérêt pour les fournitures militaires de la Tchécoslovaquie lorsque certains responsables du gouvernement marocain ont recommencé à se tourner vers le bloc de l’Est et les relations avec la France ont été gelées pendant un certain temps. En juillet 1967, la Tchécoslovaquie et le Maroc ont conclu un accord pour la vente d’armes et de matériel militaire d’une valeur de 18 millions de dollars.


Ben Barka et les leaders du Mouvement national. Archives


Un « espion de premier plan »

La coopération de Mehdi Ben Barka avec les services secrets tchécoslovaques a duré plusieurs années qui le considéraient comme « un informateur précieux compte tenu de ses contacts et de sa réputation internationale », et dans l’intérêt de préserver leurs liens avec lui, ont même contrecarré les efforts du KGB qui cherchait à le discréditer en raison de sa prétendue collaboration avec la Chine. Ben Barka « n’était pas seulement un simple informateur secret mais un espion de premier plan », résume Jan Koura.


Au cours de sa coopération avec le StB, Ben Barka « a fait preuve d’importantes tendances opportunistes qui se sont principalement reflétées dans ses ambitions politiques. Bien qu’il ait demandé à plusieurs reprises aux services de renseignement de soutenir ses tentatives de renversement de la monarchie marocaine, le StB a toujours refusé ».


La disparition de Ben Barka à Paris a entraîné l’un des plus grands scandales politiques de l’histoire française d’après-guerre. Les documents tchèques ne donnent aucun aperçu décisif sur ce qui a motivé l’enlèvement de Ben Barka, bien qu’ils suggèrent que sa disparition aurait pu être provoquée par des inquiétudes concernant son projet présumé de coup d’État au Maroc avec l’aide du StB. Cela pourrait être une pièce manquante du puzzle de la disparition de Ben Barka, note l’auteur.


Cependant, les services secrets tchécoslovaques ont profité de son enlèvement à un degré presque cynique, considérant qu’il y avait une chance que l’homme soit encore en vie. La mesure active « START » mise en œuvre par le StB moins de deux semaines après l’enlèvement de Ben Barka a entraîné une vaste campagne de désinformation de portée mondiale, qui a dépeint les services secrets marocains, français et américains comme les coupables de la disparition du politicien marocain. Les renseignements tchécoslovaques ont ainsi joué un rôle important dans la diffusion de la théorie de l’implication de la CIA dans l’enlèvement de Ben Barka parmi le public mondial.


« La véracité de cette affirmation ne sera cependant pas vérifiée avant que les États-Unis et la France ne décident de rendre publics leurs documents encore classifiés sur l’enlèvement de Ben Barka. D’ici là, les questions au cœur de l’affaire Ben Barka resteront sans réponse malgré les découvertes récemment révélées dans cette étude », conclut son auteur.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite
Par
De longs formats Enquêtes, reportages, récits et portfolios