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27.02.2019 à 16 H 00 • Mis à jour le 27.02.2019 à 16 H 52
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Comment Atos saigne le Maroc de ses ingénieurs

CONTRE-ENQUÊTE Une annonce d’Atos, un des leaders mondiaux de services du numérique, invitant des ingénieurs marocains à un speed hiring event à Casablanca pour des postes à pourvoir en France, a suscité un tollé. L’entreprise française qui bénéficie d’avantages fiscaux au Maroc a vite voulu éteindre l’incendie. Pourtant, sa démarche tient d’une stratégie de « fuite des cerveaux » autorisée par Thierry Breton et ses lieutenants à Paris

« Je suis très réconforté de voir le Maroc emprunter la bonne voie avec une vision prometteuse à moyen terme qui traduit la volonté du Royaume de se projeter dans une logique d’après crise ». Ses paroles encourageantes ont été prononcées en avril 2010 par Thierry Breton lors des premières Assises de l’industrie organisées à Casablanca sous la présidence du roi Mohammed VI qui avait, à cette occasion, décoré le PDG d’Atos Origin et ancien ministre français, du Ouissam Alaouite de l’ordre de commandeur.


Atos qui fait partie des 10 plus grandes entreprises de services du numérique au niveau mondial, a vu son bénéfice net progresser de 5 % à 630 millions d’euros. Avec un chiffre d’affaires de 12,3 milliards d’euros, en hausse de 1,2 % (à taux de change et périmètre constants), la société dirigée par Thierry Breton qui compte environ 120 000 employés répartis dans 73 pays, a, dix ans plus tard, créé la polémique et suscité une avalanche de critiques au Maroc. En cause, une annonce de recrutement diffusée fin janvier sur un site spécialisé offrant à des Marocains des postes d’ingénieurs et de développeurs en informatique… en France.


L'annonce d'Atos, objet de toutes les critiques


200 postes d’ingénieurs en France comblés en deux heures

Le géant français de la transformation digitale des entreprises a mis les petits plats dans les grands pour séduire « les talents marocains » qu’il avait convié à un speed hiring event de deux heures le 16 février dans un hôtel de Casablanca avec à la clé pour les candidats sélectionnés le serment de repartir avec leur promesse d’embauche en poche. L’annonce indiquait que 200 postes sont à pourvoir et qu’il s’agit « d’opportunités de longue durée ». En prime « de sécurité », pour les hésitants, une option de réintégration des ingénieurs détachés en France au sein des équipes marocaines d’Atos est offerte « sur simple demande ».


La réaction dans le milieu du digital, le monde des affaires et sur les réseaux sociaux, a été unanime. Atos a été accusée d’organiser des sessions de « fuite des cerveaux » en direction de la France en détruisant l’emploi au Maroc. Sur Twitter, Ismaïl Douiri, directeur général d’Attijariwafa bank déplorait « une approche court-termiste de la part d’un grand acteur de l’IT au Maroc » qu’il accusait de mettre à mal la logique de co-développement convenue entre les dirigeants deux rives de la Méditerranée.



Membre de l’Apebi, la fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring, Atos est choyée dans le royaume. Depuis 2016, la multinationale hexagonale, comme d’autres opérateurs de l’offshoring, bénéficie de mesures d’incitations fiscales octroyées par les pouvoirs publics. Parmi ces largesses, l’impôt sur le revenu (IR) est plafonné à 20 % et les formations sont remboursées par l’Etat. Aussi, la présidente de l’Apebi, Salwa Karkri-Belkziz a dénoncé dans une déclaration au canon à Medias24, « une annonce scandaleuse de la part d’une entreprise qui a reçu pas mal d’incitations et développé ses activités au Maroc. L’objectif était de créer des emplois ici. »



Une fuite organisée au nom de la mobilité internationale

Face au tollé généralisé, Atos a immédiatement fait marche-arrière et annoncé le 5 février par voie de communiqué que « cette initiative, locale et isolée, a été immédiatement annulée par le groupe Atos dès qu’il en a pris connaissance. ». Francis Meston, vice-président exécutif d’Atos en charge de la zone IMEA (Inde, Moyen-Orient et Afrique) était alors chargé d’éteindre l’incendie, alors qu’Atos Offsoring ne dépend pas de lui. Il a appelé et tenté de rassurer ses interlocuteurs marocains. A Douiri, il a dit qu’Atos a créé des milliers d’emplois en Afrique dont 400 au Sénégal et que l’opération de recrutement d’ingénieurs marocains pour des besoins en ressources humaines « ne reflète aucunement la stratégie d’Atos au Maroc ».

 

Dans sa communication de crise, l’entreprise expliquait avoir « pris connaissance avec regret d’une communication pour l’organisation d’un forum à destination des professionnels de l’informatique au Maroc allant à l’encontre de la politique de recrutement du groupe », réaffirmant son implication en Afrique, où elle est « présente depuis 60 ans » et « emploie aujourd’hui plus de 2 500 personnes ».


Mais à y voir de plus près, ce qui est présenté comme un couac des équipes locales d’Atos procède en réalité d’une stratégie bien pensée. Atos, comme d’autres poids lourds du secteur souffre d’un déficit chronique en ressources humaines aux profils pointus. Pour y remédier, un programme d’urgence appelé « Atos Now » a été mis en place depuis des mois avec un slogan accrocheur : « Repartez avec votre contrat ! ». La campagne lancée en 2018 a permis de recruter plus de 200 informaticiens pour l’offshoring marocain, indiquait L’Economiste en mai dernier. Interrogé à cette occasion, Redouane Mabchour, directeur général d’Atos bombait du torse en affirmant que « grâce à cette campagne, dont nous sommes satisfaits, nous avons pu prendre une longueur d’avance sur notre plan de recrutement de 2018 ».

 

Cette communication répercutée avec une certaine dose d’indulgence par certains médias camoufle en fait une organisation qui prouve que l’initiative qui a provoqué une telle levée de boucliers est loin d’être épi-phénoménale. Atos au Maroc c’est deux organisations distinctes, chapeautées par le PDG Thierry Breton : Atos Maroc, qui dépend d’Atos Mena est dirigée par Safia Faraj. N’ayant pas droit aux subventions offshore octroyées par l’Etat, celle-ci adresse le marché marocain, tandis qu’Atos Offshoring, intégrée à l’organisation d’Atos France (Casablanca est assimilée comme la cinquième ville de l’Hexagone) et gérée par un directeur détaché de Paris, Redouane Mabchour, est intimement liée à une filière d’immigration des ingénieurs marocains vers la France.


Business Services, l’entité créée pour la « fuite des cerveaux »

Selon nos sources, une semaine à peine avant le « bad buzz » médiatique autour de l’annonce d’Atos, Mabchour, animait un webinar le 23 janvier pour communiquer avec tous les collaborateurs du centre au Maroc sur les perspectives pour l’année 2019. L’annonce phare de cette communication interne, et dont Atos se garde bien de parler depuis le déclenchement de la polémique, était la création d’une 3ème entité dédiée au « sourcing » en France, avec comme ressources, des détachés titulaires de contrats marocains ou des CDI français offerts à des ingénieurs et développeurs marocains. « Le slide qui a été présenté lors de ce séminaire étant le fameux mail dévoilé en avant première et rendu public le 30 janvier, celui-là même qui a fait scandale et que la direction d’Atos nie depuis avoir rédigé », explique au Desk une source interne proche du dossier.


Si la direction d’Atos a feint la surprise en tentant de minimiser la réalité profonde de son annonce destinée à purger le Maroc de ses informaticiens les plus opérationnels, elle a pourtant, d’après un nombre conséquent de données consultées par Le Desk, communiqué clairement sur l’initiative durant toute l’année 2018, en interne comme en externe.


Il faut savoir qu’Atos Offshoring est désormais organisée autour de trois entités : IDM pour l’infogérance, B&PS pour l’intégration et le développement, et enfin, Business Services (BS) créée en janvier 2019 et dédiée à l’immigration des ingénieurs marocains vers la France. Annoncée en interne dès le 4 décembre 2018, cette structure sert exclusivement à accompagner les collaborateurs en France. Elle assiste ainsi les candidats marocains au départ dans leurs négociations avec des agences immobilières françaises pour leur assurer un hébergement à leur arrivée sur le sol français, facilite les démarches administratives, concocte des packages pour les familles incluant des solutions de couverture sociale etc. « Business Services joue ainsi le rôle de régie intégrée dont l’objectif ultime est de placer des ressources marocaines chez les clients d’Atos en France sur la base de contrats de détachés ou de basculement en CDI en France », précisent nos sources auprès d’Atos. Celles-ci ajoutent même que des arguments ayant trait aux droits de l’Homme, aux libertés individuelles etc, sont mises en avant pour convaincre… 


Selon nos sources, Claudine Mouton, directrice des ressources humaines France d’Atos a préparé la campagne de recrutement au Maroc et avait dans ce sens planifié pour 2019 pas moins de dix sessions dans des hôtels au Maroc…Un plan de saignement au Maroc qui a reçu l’adoubement de Thierry Breton en personne, affirment nos sources.


Un système « aspirateur de compétences marocaines » décrié par certaines voix en interne dont le syndicaliste Slimane El Abbadi qui, à ce propos, a interpellé la direction d’Atos à travers l’outil de communication intra-groupe et dont le Le Desk a pu consulter le message.


Les données chiffrées sur la masse de recrutement d’Atos et sa destination indiquent qu’en 2018 le groupe a communiqué sur la création de 400 postes avec comme promesse de porter ce nombre à 550 en 2019. « A l’instar de ce qui a été initié à travers l’interview de Mabchour dans L’Economiste, Atos a fait le tour des médias et a approché nombre de décideurs marocains avec cette promesse, alors même que c’est en toute logique à Atos Maroc de le faire et non pas Atos Offshore », explique cette autre source proche du dossier. L’objectif caché est évident : faire un maximum de tapage médiatique pour attirer les talents et les réorienter vers les besoins français et non mettre en avant l’expertise au Maroc destinée à ancrer l’entreprise dans son tissu local. « En réalité, Atos a ainsi détruit 18 postes en 2017, puis 71 postes en 2018, et ment comme un arracheur de dents sur ses réalisations locales en matière d’emploi », ajoute la même source.


Plus grave encore, cette campagne de communication trompeuse serait doublée d’un autre mensonge dont les décideurs marocains semblent ignorer le sombre dessein : « La stratégie du groupe initiée depuis 2016 est de tuer le centre au Maroc en continuant de communiquer sur l’effectif à fin 2015, alors qu’il détruit sciemment des emplois chaque année, tandis que le top management marocain est placardisé et n’est pas remplacé après chaque départ », affirme un cadre de l’entreprise sous couvert d’anonymat. Dans le détail, selon les statistiques dont Le Desk a pu obtenir le détail, en 2018, Atos a recruté à peine 270 profils, dont 21 freelances, mais en a perdu en parallèle 341 !


La grande arnaque des contrats ANAPEC

Au Maroc, Atos a bénéficié de beaucoup d’avantages, dont ceux permis par le formidable dispositif octroyé par les pouvoirs publics aux multinationales à travers l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC). En bref, cet outil étatique, probablement le plus sophistiqué de la région, destiné dans le cas d’espèce à convertir des chômeurs ou des jeunes non informaticiens aux métiers de l’offshoring, a complètement été détourné de sa vocation initiale.


Pour pousser à la création d’emplois, l’Etat assume le coût de la formation et du test en milieu professionnel des recrues à raison de deux ans de salaire. Un programme d’incitation au budget énorme, « dont il faut saluer l’initiative », dit un cadre d’Atos qui révèle cependant au Desk certaines données significatives : Atos a fait appel à 277 contrats ANAPEC en 2018, dont les salaires sont entièrement assurés par le contribuable marocain. Pour la plupart des ingénieurs Bac+5 payés à peine 3 000 DH par mois. Et in fine, seulement 48 contrats ANAPEC ont été convertis en CDI, soit à peine 17 % du total !


« La majorité de ces contrats friables est prolongée jusqu’au terme des deux ans, c’est-à-dire jusqu’à épuiser leur solde subventions, puis leurs titulaires sont relâchés sur le marché et remplacés par des candidats au solde vierge », vitupère cette responsable de l’agence qui voit dans cette logique « le cynisme des multinationales qui montent des politiques en se basant sur une main d’œuvre à coût gratuit, et qui ciblent pour leurs besoins des profils déjà formés qui mériteraient directement un CDI en bonne et due forme ». Et pour cause, les compétences marocaines ainsi « esclavagisées » proviennent de cursus EMSI, ENSIAS, etc, qui à travers le programme de « fuite des cerveaux » imaginé par Atos recevront ainsi directement leur CDI en France sans aucune réserve sur la qualité de leurs prestations…


« On se pose après la question des causes de la fuite des cerveaux ? On feint la carence en profils et quand on les trouve, on les embauche à coût nul pour les multinationales ? », s’insurge cet ingénieur passé par ce « tunnel de la honte », ayant ainsi perdu son « crédit ANAPEC » sans aucune autre formation qualifiante supplémentaire, ayant été affecté 24 mois par Atos à des tâches pleinement opérationnelles avant d’être « rejeté comme un citron pressé ».


Breton n’a d’yeux que pour Dakar, snobant Casablanca…

Alors que se joue cette « arnaque » au Maroc pour reprendre l’expression entendue au sein de l’ANAPEC, Thierry Breton, qui n’a jamais visité le centre de Casablanca, a fait plusieurs déplacement depuis 2016 à celui de Dakar qu’il présente comme « le pilier africain de la stratégie d’Atos », et où il vient d’annoncer la création de 400 nouveaux postes. « La stratégie du groupe c’est Dakar pour délivrer les projets africains et la Pologne pour l’offshoring francophone. C’est simple : le Maroc ne participe plus aux avant-ventes depuis 2016 sauf pour les clients locaux qui exigent nommément le centre », affirme une source interne du groupe.



Sous le coup d’une enquête parlementaire pour avoir, entre autres, publier directement des annonces étrangères sur son site, l’ANAPEC a du fermer l’accès de son portail à Atos après la constatation « d’abus caractérisés du dispositif ». « Cette aide exceptionnelle du Maroc, complètement digitalisée, fluide et permettant l’impression en ligne de contrats a été dévoyée », affirme une source de l’ANAPEC qui a reconnu que pour « arrêter l’hémorragie, il a fallu provoquer un shutdown pour Atos qui profitant de ces subventions s’est lancé dans une concurrence directe avec les chasseurs de têtes à l’instar de Sintegra », explique-t-elle.


Dans le cadre de la refonte de tout le dispositif de la Formation professionnelle dont Mohammed VI lui-même a appelé de ses vœux, c’est bien l’introduction de mécanismes stricts de contrôle qui est aujourd’hui nécessaire dans l’urgence. « Les stagiaires rémunérés au lance-pierres ne doivent plus servir de chair à canon à des multinationales comme Atos qui ont dépriorisé le Maroc de leur stratégie depuis des années », réclame un professionnel des ressources humaines, évoquant une « impunité de fait » que « les pouvoirs publics refusent de sanctionner ».

 

Depuis le tollé suscité par l’affaire marocaine, Atos France a simplement rejeté toute la responsabilité sur une décision prise sans concertation au niveau local et sur une soit disant annonce standard du site Rekrute.com.


Contactée par écrit et par téléphone, Atos France, qui dans un premier temps a consenti à répondre aux questions du Desk, n’a pas par la suite donné suite à nos sollicitations.

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